dimanche 31 mai 2015

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Chorus Reverendus, groupe éphémère des années 60, formé par Germinal Tenas, qui n'enregistra qu'un seul disque, un EP 4 titres (arrangements de Germinal Tenas et Eric de Marsan), rare exemple, à cette époque, de pop baroque française: Ne poussez pas mémé dans les orties - Quand demain - Incohérence des rêves de rencontre - Dans son euphorie.

lundi 25 mai 2015

1969




Une femme douce de Robert Bresson (1969).

Des classiques: Antonio das Mortes de Glauber Rocha, l'Armée des ombres de Jean-Pierre Melville, l'Arrangement d'Elia Kazan, Casanova, un adolescent à Venise de Luigi Comencini, Charles mort ou vif d'Alain Tanner, les Damnés de Luchino Visconti, Easy rider de Dennis Hopper, l'Etau (Topaz) d'Alfred Hitchcock, la Femme infidèle et Que la bête meure de Claude Chabrol, la Horde sauvage de Sam Peckinpah, Kes de Ken Loach, On achève bien les chevaux de Sidney Pollack, Porcherie de Pier Paolo Pasolini, Promenade avec l'amour et la mort de John Huston, le Rite et Une passion d'Ingmar Bergman, Satyricon de Fellini, Scènes de chasse en Bavière de Peter Fleischmann, la Sirène du Mississippi de François Truffaut, la Voie lactée de Luis Buñuel, Willie Boy d'Abraham Polonsky, Z de Costa-Gavras...

Trois souvenirs de jeunesse, trois films, dont il ne me reste pas grand-chose, juste la musique: la BO du Clan des Siciliens signée Ennio Morricone ( et ), la chanson Everybody's talkin' interprétée par Harry Nilsson dans Macadam cowboy (Midnight cowboy) et la BO magnifique de More composée par Pink Floyd.

Des découvertes tardives: la Bête aveugle de Yasuzō Masumura, la Cicatrice intérieure de Philippe Garrel, Détruire dit-elle de Marguerite Duras, Eros + massacre de Yoshishige Yoshida, les Gens de la pluie de Francis Ford CoppolaOne + one de Jean-Luc Godard, la Rosière de Pessac de Jean Eustache, les Voitures d'eau de Pierre Perrault...

Jamais vu: Adalen 31 de Bo Widerberg, Ah! ça ira de Miklós Jancsó, Capricci de Carmelo Bene, Journal du voleur de Shinjuku de Nagisa Oshima, Paroxismus (Venus in furs) de Jess Franco, le Retour de Frankenstein (Frankenstein must be destroyed!) de Terence Fisher, Sous le signe du Scorpion de Paolo et Vittorio Taviani, Tu imagines Robinson de Jean-Daniel Pollet, The wedding party de Brian De Palma...

1969 c'est l'année du festival de Woodstock qui rassembla près d'un demi-million de personnes et fut marqué, entre autres, par les prestations de Richie Havens, Santana, Janis Joplin, The Who, Joe Cocker, Jimi Hendrix:  et ... Cf. le documentaire de Michael Wadleigh sorti en 1970.

Côté TV, c'est le début de Docteur Marcus Welby (Marcus Welby, M.D.), la série de David Victor avec Robert Young, et surtout du Monty Python's flying circus, la série mythique des Monty Python (premier épisode, "Whither Canada?": , , et ). En France, 1969 c'est l'année de Jacquou le croquant, la mini-série réalisée par Stellio Lorenzi. A noter aussi les deux documentaires d'Eric Rohmer, Victor Hugo architecte et le Béton dans la ville.

Mais l'image la plus forte, vue en direct, le 21 juillet 1969, par des centaines de millions de téléspectateurs, c'est bien sûr celle de l'astronaute américain Neil Armstrong posant le pied sur la Lune, suivi bientôt par son collègue Buzz Aldrin (une pensée pour le troisième homme de la mission, Michael Collins, resté seul en orbite autour de la Lune), soit l'un des plus vieux rêves de l'humanité enfin réalisé: , le moment tant attendu, sauf qu'on ne voit rien, et , une vidéo de meilleure qualité - car restaurée - et plus complète.
  
Reste mon Top 10, par ordre alphabétique:

- L'amour est plus froid que la mort de R.W. Fassbinder
- L'Amour fou de Jacques Rivette
- Dillinger est mort de Marco Ferreri
- L'Enfance nue de Maurice Pialat
- Ma nuit chez Maud d'Eric Rohmer
- Médée de Pier Paolo Pasolini
- Paul de Diourka Medveczky
- Le Petit garçon de Nagisa Oshima
- Sayat nova / la Couleur de la grenade de Sergueï Paradjanov
- Une femme douce de Robert Bresson

[1969 se poursuit dans les commentaires avec la Saison de la terreur de Kōji Wakamatsu, le Sang du condor de Jorge Sanjinés, Invasion de Hugo Santiago, le Gai savoir de Jean-Luc Godard, le Jouet criminel d’Adolfo Arrieta, Model shop de Jacques Demy, Walden de Jonas Mekas, l’Incinérateur de cadavres de Juraj Herz, Goto l’île d’amour de Walerian Borowczyk, Sorrows de Gregory J. Markopoulos, My girlfriend's wedding de Jim McBride...]

dimanche 24 mai 2015

L'ami Whit




Valley of love de Guillaume Nicloux. Oh le bide...

Sinon le suc de Cannes (selon la critique - enfin, une certaine critique - et toutes sections confondues): The assassin de Hou Hsiao-hsien, Carol de Todd Haynes, Cemetery of splendour d'Apichatpong Weerasethakul, Mad Max: Fury road de George Miller, Mia madre de Nanni Moretti, Les Mille et une nuits de Miguel Gomes, L'Ombre des femmes de Philippe Garrel, Trois souvenirs de ma jeunesse d'Arnaud Desplechin, Vice-versa de Pete Docter et Ronnie del Carmen, la Visite ou Mémoires et confessions de Manoel de Oliveira... OK, on verra tout ça.

Et puis, bien sûr, pas de week-end de Pentecôte sans parler de "Whit" Stillman, l'ami Whit, hé hé... Quelques notes sur Metropolitan qui vient de sortir en DVD (elles sont tirées d'un texte plus général sur Stillman): 

"Connaissez-vous le film français le Charme discret de la bourgeoisie? Quand j’ai entendu ce titre, je pensais que quelqu’un allait dire la vérité à propos de la bourgeoisie. Quelle déception! Il est difficile d’imaginer portrait plus inexact." (Charlie, le théoricien compulsif de Metropolitan)


La bourgeoisie telle qu’on croit la connaître et pas comme elle s’imagine être: c’est un peu la devise que Stillman cherche à corriger. Non pas en l’inversant mais en la modulant constamment. Comme si la multiplicité des discours réajustait en permanence le point de vue, donnant de la bourgeoisie une image à la fois railleuse et sérieuse, tendre et cruelle. Chez Stillman, la bourgeoisie n’est ni petite ni moyenne. Elle correspond aux classes supérieures les plus aisées, avec d’un côté les preppies, très centrés sur eux-mêmes (exemplairement dans Metropolitan, mais aussi Damsels in distress), et de l’autre les yuppies, davantage obsédés par la réussite professionnelle (exemplairement dans The last days of disco, mais aussi Barcelona). Le concept de preppy se voit même nuancé, via les propos de Charlie: "Je ne pense pas que preppy est un terme très adapté. Il le serait peut-être pour quelqu’un qui va encore à l’école ou au collège, mais il est ridicule de qualifier de preppy un homme des années 1970 comme Averill Harriman. Et aucun des autres termes que les gens utilisent, WASP, PLU, etc., ne convient. C’est pourquoi je préfère le terme UHB... Un acronyme pour Urban Haute Bourgeoisie." Au-delà du clin d’œil autobiographique, au-delà du plaisir de créer des termes nouveaux, il y a là, chez Stillman, l’envie d’associer à la haute bourgeoisie une gravité que le mot preppy, trop frivole, ne saurait rendre, mot qui s’accorde beaucoup mieux à l’univers de Damsels in distress. Un sérieux qui tient essentiellement à la conscience qu’a cette classe ultra-privilégiée de son propre déclin, à l’image de Charlie et de Nick, un personnage arrogant, snob et cynique, mais finalement attachant dans sa défense des valeurs aristocratiques. C’est que la gravité de la "haute bourgeoisie urbaine" est aussi celle que l’expérience lui confère. Pour le coup, le terme UHB s’oppose plus facilement à celui de yuppie (Young Urban Professional), même si, prononcé phonétiquement [hub] comme le fait Nick, cela sonne tout aussi ridicule. On peut voir ainsi l’itinéraire d’Audrey, l’héroïne de Metropolitan, grande lectrice de Jane Austen, comme un rituel qui la prépare à quitter en douceur l’univers preppy, symboliquement représenté par sa chambre rose – une vraie bonbonnière qui évoque les dessins de C.E. Brock – pour intégrer le monde réel et ses impératifs, ceux auxquels doivent se soumettre les yuppies, soit le passage également d’une tradition, fortement imprégnée de culture anglaise, à une autre, plus conforme à l’esprit réaliste américain.

A la fin de Metropolitan, lors de l’escapade à Southampton, on découvre Audrey, tout habillée pendant que les autres se font bronzer sous des lampes à U.V., en train de lire Le Recteur de Justin de Louis Auchincloss. Une référence de plus, parmi toutes celles, nombreuses, que Stillman parsème dans ses films, référence importante ici car elle marque l’évolution du personnage en même temps que son enracinement social. Le roman d’Auchincloss est un bon reflet de l’œuvre de Stillman. On y retrouve le même environnement, transposé au début du XXe siècle: upper class, college, religion, mondanités et finance. Pour Audrey, il prolonge ses livres de chevet, Persuasion et Mansfield Park de Jane Austen, tout en les réactualisant dans le contexte du collège américain. La culture du texte est telle chez Stillman qu’elle ne sert pas seulement à caractériser ses personnages, elle permet aussi d’accompagner leur progression. Dans Metropolitan, le personnage principal, Tom, un westsider, étudiant à Princeton mais dont les ressources sont limitées (il n’a pas de manteau d’hiver et doit louer ses smokings), se présente comme un socialiste engagé, fidèle aux thèses de Fourier et de Thorstein Veblen, donc hostile aux conventions de la haute société (celle qui habite l’Upper East Side), à commencer par les bals de débutantes, même s’il y assiste pour, dit-il, mieux connaître ce à quoi il s’oppose. Des principes qui semblent le démarquer du groupe de jeunes mondains (le Sally Fowler Pat Rack, du nom d’une des filles chez qui se passent la plupart des soirées) qu’il a intégré par hasard. Mais avoir des principes n’empêche pas d’avoir des préjugés. A Audrey, la plus sensible et la plus timide du groupe, qui lui confie que Mansfield Park est un de ses romans préférés (1), il objecte que le livre est très mauvais, sous prétexte que ce qui y est écrit est totalement ridicule pour le lecteur d’aujourd’hui. Un jugement lui-même ridicule, d’autant qu’il n’a pas lu le roman (ni aucun autre de Jane Austen), se justifiant par le fait qu’on peut avoir une opinion sur un livre sans l’avoir lu – c’est comme pour la Bible – et que d’ailleurs il ne lit jamais de romans, préférant une bonne critique littéraire parce qu’elle vous offre à la fois les idées du romancier et la pensée du critique. Or, évidemment, ce qui ressemble à une posture ne peut que se désagréger à mesure que le film avance. L’évolution de Tom se produit à deux niveaux: sociologique et romanesque. Si le personnage s’oppose à cette "classe de loisir" telle que l’a définie Veblen, il n’en est pas moins attiré par elle, de sorte que, lorsqu’à la fin, les vacances de Noël se terminant, le groupe se trouve dissocié, c’est bien lui, le socialiste, qui se montre le plus affecté. Ce qu’il découvre aussi, progressivement, c’est la valeur de la fiction. Non seulement il finit par lire – et aimer – Persuasion de Jane Austen, mais, plus encore, il croit tellement à l’histoire inventée par Nick sur Rick von Sloneker (au point d’en faire des cauchemars), personnage décrit comme ignoble, capable des pires vilenies avec les filles, que lorsqu’il apprend, toujours à la fin, qu’Audrey est partie passer le week-end chez ce dernier, il décide avec Charlie d’aller la "délivrer", quitte à user pour cela d’un revolver en plastique! La fiction à son comble...

Chez Stillman, l’aspiration au bonheur est d’autant plus forte qu’elle s’inscrit toujours dans un contexte de déclin: celui des classes supérieures dans Metropolitan, de l’Amérique dans Barcelona, du disco dans The last days of disco ou de la "décadence" dans Damsels in distress. C’est tout le cinéma de Stillman qui est placé sous le signe du déclin. Et en premier lieu, le déclin de cette "UHB" dont Charlie et Nick se révèlent être, dans Metropolitan, les véritables porte-parole. Au début du film, Nick, le dandy, vante à Tom les mérites du col amovible, "une petite chose symboliquement importante" qu’on ne porte plus aujourd’hui supposément pour des questions de commodité. Pour lui, la génération actuelle est bien pire que celle des parents, elle est même probablement la pire depuis la Réforme protestante. Il en parle comme d’un barbarisme. Non pas pour son côté simplement démodé, mais parce que tout y est aujourd’hui "recouvert de pharisaïsme et de supériorité morale". Plus loin, c’est Charlie qui dresse un tableau déprimant de la classe preppy, persuadé qu’elle est condamnée au déclin et que celui-ci risque même d’être très rapide. A Tom, le fouriériste, qui pense que cela n’aurait rien de tragique si certains perdaient leurs privilèges, Audrey répond que ce n’est pas une question de privilèges, dans la mesure où ce qui est remis en cause, à travers cette idée de déclin, c’est la trajectoire de toute une vie, vécue alors comme un échec. Vers la fin du film, Charlie et Tom rencontrent dans un bar un ancien yuppie pour qui l’essentiel, passé un certain âge, est de savoir si vous prenez encore plaisir à répondre à la question: "Qu’est-ce que vous faites dans la vie?" En ce qui le concerne la réponse est négative. Pour autant, s’il reconnaît avoir échoué, il ne croit pas que les gens issus du milieu UHB soient voués à l’échec. Au-delà des grandes théories sur les classes supérieures et leur déclin, c’est donc sur un sentiment de désillusion que se termine le film, un sentiment qui semble surtout masculin. Car ici ce sont les filles qui, d’une certaine façon, sifflent la fin de la récréation que constituaient les after parties, en rappelant qu’on ne peut pas se retrouver avec les mêmes personnes tous les soirs pour le restant de nos vies (2). L’épilogue à Southampton vient confirmer cette impression: une fois dégagés du rôle purement conventionnel qu’ils doivent tenir auprès des filles, les garçons de la haute bourgeoisie apparaissent comme démunis, leur hantise du déclin se confondant finalement avec leur angoisse de l’avenir.

(1) Il est évident qu’Audrey s’identifie complètement à Fanny Price, l’héroïne de Mansfield Park, personnage timide et excessivement vertueux. Et Stillman ne se prive pas d’établir quelques correspondances entre le roman et son film. Ainsi le refus d’Audrey de participer au "jeu de la vérité" n’est pas sans rappeler celui de Fanny de jouer dans la pièce de théâtre Lovers’ Vows. De même, la relation amoureuse qu’entretiennent Tom et Serena Slocum, au grand désespoir d’Audrey, évoque celle, entre Edmund et Mary Crawford, qui fait tant souffrir Fanny.
(2) Si dans le film ce sont les garçons, Nick et Charlie, qui mènent le jeu, il apparaît assez vite que toutes ces soirées de discussions sont pour les filles d’un ennui mortel. La partie de strip-poker est le seul moment où, excepté Audrey, elles semblent vraiment s’amuser, à l’image de Sally prenant plaisir à se déshabiller, ce qui fait dire à Nick que "jouer au strip-poker avec une exhibitionniste perd beaucoup de son intérêt".

samedi 16 mai 2015

Death And Vanilla


Magnus Bodin, Marleen Nilsson et Anders Hansson





POP EYE # 02

To where the wild things are..., Death And Vanilla.

Ils étaient deux (Marleen Nilsson et Anders Hansson), ils sont maintenant trois (avec l'arrivée de Magnus Bodin). De Death And Vanilla, on connaissait les deux premiers albums éponymes, un EP en 2010 - réédité en 2014 avec trois titres en plus - et un LP en 2012, suivis de l'étonnant Vampyr, enregistrement live d'un concert semi-improvisé lors d'une projection du film de Dreyer (cf. aussi le single From above). C'était déjà très beau, très broadcastien, c'est-à-dire imprégné des mêmes influences, multiples, qui caractérisent Broadcast, telles le groupe psychédélique The United States of America, les musiques de films (surtout italiens, genre giallo) et, plus généralement, tout ce qui touche à l'expérimentation, du BBC Radiophonic Workshop à White Noise... Avec To where the wild things are... (titre inspiré du livre pour enfants de Maurice Sendak - Max et les maximonstres en français), les Suédois de Malmö franchissent un nouveau palier. Certains trouveront à redire, sur le côté indécrottablement vintage de leur musique, à l'image des instruments utilisés - vibraphonette, glockenspiel, moog et autres vieux synthés des années 60 -, mais là encore, comme pour leurs aînés de Birmingham, l'emprunt n'est que la première étape d'un véritable travail de re-création, et de récréation lorsqu'on écoute certains morceaux de pure dream pop, admirablement portés par la voix lumineuse, tout en reflets, de Marleen Nilsson, sans jamais céder à la facilité de la pop éthérée, comme du rétro-futurisme gnangnan, y adjoignant au contraire la densité minérale du krautrock, pour atteindre l'équilibre idéal, aussi délicat que parfait, entre electro cosmique et pop radieuse, au pays des "choses sauvages"...  

Necessary distortions - The optic nerve - Arcana - California owls - Time travel - Follow the light - Shadow and shape - The hidden reverse - Moogskogen - Something unknown you need to know.

vendredi 15 mai 2015

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Sur le tournage d'Adieu au langage.

Le 21 juin.

J'aurais aimé arriver en Suisse par bateau, depuis l'autre rive du lac Léman, juste en face, du côté d'Evian et Thonon-les-Bains. Cela aurait donné plus de consistance à ce sentiment déjà mordant de vivre dans un roman d'Adalbert Stifter, L'Homme sans postérité, ramant à la rencontre de mon génie préféré dans son repère helvète de Rolle. Seulement je ne suis plus un jeune homme, je ne navigue pas sur une barque mais en TGV, via Genève, et la postérité du grand homme est assurée depuis longtemps puisque l'ermite du lac s'appelle Jean-Luc Godard.
Génie n'est pas une question de valeur. Il ne s'agit pas de dire que Godard est le plus grand génie du cinéma moderne, même si cette cause sans intérêt serait possiblement plaidable. C'est plutôt à la fois une question d'esprit (le bon, le mauvais génie et tout ce qu'ils nous inspirent) et une manière de qualifier un grand artiste extrêmement différent des autres. Trop singulier pour ne pas être ou fou, ou génial, ou les deux. Godard, on peut au moins tous se mettre d'accord sur ce point: il y a une exceptionnalité du cas.
Puisqu'on en est à régler les grandes questions embarrassantes, débarrassons-nous aussi de la qualification, plus pénible encore, de mythe. Oui, sans doute, le nom de Godard (et nous disons bien le nom, pas la personne ni même son cinéma) a atteint un statut qui ressemble fort à un mythe. A peine prononcé, le mot Godard vaut pour tout un tas d'autres choses que nous y projetons et qui n'ont pas forcément à voir avec les films que ce nom signe. Remarquons quand même que, malgré son éventuelle puissance mythologique, ce nom n'est jamais devenu une marque, ce qui, en soi, est peut-être le signe le plus distinctif de son anormalité et d'une résistance avérée au monde publicitaire et marchand. Et prions qu'il ne le devienne jamais, prions pour que jamais, par la faute d'un ayant droit indélicat du futur, nous ne roulions en Citroën Godard...
Longtemps, le poids de ce mythe a pesé trop lourd sur les épaules de Godard, jusqu'à ce qu'il comprenne que ce mythe ne le concernait pas, ou décide qu'il ne le concernerait plus. Et c'est d'ailleurs à partir de ce mouvement qu'il a privilégié l'identité de JLG. C'est une chose très importante à comprendre lorsqu'on l'approche ou le côtoie. Lui renvoyer l'image ou l'idée d'un mythe, c'est se prendre le mur instantanément. Il ne connaît pas, n'a pas envie de connaître. C'est à la lettre hors de lui, c'est-à-dire hors sujet. Réglée pour lui, la question est renvoyée aux autres si elle les intéresse: qu'ils se démerdent avec un boulet dont il a depuis longtemps détruit toutes les chaînes. D'une certaine façon, on peut lire sa trajectoire des trente dernières années comme une démission progressive, une évasion parfaite de la prison du mythe. Face à lui, le défi est donc d'en sortir à son tour. Il faut commencer par plonger dans les yeux de l'homme, lutter contre l'émoi et tenter ce qui est peut-être le plus difficile: lui dire ce qu'on pense, c'est-à-dire ne pas chercher à lui plaire sans cesser de chercher à l'aimer... Puis-je confesser que cela m'a pris plus de vingt ans?... (Olivier Séguret, Godard vif, 2015)

Sinon, les BO des films de Garrel par Thierry Jousse: .

mercredi 13 mai 2015

La chasse




La Chasse (A caça) de "Manuel" de Oliveira, 1964. Un film extraordinaire. A noter l'ouverture avec le renard et les poules, une ouverture qui a certainement inspiré Miguel Gomes pour son film Ce cher mois d'août, et la fin dans les marais (la tentative de sauvetage par les villageois du garçon enlisé - ils forment une chaîne mais elle cède) avec les deux versions, celle voulue par Oliveira (l'homme manchot, qui retient d'une main le garçon, appelant désespérément à l'aide en tendant son bras mutilé), et celle, optimiste, imposée par la censure (quelques plans ajoutés qui voient l'autre adolescent réussir à agripper le bras de l'homme et permettre ainsi le sauvetage de son ami), une censure qu'Oliveira arrive à contourner malgré tout, via les aboiements d'un chien...

lundi 4 mai 2015

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Les Suédois de Death And Vanilla, ici on connaît. Leur premier LP, Death and vanillaétait dans ma playlist 2012. Voir aussi les clips Rituals et California owls... Le groupe de Malmö (un duo devenu trio) vient de sortir un nouvel album (To where the wild things are...), magnifique, toujours aussi broadcastien, à l'image de ce morceau: Time travel. J'en reparlerai.

vendredi 1 mai 2015

Alors ça vient?

Une rouquine dans la bagarre.

C'est entendu: à côté de ses autres films, comme l'Etrangleur, Femmes femmes ou Corps à cœur (pour s'en tenir à la production des années 70), Change pas de main, le fameux porno de Paul Vecchiali, est une œuvre mineure - quoique ambitieuse, puisque visant à mêler comédie musicale, polar et pornographie -, dont l'originalité tient d'abord à ce mélange des genres, mélange difficile, sinon impossible, quand ça touche le porno, expliquant le choc ressenti à la vision du film, choc qui vient non seulement des scènes pornographiques, que Vecchiali incruste sans ménagement, de manière frontale (Jean-François Davy, ici producteur, les a utilisées pour son film Exhibition), mais aussi du fait que de telles scènes ne s'intègrent jamais véritablement au récit... Car si l'érotisme se combine idéalement à la comédie musicale (ainsi le début du film, dans la boîte de nuit au nom sternbergien, Shanghai Lily, avec le strip-tease "enchanté" de Mona Mour) et au polar (un polar hawksien, à la Chandler - sans les crêpes -, quoique là c'est surtout à Mocky que l'on pense, à travers l'héroïne - Myriam Mézières en détective privée -, nue sous son imperméable, et certains personnages comme celui, très poétique, que joue Marcel Gassok, ou encore, bien sûr, celui du colonel, interprété par Michel Delahaye, un ancien de l'OAS, cloué sur son fauteuil roulant, ce qui, avec ses bras trop longs, le fait ressembler à un grand singe malade - dixit Hélène Surgère, parfaite en bourgeoise politicienne, donc parfaitement cynique)... le porno, lui, mécanique et sans humour, reste désespérément off. Une image conforme au regard que porte Vecchiali sur la pornographie (dans sa forme commerciale), le tout-voir que celle-ci représente, opposé à ce qui, dans l'érotisme (cf. la scène d'amour entre la détective et son assistante) et le film noir, demeure obstinément caché... Mais la grande force du film, c'est bien sûr l'inversion des clichés, qui voit les femmes tenir ici les rôles habituellement réservés aux hommes: figure politique, détective privé, réalisateur de porno, et même spectateur/consommateur, les hommes, eux, se trouvant réduits à l'état d'homme-objet, de pauvre pantin, voire d'handicapé. D'aucuns y verront un grand film féministe, je ne sais pas... Change pas de main est un film à la fois de son temps - nous sommes en 1975, l'an 1 de l'ère giscardienne, qui libéralise le porno (avant de le réprimer quelques mois plus tard avec la loi sur le classement X) en même temps qu'il propulse quelques femmes au pouvoir - et hors du temps, quand il rend ainsi hommage au cinéma d'hier. Sa beauté, que le porno vient souligner par contraste, est réelle. Elle tient à pas grand-chose (d'où sa valeur): le jeu inflexible d'un acteur, l'humour dévastateur d'une réplique (les dialogues ont été écrits, outre Vecchiali, par Noël Simsolo) - quand par exemple, à la fin, la mère (Surgère, en passe d'être nommée ministre) flingue son pervers de fils (Jean-Christophe Bouvet, "introduced"), partouzeur nécrophile et cause indirecte de tout ce cirque, et déclare: "il m'aura emmerdé toute la vie ce p'tit con" -, la délicatesse, très jazzy, d'une musique (signée Roland Vincent et jouée par Marcel Azzola)... Il y a là une véritable alchimie qui finit par dépasser le caractère purement subversif du film pour atteindre, aux moments les plus inattendus, à la faveur d'un geste, d'une expression ou d'un simple regard, une émotion qu'on serait en peine de trouver ailleurs, dans des films disons plus confortables.

Patachou




Maman, papa (avec Georges Brassens), 23 décembre 1952. Une des plus belles chansons du monde.