dimanche 22 mai 2016

Julieta

La fleur de mon secret.

Le film s'ouvre sur du rouge, les replis d'une étoffe évoquant un sexe de femme, puis le gros plan d'une statuette représentant un homme assis, sexe dressé, que l'héroïne, prête à partir, emballe soigneusement. Au-delà de la symbolique sexuelle, c'est la réunion des deux matériaux, l'un soyeux, léger, l'autre robuste, capable de résister au vent, qui donne d'entrée le ton du film. Julieta, le dernier Almodóvar, est à la fois doux et implacable. Les coups de force du destin (c'est adapté de trois nouvelles d'Alice Munro, la Tchekhov canadienne, autour du personnage de Julieta et son roman familial: la rencontre par hasard avec l'homme de sa vie, la relation avec ses parents, notamment sa mère appelée à disparaître bientôt, puis le silence prolongé de sa fille) y résonnent avec délicatesse, rythmés par la musique debussyenne d'Alberto Iglesias - chez Munro, c'est She's leaving home des Beatles. Construit sur un long flash-back, le film plonge dans les années 80, puis remonte vers le présent à coups de traumas, d'ellipses et de métamorphoses [cf. le moment merveilleux où l'on passe, tel un tour de magie, de la Julieta du passé (Adriana Ugarte) à celle du présent (Emma Suárez), les signes d'effondrement liés à la perte se confondant subitement avec les stigmates du temps]. Beau portrait de femme (Jane Campion était sur le coup pour l'adaptation du livre), à la fois en partance - la fugue est le motif du film - et sur le retour, à dominantes rouge et bleu (le travail sur la couleur chez Almodóvar n'est plus à louer, comme son plaisir, intact, à raconter des histoires), Julieta se déplie ainsi miraculeusement, en toute simplicité, avec Hitchcock en filigrane (le train, Rebecca, la fuite...), véritable épure des sentiments. C'est d'une tristesse infinie, qui conjugue, dans les eaux troubles du deuil et du désamour, sentiment d'abandon et poids de la culpabilité. Et c'est magnifique.

28 commentaires:

Lucie a dit…

Bonjour Buster,

Le film d'Almodovar est une merveille, vous avez raison, surtout si on le compare au film de Dumont, une nullité dont je ne sauverais que le personnage androgyne de Billie, le seul qui dégage un peu d'émotion. Mais rien à côté de Julieta. Les deux actrices sont sublimes. Il y a longtemps que je n'avais pas été aussi émue. J'espère qu'Almodovar ne va pas encore repartir avec le prix du scénario. Il mérite la palmodovar, comme vous dites. :-D

Buster a dit…

Bonjour Lucie,

Oui les deux Julieta sont sublimes, Emma Suarez, surtout au début, m’a rappelé Mimsy Farmer

Le personnage de Billie dans Ma Loute n’est pas inintéressant mais Dumont se contente de jouer sur l’ambivalence, d’ailleurs il m’étonnerait pas que celle qui joue Billie (Raph) soit doublée, qu’on lui ait greffé une voix bien grave, à la Fanny Ardant, pour accentuer le côté androgyne

Anonyme a dit…

En passant.. A vérifier, mais il me semble de mes longues années de montage que doubler un comédien dans sa langue n'est pas légalement possible, sauf accord. En France. Et quel comédien donnerait son accord ?? La voix de l'acteur c'est aussi l'acteur, non ?
Mathilde

Anonyme a dit…

... sinon à appliquer un effet au mixage à la voix de ce personnage (harmonisation). Donc pistes séparées avec uniquement cette voix, donc une préparation qui prend du temps alors qu'on en a peu, et en montage et en mixage, au détriment d'autres choses.
Il me parait peu crédible de changer la voix d'un personnage, sauf si ce n'est pas un comédien, quelqu'un qui ne souhaite spécialement pas l'être. Et il faut que ce soit une volonté artistique très affirmée, budgétée...
Et les techniciens - monteur image, monteur son, mixeur - ne se prêteraient pas aisément à cela sauf pour des cas bien spécifiques.
Ou pour des parties chantées par exemple... Mathilde

Buster a dit…

Merci Mathilde pour toutes ces précisions.

De toute façon ce n'était qu'une hypothèse, sans importance (sachant quand même que la dénommée Raph fait partie des non-professionnels du casting et qu'elle a très peu de texte)...

Jean-Luc Mélenchon a dit…

Vive Ken Loach !

Buster a dit…

Loach et Dolan... hahaha

(une pensée pour Gester et Péron)

Anonyme a dit…

Julieta, bof

mircea a dit…

Cher Buster (et Lucie)
Si je concède au film une très jolie première partie, je trouve que le film s'égare ensuite, surtout lorsque -spoiler- Antia part faire sa "retraite spirituelle". Les tourments de Julieta prennent alors une tournure presque ennuyeuse et les révélations étonnantes qui s'enchaînent au sujet de sa fille (la pire étant lorsque la meilleure amie d'Antia annonce à Julieta qu'elle était partie aux Etats Unis pour fuir sa fille..). Je trouve qu'on perd à la fois la force émotionnelle du début et qu'on flirte avec la grossièreté psychanalytique.. du moins la série à l'eau de rose...
Je me demande si le fait d'avoir mélangé trois nouvelles d'Alice Munro n'y est pas pour quelque chose (il faudrait que je les lise). Certains éléments semblent en effet rapportés, ou ne sont pas suffisamment inscrits dans la film pour qu'on les accepte totalement. Le personnage d'Antia surtout m'apparaît un peu confus...

p-s : Vous avez-vu ce cher Pedro a perdu son prénom...

Buster a dit…

Salut mircea,

Je n’ai pas lu le livre Fugitives d’Alice Munro, je sais seulement que les trois nouvelles (sur les 8) se suivent et forment un ensemble à travers le personnage de Juliet(a). Almodovar a dû modifier certains éléments, j’imagine, mais quoi, je ne sais pas. Le côté grosse ficelle de certains passages (comme chez Hitchcock d’ailleurs) ou l’aspect eau de rose n'est pas vraiment nouveau, c’est justement ce que j’aime chez Almodovar, ça rappelle les novelas latino-américaines à la Corin Tellado, quoique là c’est beaucoup plus sobre... En tous les cas, ça ne m’a pas gêné, ça donne aussi un côté sirkien au récit.

PS. Almodovar sans Pedro, ce n'était pas déjà le cas dans le film précédent?

Lucie a dit…

Bonsoir Buster (et Mircea),

Almodovar, eau de rose ? Mais alors dans son vin. Il a beaucoup gommé par rapport à ce qu’il fait d’habitude. Les relations entre Antia et son amie quand elles étaient ados sont simplement évoquées. Almodovar ne s’y attarde pas. L’histoire reste toujours centrée sur Julietta.

Buster a dit…

Voilà. Ce qui fera de Julieta un des plus beaux personnages, sinon le plus beau, vus cette année.

Griffe a dit…

Salut Buster ! Attendez seulement de rencontrer Clara (Sonia Braga) dans Aquarius de Mendonça Filho, pour moi le film de l'année très haut la main.

Opsis a dit…

Almodovar a laissé son prénom enfermé dans un coffre-fort au Panama.

Buster a dit…

Almodovar sans son prénom, ce qui fait que maintenant on le confond avec son frère Agustin

Salut Griffe… OK on verra (je me souviens que vous aviez beaucoup aimé les Bruits de Recife).

Sonia Braga qui a débuté dans la version brésilienne de Hair. Avec Aquarius la boucle est bouclée :-)

Griffe a dit…

Aquarius est plus réussi encore que Les Bruits de Recife. Cette fois, il n'y a pas une scène qui n'est pas étonnante et émouvante. On est tout près du chef-d'oeuvre (terme que j'emploie tous les cinq ans).

mircea a dit…

Personnage secondaire, certes, mais toute la dernière partie du film tourne autour.
Je ne sais plus si Pedro avait déjà perdu son prénom pour son film précèdent (que j'avais nettement préféré).

§ a dit…

D'accord avec vous, il est vraiment très très beau cet Almodovar.

Sinon, ça fait déjà longtemps qu'il a retiré son prénom des génériques (je crois que c'est déjà le cas pour Matador), mais il ne le fait peut-être pas systématiquement.

Buster a dit…

Tout près du chef-d’oeuvre Aquarius, j’ai hâte de voir ça!

Mircea, vraiment? Moi non, le côté excentrique, camp et très bariolé d’Almodovar, j’y suis moins sensible aujourd’hui, je préfère l'aspect plus classique de son cinéma.

§… chez Almodovar on dirait qu’il y a une distinction entre la production voire la promotion de ses films ("un film de Almodovar") et le côté auteur ("écrit et réalisé par Pedro Almodovar")

mircea a dit…

oups, je parlais de la piel que habito, la comédie dans l'avion je ne l'ai pas vue...

Buster a dit…

Ah d'accord, je comprends mieux.

Anonyme a dit…

des beaux personnages y'en a plein dans divines

Buster a dit…

Euh... non merci

valzeur a dit…

Hello Buster,

Bon, ça n’est pas drôle, mais je suis d’accord avec vous : Julieta m’a énormément touché, passé les défauts habituels qui m’agacent chez Almodovar, notamment cette impression que tout le décor - et même les acteurs - ont été cirés pour le tournage.
Sinon, on vient de voir Elle avec Griffe et c’est une déception. Le film ne parvient jamais vraiment à dépasser son matériau de départ, le roman de Djian qui a l’air con comme la mort (remarquez, c’est du Djian…). Je n’en dis pas plus, vous n’avez pas dû le voir.

Buster a dit…

Salut valzeur,

Pas encore vu Elle. Le film a tellement été encensé par la critique (plus encore que Ma Loute j’ai l’impression) que je me méfie un peu. Verdict demain peut-être…

Buster a dit…

Verdict sur les films de Cannes:

Julieta ****

Elle **
Pas mal mais pas si extraordinaire que ça... On remarquera que tous les qualificatifs dont use la presse (dithyrambique) à propos du film sont les mêmes que ceux utilisés il y a quatre ans à propos du roman de Djian… comme si finalement Verhoeven n’avait fait que respecter l’esprit "non sexuellement ni politiquement correct" de l’écrivain, son sens du rythme et des ellipses... Je ne vois pas trop la différence, à part que dans le film Huppert ne dirige plus une agence de scénaristes et que le chat Marty ne meure pas (lol). Le plus c’est justement Huppert (géniale mais dans un registre qui n'a rien de nouveau) et c’est peut-être pour ça qu’on s’attarde autant sur elle… parce qu’au niveau mise en scène, Black book était autrement plus inspiré… là franchement, si l’on excepte le début et quelques plans ici et là, comme dans la séquence des volets, c’est plutôt moyen, certaines scènes sont même affreusement mal filmées (celle, la première, avec Judith Magre, le champ/contrechamp, ouh là là...).

Café society *
Ma Loute 0

newstrum a dit…

Bonjour Buster,

Tout à fait d'accord avec vous. Julieta est un film splendide, qui commence en trompe-l'oeil dans une atmosphère de mystère hitchcockien pour rejoindre l'épure formelle du drame classique (c'est quand Almodovar atteint l'épure qu'il est à son meilleur, pas quand il s'empêtre dans les complications narratives inutiles), et raconte l'histoire d'une femme aspirant à la liberté (le cerf en est l'augure et le symbole, comme dans Tout ce que le ciel permet de Sirk, sauf qu'ici l'hommes des bois est un homme des mers), mais retenue en arrière par un terrible sentiment de culpabilité. Les rapports parents-enfants (et notamment mère-fille et père-fille) y sont aussi regardés avec beaucoup de finesse. Le film contient l'un des raccords temporels les plus inspirés (digne des grands en vérité) qu'il m'ait été donné de voir au cinéma ces dernières années (le visage de Julieta sortant de sa serviette vieillie d'un coup de 20 ans à cause de son traumatisme). Quelques réserves liées au surlignement explicatif (et pédagogique) de certaines scènes ne m'empêchent pas de voir dans Julieta le plus beau film que j'ai vu au cinéma cette année pour l'instant. Je développe davantage chez moi où j'ai consacré une note au film.

Strum

Buster a dit…

Bonjour Strum

Merci, j'irai voir sur votre blog ce que vous racontez sur Julieta...

Sinon pour moi aussi c'est pour l'instant le plus beau film de l'année
(il faut dire qu'il n'y en a pas eu beaucoup non plus, de beaux films)