vendredi 8 janvier 2016

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The hateful eight est le huitième film de Tarantino et pour la huitième fois on retrouve dans la sonorité du titre ce que j'avais déjà pointé chez QT (cutie? hum...) quant aux titres originaux de ses films, à savoir deux termes qui se répondent (par effet de contraste, jeu de rimes ou simple association), l'un étant généralement très bref, monosyllabique (dogs, pulp, kill, proof...), tel une onomatopée sortie d'un comic strip. Rappel:

Reservoir dogs (RD) = blabla intarissable (re-ser-voir...) brutalement interrompu (dogs!), comme si la violence était la seule façon de mettre fin au discours.
Pulp fiction  (PF) = détonation (pulp!) suivie d'une onde de choc (fiction...) qui se prolongerait sur plusieurs niveaux (récit, personnages) et selon des intensités diverses.
Jackie Brown (JB) = une première exception, pour ce qui reste à mes yeux, encore aujourd'hui, le meilleur film de Tarantino, hommage amoureux à la blaxploitation, et pour le coup, pure jouissance à prononcer, en détachant bien les syllabes (jac...kie...brown), le nom d'un personnage fétiche.
Kill Bill (KB) = coup de sabre tranchant l'histoire en deux parties-miroir (kill/bill).
Death proof (DP) = crissement de pneus (death...) + vrombissement de moteur (proof).
Inglourious basterds (IB) = l'autre exception, de par sa longueur (5 syllabes) et sa drôle de prononciation, évoquant le défilement d'une bande-son au ralenti (inglooouuurious basteeerds...), comme si Tarantino levait le pied par rapport à ses précédents films, toujours plus speedés.
Django unchained (DU) = coup de fouet (django!) accompagné d'une sorte d'éternuement (unchained), suggérant quelques grippages (volontaires?) dans la mécanique jusque-là bien huilée du récit chez Tarantino.

Et The hateful eight? Je n'ai pas encore vu le film. Disons seulement que, outre le jeu de rime (hate/eight), écho lointain à Kill Bill, c'est surtout la structure du titre (3 syllabes + 1 syllabe) que l'on retient, rappelant celle de Reservoir dogs, soit un retour aux sources pour Tarantino, bien qu'il ne les ait jamais vraiment quittées, le plaisir du baratin, les dialogues étirés (the-hate-ful, hate avec un "h aspiré" - et non "muet" comme le "D" de Django -, petite bouffée d'air avant de se lancer dans de longues tirades à tiroirs), le tout glissant avec délectation, tel un gros nœud coulant qu'on serrerait tout doucement, lentement mais sûrement, pour maintenir la tension, jusqu'à ce que ça fasse "couic" (eight!). Tarantino plus tarantinien que jamais.

[ajout du 09-01-16: Bon j’ai vu le film: théâtre de boulevard et Grand-Guignol, Tarantino vise l’énorme, tel Aldrich - même cruauté -, mais ne produit qu’un truc épais, très lourd, pas généreux du tout. Sa leçon d’Histoire, sur l’Amérique, la femme et les Noirs, se réduit à une leçon de cinéma sur Tarantino et ses fantasmes. C’est un peu son 8 ½ - si on ajoute le sketch de Four rooms... Et le 70mm, à quoi bon? s’il est aussi difficile de voir le film dans ce format. En plus ça vaut surtout pour les extérieurs – on notera le superbe générique d’ouverture avec la musique de Morricone - soit seulement 1/5e du film, même si pour le reste - le huis-clos dans le refuge - Tarantino fait preuve d’un réel sens de l’espace... Bref un film pour tarantinophile pur et dur... Pas ma tasse de thé, ni de café, hé hé]

31 commentaires:

Anonyme a dit…

Vous êtes sérieux ou c'est une blague ?

Nino Rota a dit…

Son 8 1/2 ? Bien vu mais pas gentil pour Fellini :)

Anonyme a dit…

Bonjour Buster,

Vous y êtes allé finalement ? Les cinéphiles, ou s'imaginant tels, ont des cerveaux très fragiles. Heureusement, il reste quelques movie lovers (des résistants?).
J'ai ressenti fortement la longueur du film, à cause notamment des dialogues inter-minables, d'une vulgarité inutile, et dont le contenu n'est pas toujours indispensable à la compréhension de l'intrigue. Ni au supposé fun qu'ils doivent provoquer.
Une fois de plus, après les Bastards et Django, le contexte historico-social sert de prétexte à des élucubrations sur le sort d'une seule population : les Noirs. Vous avez raison d'employer le mot "fétiche", mais je crois que ça va encore plus loin : Tarantino s'imagine sûrement être noir. Sauf qu'il n'y que lui que ça fait sourire.
Avec ces Salopards, Tarantino se filme le nombril, il se regarde filmer (belles images du générique, ok avec vous là-dessus) et surtout il s'écoute parler. D'ailleurs, depuis Reservoir Dogs, il ne fait pas grand-chose d'autre. Il a toujours été surestimé : le petit malin qui voulait se faire aussi grand que les vrais maîtres du cinéma. Il n'y plus que lui et une poignée de fanatiques pour le trouver génial. Les effets habituels (chapitrage, B.O. de Morricone) n'opèrent pas et passent pour des gadgets de mise en scène qui mettent à nu l'impuissance réelle d'un réalisateur surévalué et en sérieux manque de renouvellement.
Je ne vous épargnerai pas l'habituel couplet sur la violence cartoonesque ou grand-guignolesque, avec ses hectolitres de sang. D'une intensité injustifiée. Montrée avec complaisance : vers la fin des Salopards, les plans de la pendue, abjects et évitables. Choquer et commotionner ne sont pas acceptables. La provoc' pour la provoc'.
Aldrich, oui, mais aussi Peckinpah. Non pas revisités, mais plagiés. L'intrigue, à la temporalité décousue, évidemment (qui ça intéresse encore ?), lorgne sur Agatha Christie/le whodunit. Bien entendu confondre les coupables ne suffit pas, le raisonnement qui a permis d'y arriver l'emporte. Et là, ça dérape complètement. L'ennui le dispute à la bassesse. Canailleries et mufleries en guise de rembourrage, rebouchage des tours laissés béants par un scénario mal ficelé (sorry, mal branlé) qu'un chapitrage artificiel ne permet pas de relever. Les acteurs seront intenses, mais pour rien, tant la vacuité d'enjeux du film les laisse dépourvus. La fin, sans surprise, sera bâclé, as usual. Les fans n'y verront que du culte. Les lucides que du temps perdu.
Bref, QT fait du QT, pour sa fanbase, donc pour lui.

Ludovic




Anonyme a dit…

Pour rester dans le cinéma italien, il y a aussi un côté "Affreux, sales et méchants"

Anonyme a dit…

Vous l'avez vu en 70 mm alors ? (seule salle parisienne à le programmer en 70 mm : Gaumont Marignan)

Buster a dit…

Bonjour Ludovic,
Mon rapport à Tarantino est assez compliqué, c’est un cinéaste pour lequel je n’ai pas vraiment d’estime mais dont je vais voir systématiquement les films (vous aussi apparemment). C’est comme pour von Trier. Au passage, je note que sur l’Amérique, la femme et l’esclavage, von Trier en dit beaucoup plus avec Dogville et Manderlay que Tarantino avec ses deux derniers films. Von Trier est plus pervers mais aussi plus intelligent. Chez Tarantino il y a plein de choses détestables voire indéfendables (les fins de films notamment), et en même temps je lui reconnais un vrai talent (postmoderne? ça change un peu des néoclassiques) dans sa façon d’intégrer tout ce qui a nourri sa cinéphagie, c’est outré, souvent gratuit et très con, mais ce salopard n’est pas manchot au niveau mise en scène. J’ai découvert ses films dans l’ordre et au moment de leur sortie, c’est peut-être aussi pour ça que je continue à les voir, cela a d’abord été crescendo jusqu’à Jackie Brown que j’adore puis decrescendo jusqu'à donc celui-ci, le dernier, dans lequel il n’y a pas grand-chose à sauver.

Affreux, sales et méchants? oui mais alors la version DVD :-)

Non je n’ai pas vu le film en 70mm, ce que je voulais dire, c’est que ça sert à rien, c’est du marketing dans la mesure où aucune salle n’est équipée pour le 70 et que si on veut le projeter dans ce format, il faut tout un système d’adaptateurs dont je ne suis pas sûr qu’il permette de rendre cet aspect doux et satiné qu’on nous vante avec l’Ultra Panavision. C’est peut-être perceptible avec les paysages enneigés mais comme ça représente qu’une petite partie du film…

Anonyme a dit…

Je l'avais un peu à la bonne avant, je lui reconnaissais non pas un vrai talent, mais plutôt une aisance, une industrie à faire vivre des personnages, fussent-ils indéfendables (dealers, tueurs à gages, violeurs, etc.). Et puis, il faut bien dire que côté direction d'acteurs, il obtient des choses qui sonnent juste, et parfois il parvient à épater.
Je prenais plaisir à chercher les références. Et j'ai grandi. La régurgitation pathologique systématique a fini par me lasser, comme son recours tout aussi systématique, fan-service oblige, aux artifices inutiles mais parfois fun qui sont devenus sa signature "d'auteur". (je suis très réservé sur ce terme)
Et puis, ma conception du cinéma, et donc de la mise en scène, a incalculablement évolué ; elle s'est enrichie au fil de mes visionnages effrénés, mes débats, mes discussions en tête-à-tête ou en commentaire sur blog. Du coup, le cinoche bisseux de Q. T. m'apparaît pauvre, bavard, superficiel, dépouillé de cette morale/petite-chose-à-ramener-à-la-maison que le grand cinéma classique affectionnait tant. En fait, plutôt que de cinévore, il faudrait parler de cinévore-théâtrophile, tant ses références cinématographiques sont vomies en tirades généreusement tartinées qui lui tiennent lieu de morceaux de bravoure. Faut bien meubler.
Il sait assujettir l'espace, sans avoir le génie du lieu d'un Raoul Walsh ou d'un Satyajit Ray. Espace qu'il ne respecte nullement, tout occupé qu'il est à le morceler, l'avachir, le bosseler. A l'exception notable, et notée, des paysages du générique.
Le pervers danois est sans doute un comparant pertinent; tant du point de vue de la prétendue subversion (espièglerie de diablotin) que de celui de l'exhibition de la violence. Von Trier a le mérite (c'est dire !) de réfléchir quand Q. T. remâche ses lectures.
J'ai découvert Pulp Fiction en premier, et ça m'a donné envie de voir les autres non pas pour la mise en scène, qui m'intéressait peu à l'époque, mais pour le ton, nouveau pour moi, qui m'amusait. Par contre les scènes de torture porn m'en ont vite détourné. Homme pourfendu, membres sectionnés, oreille tenaillée, etc. l'outrance gore, peu pour moi.
Je vois chaque film de Q. T comme je vois chaque film de Spielberg (l'analogie s'arrête là, je reste fier de mes séances spielbergiennes). Entendez qu'on en parle tellement que je me sens obligé d'avoir mon mot à dire dessus et de de fait je me dis qu'il "faut" aller le voir. Pression sociale, "culte" oblige, etc.

Bon, j'arrête là.

Ludovic



Greta a dit…

Je vous avais dit d'aller voir "Mistress America".

Buster a dit…

En ce qui me concerne c’est avec Jackie Brown que je me suis dit que Tarantino avait franchi un palier (à l’époque, je me souviens, on parlait de maturité), parce que je n’avais pas beaucoup aimé Reservoir dogs (je ne l’ai jamais revu) et que partiellement Pulp fiction… puis j’ai déchanté, à chaque nouveau film ça descendait d’un cran... La tchatche et le baston, le mélange théâtre/bis qui caractérise le cinéma de Tarantino, c’est bien, du moins supportable, si ça reste dans le registre d’un cinéma de mouvement (parole/action) construit sur le rythme et surtout sans prétention. Si le rythme tombe et que la prétention s’installe, tout devient boursouflé et moralement douteux. Avec les 8 salopards on est servi…

OK Greta, je vais aller la voir ta Mistress America. (tiens au fait, j’ai vu While we’re young, très bien, beaucoup mieux que Frances Ha en effet, aurait pu faire partie de mon Top15)

Geeke a dit…

Frances Ha finalement est son seul film que je n'aime pas et en voyant Mistress America, vraiment bien encore (après un petit instant de crainte à l'apparition de GG...), drôle et exaltant, je me disais qu'un jour il faudrait revoir Frances Ha pour creuser mieux les raisons de son exception, de son faux pas jusque-là dans le parcours de Baumbach.
Tout ça pour dire que votre goût de While We're Young ça va me faire mon (bon) dimanche... sous vos applaudissements :)

Buster a dit…

Merci Geeke, je vais de ce pas goûter le dernier bonbec, bon dimanche à vous.

Anonyme a dit…

Q. T. ne parvient que rarement à boulonner un rythme, desservi par des homélies historiques sudistes/nordistes. Tout fier d'arborer le caractère badass de ses pantins, oubliant jusqu'au spectateur, il décourage, incommode, et enlace tellement d'idées noires que l'arythmie se mue en torpeur.

Jackie Brown, la maturité car Q. T. prend le contre-pied de Pulp Fiction en décidant d'asseoir son intrigue sur une construction classique. Une histoire avec des personnages (le seul de ses films où ce terme s'applique) d'âge mûr et fatigués ; une suite de notations sur le temps qui passe. La mitigation de la violence doit y être aussi pour quelque chose. Après, ça reste un exercice de style ("l'hommage à la blaxploitation, mec"). Le plus rusé l'emporte, évidemment. Moins attrape-nigaud que RD et PF.

Vous avez vu le-film-que-tout-le-monde-doit-voir, je veux dire Star Wars LRFLD ? Je ne veux pas vous taxer de snobisme, mais dès qu'une production d'ampleur commerciale se profile à l'horizon, vous passez en mode silence radio. Le pire c'est qu'il n'est pas si mal que ça ce film.

Ludovic

Anonyme a dit…

Et la filiation avec le théâtre de boulevard, c'est pour la vengeance, les attractions (foires), les antagonistes devenus protagonistes, les arlequinades, etc. ?

Ludovic

Joe Dalton a dit…

C'est chiant le théâtre, l’ouverture est géniale, pourquoi enfermer tout le monde dans un relais de diligence quand on a des paysages pareils et qu’on filme en 70 mm, c’est du sabordage.

Buster a dit…

Théâtre de boulevard, oui c’est ça, à prendre dans son acception d’origine, foraine…
Sinon pas vu Star wars, rien à en dire, ça ne m’a jamais intéressé.

Bonne question Joe, je la poserai à Quentin quand je le verrai… (peut-être pour que ça fasse 8 clos, ha ha)
D’ailleurs j’aimerais bien avoir l’avis de ceux qui ont vu le film en 70mm.

newstrum a dit…

Bonjour, jolie notule sur ce film et de manière générale, beaux articles sur ce blog. S'agissant de Noah Baumbach, dont While we're young m'avait un peu déçu par rapport à mes attentes, je conseillerais le formidable Les Berkman se séparent (The Squid and the Whale).

S'agissant de Tarantino, je ne parviens plus à aller voir ses films depuis Inglourious Basterds (avec deux fautes d'orthographe dans le titre, s'il vous plait) ; je n'ai plus envie d'être complice de scènes de torture avec clins d'oeil postmodernes au spectateur.

Strum

David Bowie a dit…

Look up here, i'm in heaven

J-F Domergue a dit…

Et Valzeur il a kiffé ou il a pas kiffé ?

Buster a dit…

Merci Strum…
Tarantino c’est le problème, il est évident aujourd’hui que sur le fond il ne changera plus, ses films seront toujours ceux d’un ancien puceau biberonné au cinéma bis et fasciné par la violence… à partir de là, deux possibilités, soit le dégoût est trop fort et ce n’est pas la peine de se déplacer puisqu’on y verra toujours le même film, soit on lui concède des qualités par ailleurs, au niveau de l’écriture ou du style, certes de plus en plus mal exploitées (avec les 8 salopards on est dans l’auto-pastiche – cf Roth imitant Waltz, un exemple parmi d’autres – au détriment du patchwork citationnel) mais réelles quand même, et pour le coup il y a toujours un intérêt, à défaut de plaisir, à voir ses films, espérant quelques passages plus réjouissants (je n’en demande pas plus, sa référence littéraire reste Elmore Leonard)… sauf que dans le dernier, bah y'en a pas (à part peut-être le running gag de la porte).
De Baumbach j’aime beaucoup les Berkman, mais aussi Greenberg et While we’re young... Misstress America est au-dessous, mais c’est mieux que Frances Ha.

newstrum a dit…

Ah mais je concède beaucoup de qualités à Tarantino. Il a du talent, on est obligé de le reconnaitre. Un talent de dialoguiste bien sûr, mais aussi de découpage. J'ai vu tous ses films, sauf ses deux derniers. Je m'étais dit que j'allais arrêter et puis voir Tarantino faire du Tarantino dans un genre que j'affectionne ne me tentait guère. Cela dit, je verrai peut-être Django un jour (mais pas son dernier). Lars Von Trier, c'est encore pire : c'est physique, je ne peux plus ; je suis sorti de Melancholia, en me disant : "plus jamais ça".
Sinon, j'ai bien aimé Greenberg également. Frances Ha, c'est un patchwork d'influences, comme une reprise d'un vieux tube chanté en karaoké avec Greta Gerwig. J'ai trouvé que cela avait du charme malgré tout.
Strum

Anonyme a dit…

Vous n'avez peut-être rien à dire sur Star Wars, mais sur Blackstar le dernier album de Bowie ?

Buster a dit…

Ce devait être l’objet de ma prochaine chronique pop, l’album est sublime, mais on verra ça plus tard.

Anonyme a dit…

Je reconnais aussi des qualités à Q. T., en termes de découpage et de montage (pour les dialogues, c'est non) notamment, mais elles ne suffisent plus à compenser les faiblesses.

Sur Blackstar, le titre éponyme est quand même prodigieux. Peu de musiciens osent mélanger à ce point des influences qui vont du chant grégorien au jazztronica.

Ludovic

Buster a dit…

Oui le titre Blackstar est magnifique. L'album est du même tonneau, très free jazz, imprégné de Scott Walker, tout le monde l'a souligné, mais aussi de Robert Wyatt, de Robert Fripp, de Robert Smith... bon j'arrête avec les Robert.

valzeur a dit…

Hello Buster,

Vous avez tous raison sur Hateful eight et pourtant, le film est quand même jouissif (12 ou 13/20, allez…). Il bénéficie de numéros d’acteurs mémorables, dont un totalement exceptionnel. Jennifer jason Leigh parvient à retourner le sadisme à l’oeuvre contre son personnage en le rendant protéiforme et fondamentalement inquiétant, sa Daisy Domergue est une femme, un animal, un enfant, un clown, le Diable, une putain, l’esclave de Godot. C’est l’une des meilleures interprétations féminines que j’ai vues depuis des années, et son duo avec Russell un des meilleurs moments de tout le cinéma de Tarantino (et tant pis pour le politiquement correct). Autre motif de réjouissance : la veille ganache composée par Bruce Dern, à la fois odieux et bouleversant - et certainement un hommage par la bande à Aldrich (il a un petit rôle où on lui fait du mal dans Sweet Charlotte, presque gore pour l’époque d’ailleurs). Du coup, j’ai plutôt passé sur les défauts, notamment la dernière heure assez duraille (mais chaque plan sur Jason Leigh électrise jusqu’au bout le film).
Beaucoup moins consistant : Carol (7/20), une orgie de surfaces réfléchissantes dans lesquelles se mirent Kate Blanchett - encore beaucoup trop Blue Jasmine - et Rooney Mara, dont le registre de petit faon illisible devient un peu lassant. Mélo mais pas trop, sans substance ni courage majeur - pour cause de verrouillage weinsteinien (pas de baise kechichienne, le poids de la famille surreprésenté, et un happy end pour ne pas trop déprimer le spectateur - qui est déjà mort d’ennui pendant 1h50). Je me demande si Haynes peut faire autre chose que des «films de prestige interrogeant la notion de minorité sexuelle en vue d’une sélection hors compétition au festival de Sundance ». Visiblement non, et l’effort est tel qu’il en oublie de les décongeler. Vraiment dispensable...

Griffe a dit…

Fucking d'accord avec valzeur sur le Tarantino !

Buster a dit…

Salut valzeur et Griffe, qui kiffent le dernier QT, qui l’eut cru? (enfin surtout Griffe)…

Oui Jennifer Jason Leigh est impressionnante dans ce film. On notera d'ailleurs que des 8 salopards c’est elle et Bruce Dern qui ont certainement le moins de dialogues, au point que je me demande si ce n’est pas justement, outre le dispositif théâtral qui valorise le jeu de l’acteur, les faiblesses du scénario et des dialogues de Tarantino (pour moi en retrait à ce niveau par rapport à ses deux derniers films) qui paradoxalement permettent à ceux qui ont le moins de texte de tirer leur épingle du… jeu. Chez Dern ça passe beaucoup par le regard, chez JJL par la gestuelle… Faibles compensations malgré tout pour un film globalement foireux (la dernière partie, franchement)

valzeur a dit…

Hello Buster,

Si on m’avait dit un jour que je défendrais un film de Tarantino chez vous, j’aurais ri - et soutenu par Griffe, en plus (ainsi que Clark qui ne dit rien, mais n’en pense pas moins).
Tout le monde est tombé dessus Tarantino sur Hateful 8, certainement en reconsidérant la nullité crasse de Django (que toute la critique avait adoré) et en se disait qu’il devait payer pour celle-ci mais à rebours, ou plutôt en décalé.
Il est clair que le monstrueux personnage féminin, le plus fort de son oeuvre (je n’ai jamais compris ce qu’on pouvait bien trouver à Jackie Brown) n’a certainement pas joué en sa faveur, et qu’il rejoint les Aldrich les plus agressifs dans sa représentation des femmes.
La dernière partie - pour laquelle je n’ai pas de grande passion - fonctionne à la façon d’un illusionniste sadique démontant un tour de passe-passe, et faisant payer le spectateur pour sa crédulité à grandes giclées d’hémoglobine. Qualifions là de reptilienne, le spectateur doit réagir par un haut-le-coeur, des sueurs froides, tout ce que vous voulez (on pourrait la rapprocher de l’ouverture au crâne éclaté de Sailor et Lula). Cela n’est pas bien malin, mais pourquoi pas ? (remarquez comme je suis conciliant).
Ce qui frappe, indépendamment du plaisir que je trouve aux acteurs, est la beauté de certaines séquences dont une au moins totalement gratuite ; le retour du cocher frigorifié dans l’auberge et son enveloppement dans une peau d’ours. La théâtralité de ses gestes renforce paradoxalement l’impression de froid et de bout du monde, c’est un petit ballet coasse et enfantin pour rien, on se love un peu plus dans son fauteuil et c’est un remarquable exemple de direction de spectateur.
J’avoue un goût marqué pour la séquence de la guitare, que je trouve vraiment bien composée - et là encore, le spectateur est mis en demeure de ressentir la joie prochaine de JJL à l’idée de sa libération. La pulvérisation soudaine de la guitare renvoie pour moi à la métaphore la plus forte du cinéma de QT sur la destruction de la beauté ; la cigarette partiellement consumée qu’écrase Christopher Waltz sur la tarte meringuée dans Inglourious Basteds.
En ces temps de gentille médiocrité, j’aurai tendance à approuver les écarts parfois douteux de Tarantino. Les trous d’air de son écriture font étrangement mieux briller les acteurs - malgré leurs qualités, on a souvent tendance à considérer les films de QT comme des films de »metteur en scène », Hateful 8 est à mon avis le premier de ses films qu’on pourrait qualifier de « film d’acteurs », dans le sens où les performances de ses comédiens excédent ses qualités de réalisateur (pour ne rien dire évidemment de ses films où ne brillent ni les unes, ni les autres : Kill Bill 2, Django Unchained).

Sinon, autre sujet, une légère mais réelle satisfaction devant le mineur Mistress America (12/20), grâce notamment à la merveilleuse musique de Dean Wareham et Britta Philips. Cette patine eighties colore curieusement le film, sequel minuscule du plus fort While we’re young, un peu toute proportion gardée comme Strorytelling prolongea en son temps Happiness. Plus que les sempiternels renvois à Woody Allen, j’ai pensé à Todd Solondz s’il optait pour un camaïeu de rose et gris (peu probable) et encore plus au bien oublié Hal Hartley. Greta Gerwig est bancale et bien moins intéressante que sa fausse soeur, le montage un peu mou et plat (particulièrement dans les séquences enlevées), mais le début et la fin m’ont vraiment plu (et notamment tout un long monologue de Gerwig dans son appartement à la fin). il y a dans l’ouverture vraiment réussie un plan rapide et délicieux de soleil couchant, totalement Peanuts, avec deux personnages sur un banc dont l’un déclare : « On dirait un clip ». Cela n’est peut-être pas grand chose, mais ça l’est bien...

Buster a dit…

C’est justement ce que je n’aime pas dans H8, la façon assez méprisante qu’a Tarantino de jouer avec le spectateur (alors, ce que raconte le personnage, c’est du pipeau ou pas?, et la lettre de Lincoln oui ou non?... comme si l’intérêt de chaque histoire se résumait à sa véracité, alors qu’on s’en fout que ce soit vrai ou faux, ce qui compte c’est ce qui fait avancer le récit… et à l’arrivée, nous punir de notre "crédulité" (?), à la manière d’un… Haneke, ici par du gore bien corsé… mouais, bon), après, oui, c’est ce que je disais précédemment, chez Tarantino il y a toujours quelques plans ou scènes qui fonctionnent, même si le film est dans son ensemble raté.

Mistress America, j’aime bien, je l’ai dit aussi, pour sa vitalité, ses personnages, son montage foutraque, même la partie sitcom, en dehors de New-York, est plaisante à suivre… (ah tiens, vous aimez les soleils couchants maintenant, qu’est-ce qui vous arrive valzeur?)

rat nonyme a dit…

Elmore Leonard qui a donné 3h10 pour Yuma ou Hombre, deux des chefs d’œuvre du genre mais bon.

Buster a dit…

Ah mais j'aime bien Leonard, Jackie Brown est mon Tarantino préféré, je pensais à ses fameuses règles d'écriture, pour être efficace, captiver l'attention du lecteur...