jeudi 24 mars 2016

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Toujours aussi génial Echenoz:

"[...] Tausk n'ayant pas pris en charge son retour en taxi, Pélestor marche jusqu'au métro Rome. Suivons-le. Il marche en regardant ses pieds comme d'habitude, un peu de ce qui les environne et là tout l'y désole. Une carte à jouer perdue, par exemple, seule derrière le kiosque à journaux de la place Prosper-Goubaux. Ça n'a l'air de rien à première vue, une carte égarée, n'empêche que ça ruine la carrière et l'avenir d'une cinquantaine d'autres qui la pleurent sinon la maudissent, ne pouvant plus servir à rien, se retrouvant sans emploi à cause d'elle et sur le sort desquelles s'attriste Pélestor.
Les jambes d'une femme qui passe, ensuite. On oublie trop souvent que les jambes des femmes leur sont également utiles pour avancer: on les tient tellement pour des objets d'art qu'on tend à négliger cet usage fonctionnel. Or, découvertes et disgracieuses, celles qu'aperçoit Pélestor non loin de ses propres pieds posent une question réelle: si les moches ne servent plus qu'à l'exercice de la marche, dès lors pourquoi les montrer? Cette pensée le désole et, plus encore, l'idée coupable de l'avoir conçue le navre, l'oppresse à l'excès, pour adoucir ce phénomène il extrait de sa poche un tout nouvel étui de gélules apaisantes, va pour l'ouvrir, mais.
Mais à ce propos, Pélestor aimerait qu'on lui explique pourquoi, lorsqu'il ouvre une boîte neuve de médicaments, c'est toujours du mauvais côté: celui de la notice d'utilisation pliée sur les pilules, comprimés ou gélules et qui fait barrage à ceux-ci, de sorte que Pélestor doit chaque fois refermer la boîte pour la rouvrir de l'autre côté, où la dose est en libre accès. Ce phénomène paraît inévitable, comme une tartine chue tombe toujours du côté confiture, sous l'effet d'une malédiction qui se poursuit même après la première ouverture de la boîte: chaque fois qu'il y a recours ensuite c'est toujours la notice qui se présente, la notice et la notice encore. Une solution consisterait à se débarrasser de cette foutue notice, d'autant plus que Pélestor la connaît par c
œur et qu'elle ne sert à rien, mais on ne sait jamais.
Il n'a, de toute façon, pas de verre d'eau sous la main pour avaler sa drogue, aussi diffère-t-il cette opération, descend-il dans le métro Rome qui est un grand parallélépipède rectangle, seule station non voûtée du réseau souterrain. La rame qui arrive est pleine. Pélestor doit se tenir debout, ce qui est éprouvant mais, pour des raisons de microbes, germes, virus et autres bactéries, il est exclu de se tenir aux poignées ou aux barres disponibles. Il faut faire un effort pour se maintenir en équilibre, Pélestor danse sur place et sans méthode, allant et venant au bout de ses pieds jusqu'à ce que la rame se déleste à Barbès-Rochechouart et qu'un siège se libère: strapontin individuel, en principe idéal. Mais comme il est aussi exclu d'occuper un siège chauffé par quelque anonyme fessier, Pélestor doit attendre qu'il recouvre une température normale. Et puis enfin assis, de plus en plus oppressé, il va rechercher en dernier recours ses gélules dans sa poche: il se passera d'eau, tant pis. Tirant sur sa langue, sur ses joues, Pélestor tente d'accumuler assez de salive dans sa bouche pour faire passer le médicament, il doit s'y reprendre à plusieurs reprises avant d'obtenir le volume nécessaire. Mais entre-temps la capsule a fondu contre son palais, c'est d'un goût dégueulasse, c'est la merde complète." (Jean Echenoz, Envoyée spéciale, 2016) 

2 commentaires:

FG a dit…

Extraordinaire, ce livre. C'est comme un livre en voix off, un livre qui se regarde écrire (ce n'est pas forcement une expression péjorative) et qui nous regarde lire au point où on finit par se regarder lire.

Buster a dit…

C'est un joli résumé du style incroyablement libre d'Echenoz, un des meilleurs écrivains actuels. Envoyée spéciale est une merveille.