samedi 16 janvier 2016

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QT, coterie et autres cuteries.

Résumé des épisodes précédents (anciens billets sur le sujet).

Tarantino c'est quoi? Un style, unique en son genre (et ses sous-genres), machine infernale, prompte à tout recycler, mais sans tri sélectif, d’où ces mix improbables, déclenchant des réactions plus ou moins violentes chez le spectateur, en l’excitant positivement ou négativement, peu importe. Tarantino ne cherche pas à plaire, mais d’abord à se faire plaisir, en retravaillant tout ce qu’il a aimé au cinéma depuis l’adolescence, mais vraiment tout, des films d’exploitation (blax, kung-fu, grindhouse...) à ceux de quelques maîtres comme Leone, Kurosawa, Aldrich, Fuller, Godard (première période), De Palma, etc., en passant par le polar, la série B, le chambara, le wu xia pian, le western spaghetti et autre bis italien... sans oublier Tony Scott, bien sûr. C’est en cela que le cinéma de Tarantino est dit jouissif, au sens le plus large, extrême, du mot: qui provoque plaisir féroce chez certains, profond déplaisir chez d'autres, les deux sensations étant liées en termes d'intensité. Le cinéma de Tarantino est sans limites (pour ce qui est non pas de la violence proprement dite - plutôt "choré/graphique" chez lui - mais du sadisme, d'autant que l'humour n'y est pas toujours associé et que, quand bien même il le serait, il y manque souvent la bonne distance), c’est aussi sa limite. Ad libitum et (parfois, souvent, toujours - selon la sensibilité de chacun) ad nauseam...
Interroger l'œuvre de Tarantino - puisque œuvre il y a, c'est même ce qui conditionne son travail (construire une œuvre), il le dit lui-même -, c'est dépasser le débat stérile qui oppose depuis le début les thuriféraires de Tarantino, voyant dans ses films une lecture politique du monde (là où il ne s'agit que d'une relecture pop des genres et surtout, via ce qu'on pourrait appeler son ultra-post-modernisme, la célébration de toute une sous-culture - c'est son grand mérite, on ne peut le nier, même si cela s'accompagne d'une évidente dénaturation des produits en question - au risque aujourd'hui, puisque, ça y est, la sous-culture a acquis ses lettres de noblesse, d'être condamné à relire son propre cinéma), qui oppose, donc, les thuriféraires de Tarantino et ses détracteurs, lui reprochant à l'inverse la vacuité de ses films, sinon leur crétinerie, un cinéma de la gratuité qui, question culture, se contenterait simplement, bêtement, de cultiver les images-chocs et les blagues potaches, sans se poser de questions (alors que ce n'est pas si creux que cela, au sens où il y a une toujours une idée chez Tarantino, derrière chaque plan, le problème étant que celle-ci n'est pas toujours bonne, qu'elle est même parfois douteuse...). Bref, si Tarantino n'est pas le grand maître du cinéma contemporain que certains veulent voir (son regard n'est pas suffisamment à la hauteur), il n'est pas davantage ce petit garçon auquel d'autres l'assimilent volontiers, à travers sa façon irresponsable, immature (pour ne pas dire perverse), de faire joujou avec le cinéma, et plus encore, la violence au cinéma... il est seulement le pur produit de son époque, soit une modernité, post ou hyper, peu importe, dominée par l'exagération de tout, des formes comme des concepts, sans hiérarchie aucune, l'objet tarantinien ne reposant, pour le coup, sur aucun fond esthétique ou moral solide (en ce sens il n'est pas baroque). D'où une réelle difficulté à l'appréhender, surtout si l'on s'en tient aux généralités... Interroger l'œuvre de Tarantino, c'est donc s'intéresser non pas aux grands sujets qu'il aborde (les femmes et le machisme, les Juifs et le nazisme, les Noirs et l'esclavagisme, à travers le motif de la vengeance) mais sur ce qui fait saillie dans chacun de ses films, offre une vraie prise, où l'on puisse s'accrocher.
Dans le cas de Django unchained, c'était l'idée que le destin héroïque d'un Noir, Django, esclave affranchi métamorphosé en superhéros black (genre Power Man), ne pouvait s'accomplir sans l'aide d'un Allemand, à la fois distingué, cynique et sans scrupules, comme si la vengeance (plat qui se mange toujours froid chez Tarantino), pour bien s'exprimer, c'est-à-dire le plus complètement possible, nécessitait une certaine éducation, une certaine culture, mais pas n'importe laquelle, puisque représentée par un Blanc de la vieille Europe, prétendument plus civilisée que l'Amérique de l'époque, sauf qu'il s'agissait de l'Allemagne, dans sa vision, disons, wagnérienne, avec ce que cela suppose de décadent et de prémonitoire... Très bien. L'ennui est que Tarantino ne se confrontait pas à cet aspect historique du film (ou très peu, à travers quelques ponts jetés ici et là, histoire de conférer au film une dimension mythique - comme à son œuvre?), se contentant de s'en servir pour, au mieux, enrichir son récit et ses dialogues, au pire, satisfaire son goût pour la violence (plus que pour le sacré, dirait Girard), sinon ses fantasmes (à travers les "combats de nègres", pour parler koltésien - il y a aussi des chiens -, organisés par DiCaprio, le film revisite le Mandingo de Fleischer mais de façon totalement délirante, ce n'est plus "Mandingo" mais "Dingoman"!). D'où une réelle distorsion entre ce qu'il cherchait à montrer (la réalité barbare des Etats du Sud au temps de l'esclavage) et ce qu'il finissait par révéler (un regard assez condescendant sur les Noirs), inconsciemment ou par simple inconséquence (de par ses excès, ce goût de la caricature, un vrai manque de discernement).

Intervalle QT.














Avec le temps, le cinéma "systolique" de Tarantino tend à se dégrader de plus en plus. Le QT s'allonge (étirement excessif des dialogues), entraînant de sérieux troubles du rythme (syncopes scénaristiques). Surtout l'onde T finale devient si grossièrement démesurée, si furieusement grotesque, bloquant toute irrigation, que du récit il ne reste plus grand-chose sinon des bouts mortifiés d'anecdotes. 

8.

The hateful eight prolonge, tout en l'inversant, Django unchained. Il le prolonge en allant encore plus loin, non seulement dans l'autoréférence, de sorte que, si on inclut le sketch de Four rooms dans le décompte des films de Tarantino, on peut voir The hateful eight comme son 8 ½ (oui je sais, normalement ça fait 8 ¼), mais surtout dans ce qui se manifestait de plus en plus chez lui, son désir du théâtre et du théâtral, longtemps résumé à cette appétence pour les dialogues à rallonges, incarnée ici par Samuel L. Jackson, personnage tarantinien par excellence, sauf que, bizarrement, et comme déjà dans la seconde partie de Django, ça ne fonctionne pas vraiment, la faute à des répliques souvent poussives, la tchatche habituelle de Tarantino prenant la forme d'une logorrhée pour le coup peu jouissive.

The hateful eight, ça sonne comme The Grateful Dead, célèbre groupe californien de musique psychédélique. Ils étaient huit (si on compte les Godchaux qui n'étaient pas des gauchos). Bon, rien d'affreux ni d'horrible chez eux, ils carburaient gentiment à l'acide, mais quand même, de longues improvisations, véritables tunnels sonores, à l'instar de "Dark star", jusqu'à l'explosion finale, aussi orgasmique que peut l'être pour Tarantino un bon gros bain de sang.

Mais c'est surtout sur le versant "sadien" que The hateful eight prolonge Django à travers là encore le personnage joué par Jackson (il ne s'appelle pas Marquis pour rien), conjuguant à la fois la figure du justicier que représentait Django et celle du pervers qu'incarnait DiCaprio (on notera d'ailleurs que, comme dans Django avec la scène de l'esclave dévoré par des chiens, Tarantino se croit obligé d'accompagner par l'image le récit que fait Jackson, ancien soldat de l'Union et ami de plume (?) de Lincoln, à Bruce Dern, le vieux général sudiste, où il décrit dans ses moindres détails, afin de le provoquer, comment il a contraint son fils à marcher nu dans la neige puis à lui lécher le sexe en échange d'une couverture qu'il ne lui donnera jamais, preuve s'il en est du sadisme du personnage et, plus encore, de cette fascination complaisante de Tarantino pour les scènes de torture). La différence avec Django, c'est qu'ici le sadiste croise la route d'une drôle de créature en la personne de la prisonnière (Jennifer Jason Leigh), seule originalité du film (étant entendu que le 70mm c'est pour le folklore: filmer quelques paysages enneigés et faire ressortir une cafetière du décor). Au Noir, jaqueteur impénitent qui aime torturer les Blancs, Tarantino oppose la femme (l'autre grande opprimée du film, historiquement parlant - le Mexicain compte pour du beurre) qui, elle, n'arrête pas de se faire taper dessus (par Kurt Russell qui visiblement avait des comptes à régler depuis Death proof - je rigole), le tout avec un certain plaisir, vu la manière dont elle provoque les coups et comment elle s'en délecte. Or s'il est clair que ce "masochisme" n'est ici que la traduction d'un fantasme masculin (la jouissance de la femme à se faire objet de l'homme, que celui-ci soit noir ou blanc), tant les scènes relèvent du burlesque, un burlesque laborieux (à l'image de la porte qu'il faut reclouer avec des planches à chaque fois qu'elle a été ouverte, tempête de neige oblige) mais réel, il apparaît assez vite que ce fantasme n'est pour Tarantino qu'un énième prétexte pour assouvir le sien, sous couvert d'imagerie gore. Ainsi le finale [attention spoiler] où l'on voit les deux derniers salopards, à l'article de la mort, le Blanc, sudiste, raciste, sexiste, et le Noir, unioniste et tout aussi raciste et sexiste, unir leurs forces pour pendre la femme - qu'il s'agisse d'une hors-la-loi ne change rien à l'affaire - et jouir du spectacle ainsi offert ("elle a bien dansé"). Si la scène vaut comme symbole d'une Amérique dégénérée dans son ensemble (aussi bien le Sud que le Nord, le Blanc que le Noir), il n'en demeure pas moins qu'à cette image filmée en plongée, donc du point de vue de la pendue, Tarantino n'a rien d'autre à opposer qu'un contrechamp, le plan en contreplongée sur la pendue se tortillant au bout de la corde, comme si les deux plans étaient, peut-être pas équivalents (quoique... un changement d'axe aurait été quand même bien venu), mais qu'ils signaient chez lui son incapacité à dépasser cet imaginaire de bissophile dont il se repaît depuis plus de vingt ans sans se questionner plus avant sur ce qu'il met en scène.

[ajout du 24-01-16: 8 c’est aussi 4+4, les quatre de l’extérieur rencontrant les quatre déjà à l’intérieur, un double carré, dispositif éminemment sadien]

22 commentaires:

Minnie a dit…

Si Grateful Dead carburait à l'acid, on se demande à quoi vous carburez Buster

Mais j'ai bien ri, merci !

Buster a dit…

De rien Minnie, c'était le but recherché.
A quoi je carbure, c'est secret (pas au café en tous les cas)

SLJ a dit…

Hohohohihihihahaha.... j'en peux plus

Pr Cabrol a dit…

marrant l'ECG de Tarantino

andré serge bazaney a dit…

dans le fond, vous vous moquez de Tarantino mais vous faites pareil, vous vous écoutez parler (comme burdeau), beaucoup de blablabla, des jeux de mots, des rapprochements tirés par les cheveux, pas très sérieux tout ça, c’est pas de la vraie critique !

Buster a dit…

Hé hé… alors

1) l’esprit de sérieux, très peu pour moi, surtout quand il s’agit de critique (mes références c’est pas comme vous Bazin et Daney mais Farber et Moullet)

2) la "vraie critique" je sais pas ce que c'est

3) mes textes ne sont pas des critiques (si je l’ai pas dit mille fois)

en bref a dit…

http://www.dailymotion.com/video/x1vwxy6_godard-tarantino-est-un-faquin_shortfilms

Bazaney a dit…

J’ai rien contre l’humour -mon pseudo le prouve- excepté quand ça transforme une critique ou une chronique si vous préferez en grand n’importe quoi, genre je pontifie mais pour que ça passe mieux, je joue le mec cool en glissant quelques bons mots. Et puis considérer Farber et Moullet comme meilleurs critiques que Bazin et Daney, c’est vraiment débile mais c’est peut-être de l’humour

Buster a dit…

Pff… parlez-moi du film au lieu de faire la leçon (je l'ai trop entendue celle-là, c'est la même qui revient régulièrement sur le blog depuis des années)

sinon je n'ai pas dit que Farber et Moullet étaient meilleurs critiques, j'exprimais simplement le fait que j'éprouve plus de plaisir à les lire.

newstrum a dit…

Bonjour. Pas sérieux ce billet ? Il m'apparait au contraire tout à fait sérieux et pertinent, son caractère ludique ne devant pas masquer l'analyse qui est ici proposée de plusieurs plans du film et du cinéma de Tarantino en général - lequel n'en mérite même pas tant à mon avis. Et ce serait un comble de reprocher à un billet sur Tarantino d'être ludique ou de contenir des jeux de mots alors que Tarantino s'est fait une spécialité des clins d'oeil postmodernes à ses spectateurs, censés donné de la contenance et un fond à son goût de la violence.
Strum

Gode chaud a dit…

Buster, vous embêtez pas avec les pisse-froid, continuez de délirer les films, c'est très bien comme ça :)

Buster a dit…

Merci Strum, merci Gode, vous êtes sympas.

Pascal Beaunitzer a dit…

Buster, vous êtes un peine-à-jouir. Relisez plutôt ma préface à "Quentin Tarantino, un cinéma déchaîné".

colonel moutarde a dit…

le cluedo de tarantino est quand même plus jouissif que celui de bonitzer (le grand alibi)

Buster a dit…

:-D

Sinon il y a jouir et jouir. Si pour QT il s’agit d’une longue montée du désir jusqu’à l’explosion finale, pour le spectateur que je suis c’est plutôt l’inverse, du moins avec ces 8 salopards, un plaisir des plus bref, pour ne pas dire précoce, suivi d’une lente et consternante détumescence :-)

Anonyme a dit…

buster tu coules

Anonyme a dit…

pardon pour la coquille, je voulais dire : buster t'es cool

Buster a dit…

Ah oui, c'est mieux.

Albert Einstein a dit…

Le 8, une fois couché, c'est aussi l'infini. Sur le mur de Planck, j'écris ton nom, Tarantino !

Buster a dit…

Ha ha, c'est Bazaney qui va être content.

Anonyme a dit…

C'est qui Bazaney ?

Buster a dit…

C'est le Mexicain du film.

(nan je rigole, remontez le fil)