vendredi 4 décembre 2015

Habemus matrem




Un cœur trop gros. Mia madre de Nanni Moretti.

On connaît (ou pas) mon attachement aux films de la fatigue, la fatigue au sens barthésien/blanchotien du mot, ce qui renvoie au neutre. Mia madre, le dernier Moretti, est un beau film de la fatigue. Pas du deuil, ni de l'inconsolation, mais de la fatigue. Comme le précédent. Plus habemus matrem que stanza della madre... La fatigue, comme revendication du corps individuel à se reposer socialement (Barthes), ce qui chez Moretti correspond à un nouvel espace de l'intime. Fatigué du politique et du cinéma, des conflits et des bavardages (le film dans le film apparaît très mauvais, à l'instar de son acteur principal), mais pas détaché non plus. A la fois à côté et "de l'intérieur", parce qu'essentiel, comme le latin dont l'utilité demeure même si on ne sait plus pourquoi. Le lien c'est la mère, et son cœur trop gros, fatigué lui aussi. Qui fait communiquer la fatigue d'une fille, cinéaste égocentrique, passant à côté des autres et de certaines choses de la vie, mais "dans la vie" quand même, et celle d'un fils, le fils rêvé, c'est-à-dire parfait, entièrement dévoué à sa mère, ce qui l'exclut de la vie. Soit deux Moretti: son alter ego (on ne saurait mieux dire), Moretti dans le corps d'une femme, et son contraire, une sorte de dibbouk inversé (et pour le coup un peu fadasse), une bonne âme dans le corps de Moretti... Un lien que la mort fragilise mais ne rompt pas, puisque se perpétuant, par-delà la fatigue, à travers le beau personnage de l'adolescente, la petite-fille du film, à qui semble destiné le dernier mot de sa grand-mère, la mère des "deux Moretti": à demain. Pour Moretti, sexagénaire, c'est bien dans la famille que logerait aujourd'hui le plus fort de l'intime. On peut trouver ça confortable, sinon décevant, par rapport à l'œuvre passée, qui ferait du repli une forme de désengagement, ça n'en reste pas moins magnifique.

25 commentaires:

valzeur a dit…

Hello Buster,

Une lassitude m’étreint au moment d’entamer la dispute avec vous ; ayant vu Mia Madre il y a deux mois, la presque intégralité du film s’est désintégrée dans mon esprit, et à lire votre notule, je réalise que le personnage de la mère et celui de sa petite-fille ont à peu près sombré dans l’oubli - ce qui montre à quel point ils devaient être élégamment construits et forts (je me souviens quand même qu’une dernière scène avec des élèves de la madre apprenait à quel point cette femme était formidable et avait changé leur vie, toute chose indiscernable dans ce que l’on avait vu auparavant).
Une vile assertion pour commencer : ayant pour habitude depuis si longtemps de s’ébrouer dans la médiocrité propre à ses films, tout laudateur de Moretti doit être mithridatisé contre elle à un tel point qu’il ne la discerne plus. Je ne vois aucune autre explication devant la fortune critique de Mia Madre, son pire film et de loin (j’avouerai qu’un reste de santé mentale m’a interdit de voir la première partie de son oeuvre ; avant Palombella Rossa, je n’ai expérimenté qu’un seul de ses films il y a des années, et mon poil s’est tellement hérissé qu’encore aujourd’hui, je suis incapable de le nommer : Bianca ? La Messe est finie ?).
En attendant, l’escroquerie terminale de Nanni M. n’a jamais été aussi visible que dans Mia Madre - pour qui veut voir, évidemment. Habemus Papam était déjà épouvantable, mais Piccoli sauvait ses scènes et la dernière avait une petite force (contredite par la niaiserie d’à peu près tout ce qui précédait, l’anticatholicisme s’exprimant par une satire gentillette avec ses cardinaux yoyotant de la touffe et ce pape qui aurait pu citer Nicole Croisille : « J’aurais voulu être un artiste »). Vous parlez de « fatigue » avec un sens certain de la litote, là où il est bien clair qu’on nage dans la totale chute d’inspiration. La forme est à peine télévisuelle, le montage complètement raplapla. Après 15 minutes de film, j’avais l’impression d’avoir subi une heure de morettinisme. Le temps psychologique de la projection a été pour moi de 3h50 à peu près, et d’une soupe molasse avec fantaisie bébête et angoisse de deuil téléphonée. S’il est à peu près clair que Moretti a vécu ce qu’il filme, il n’en tire que du générique. Vous parlez d’intime là où je n’ai discerné qu’une succession de péripéties psychologiques attendues et plates. La partie tournage est une honteuse calamité - je doute que Nanni M. aurait osé figurer un film dans le film aussi consternant s’il s’était casté dans le rôle principal masculinisé...

valzeur a dit…

...Et la malheureuse Margherita Buy n’a comme idée de jeu que cette tension factice censé représenter l’épuisement nerveux. Elle n’est certes pas aidée par son personnage de clone morettien dévirilisé. Les metteurs en scène de cinéma ont-ils un sexe ? Visiblement non (remarquons que son ex-amant dans le film est joué par une sorte de Moretti jeune, si bien que peu visible à l’écran - son personnage de fils parfait - Nanni M. occupe une bonne moitié de la distribution, sa part clownesque insupportable étant prise en charge par le pauvre Turturro). Comme si prendre au mot le fameux mot de Risi : « pousse toi un peu, Nanni, que je vois ton film » était au fond impossible. Longtemps, le cinéma de Moretti a été un whisky à l’eau de Seltz, un doigt de malt-engagement et des giclées sans fin de narcissisme gazeux. Il n’y a plus aujourd’hui que du moi moi-moi chez Moretti, jusque dans le titre, Mia Madre (j’imagine que c’est pour inspirer un recueillement à priori chez le spectateur). Et je ne sais plus quel torchon cinéphile louait son sens des seconds rôles ! Aucun membre de l’équipe n’existe autrement que par un arsenal de moues contrites, comme si tous avaient le même caractère. La scène de danse, tellement putassière de faux-renoirisme que même Guédiguian aurait refusé de la laisser dans un bout-à-bout, isole une grosse dame qui se trémousse avec Turturro dans un moment de communion bas-peuple - le plan est long, long - et je me disais à moi-même, mais qui est-ce ?, quel est son poste ?, pour la voir deux scènes après en costumière mais toujours muette. C’est beau, la démocrate participative…
Là où le film est le plus pathétique, c’est dans son « dialogue » avec Amour de Haneke, - dont on pense ce qu’on veut mais qui est un chef-d’œuvre du 7ème art à côté de Mia Madre. Les scènes nocturnes entre chien et loup, cauchemar et veille n’ont aucune tenue. L’inondation de l’appartement maternel fond comme neige au soleil si on s’avise de la comparer avec le rêve horrifique de Trintignant - et il est à peu près clair que, dans ces moments Moretti, essaie de se hisser à la hauteur du grand auteur sérieux révéré qu’est Haneke (la seule scène un peu âpre et réussie du film est d’ailleurs celle où la réalisatrice détruit la voiture de sa mère).
N’en jetons plus, voulez-vous ?
Mais quand vous parlez de « décloisonnement », d’ « espace intime » - Buster, quittez cet hideux vocabulaire de critique de cinéma qui enfourche ses lunettes noires pour ne rien voir - je penserai plutôt à un récent film grand public middle of the road, le créneau de Mia Madre, qui sans être un chef-d’œuvre (11/20), est finalement mille fois plus estimable que le Moretti : l’Hermine de Christian Vincent.
Sinon, tiens, les notes du moment :
El Club : 9/20
La Coupe à 10 francs (conseillé par Clark, avec raison) : 13/20

Buster a dit…

Salut valzeur,

Trop naze pour vous répondre, je rentre du Spielberg et je crains que Tom Hanks m'ait refilé son rhume... je vais direct au lit. A demain.

Buster a dit…

Re valzeur,

Que vous ayez déjà oublié le personnage de la mère montre à quel point vous n’avez pas voulu "voir" le film, trop obnubilé que vous étiez par votre haine de Moretti. A partir de là, il est difficile de discuter. Que vous détestiez les narcissiques/égocentriques c’est votre droit le plus strict, mais essayez de dépasser cela ou alors ne perdez pas votre temps avec des films qui ne sont pas pour vous. Et s’il s’agit de dessiller nos pauvres yeux aveugles, lunettes noires ou pas, merci mais on se débrouille très bien tout seuls. A vous lire, on ne ressent que ça: une antipathie viscérale pour Moretti et tout ce qui de près ou de loin évoque le cinéaste. Ce que vous dites du personnage joué par Margherita Buy est profondément injuste. En fait vous passez à côté de toutes les subtilités dont le film n’est pourtant pas avare (la plupart des scènes autour de la mère, à l’hôpital ou chez elle, la manière dont la fille s’efface en présence du fils et de la petite-fille, le plan très simple, très beau, où celle-ci dans son lit comprend la mort de sa grand-mère et cache ses larmes sous les couvertures, etc), vous attardant sur l’aspect volontairement bouffonesque du film (la partie film dans le film, pas la meilleure je vous l’accorde, même si la séquence où Turturro doit conduire une voiture avec trois caméras sur le capot est franchement hilarante) et les scènes de rêves/souvenirs (pas toujours réussies elles non plus), parce qu’il vous faut une certaine épaisseur d’écriture (je comprends que vous appréciez Haneke et supportiez Audiard, je comprends aussi pourquoi vous avez aimé The Lobster, vraiment pas terrible de mon point de vue), pour que, à défaut d’aimer un film, vous puissiez au moins le garder en mémoire...

Sur ce, je vais me préparer un grog :-)

valzeur a dit…

Hello Buster,

SPIELBERG M’A TUER, alors ?
Désolé, mais avant de voir Dheepan, plutôt curieux et correct, je détestais Audiard - ou du moins ses derniers efforts. La prise de risques - pas gigantesque non plus, mais réelle - que constitue son film est bien loin du ronron plan-plan de Mia Madre. Et The Lobster n’est certes pas un chef-d’œuvre mais un film qui ne ressemble à rien ou peu de chose de ce que l’on a pu voir ces temps-ci.
Et - je sors ma wild card - Griffe qui fut un temps morettien, a jugé Mia Madre proprement lamentable (je ne pense pas mal illustrer sa pensée, et si c’est le cas, il pointera le bout de son nez).
Plus que ma haine de Moretti - pauvre homme, que m’a-t-il fait ? - vous devriez évoquer ma haine des films émollients du milieu qui sont là pour faire se rengorger le spectateur dans sa bonne conscience unanimiste. Mia Madre est le mètre-étalon de cette année. Je conçois que des gens pleureront et seront bouleversés à ça, mais franchement…
La scène de la voiture n’est pas mal en effet - j’avoue avoir souri - mais elle jure avec le reste des scènes avec Turturro, et en fait ressortir l’extrême médiocrité.

Allez, Buster, un suppo et au lit !

Anonyme a dit…

C'est bien Le Pont des Espions ?

Buster a dit…

valzeur,

Le côté larmoyant de Mia madre, c’est peut-être en effet ce que les critiques (surtout à Cannes) et le public ont le plus retenu, ce qui me fait penser à ce qu’écrivait Lefort à propos justement d’Amour de Haneke et qu’on pourrait transposer au Moretti, "qui ne versera pas une larme à la vision de Mia madre peut être raisonnablement traité de con". Sauf que non, je ne vois aucun chantage à l’émotion dans ce film, on n’y pleure pas tant que ça d’ailleurs, je suis sûr que de votre côté vous avez davantage pleuré (de rage).
Emollient, plan-plan… non plus, pourquoi le film, vu son sujet, devrait être rude, heurtant, malaisant, bref hanekien, moi je parle de "neutre", ce qui n’a rien à voir avec la platitude, mais à quelque chose de suspendu (désolé pour ce vocabulaire hideux), notamment dans les relations entre la mère et sa fille (désorientée), tout ça est vraiment très juste, très beau, sans être pleurnichard.

Buster a dit…

Le Pont des espions, c’est très bien aussi, un film bleu-gris, bien froid, qui prolonge Lincoln (comme Mia madre prolonge Habemus papam), quant au génie de la tractation, commun à Lincoln et Donovan, avocats tous les deux. La relation entre Hanks et Rylance est magnifique et le double échange final remarquablement mis en scène. Dommage que ce ne soit pas la fin, Spielberg nous gratifiant d’un épilogue à la con comme il sait le faire. L’apport des Coen (c’est peut-être leur meilleur film, après A serious man) apporte visiblement quelque chose. Le coup du rhume, qui fait que Hanks passe toute la seconde partie du film la goutte au nez, je ne sais pas si ça vient d’eux mais ça donne une forme de légèreté qui parfois manque chez Spielberg.

mircea a dit…

D'un côté il y a la recherche d'une sincérité, peut-être inatteignable (Moretti), de l'autre un cynisme (Haneke) sans fond (Audiard)
J'ai trouvé le film très inégalement captivant. Cela tient aux différentes trames qui mettent du temps à vraiment s'accorder. C'est un peu désarçonnant mais l'émotion avance ainsi par vagues. Les quinze dernières minutes m'ont bouleversé, un particulier le plan de la mère, devant le miroir, vérifiant le bon port de son manteau... Il y a dans ce plan quelque chose du "sentiment de l'existence" que j'ai rarement ressenti au cinéma.

valzeur a dit…

Re Buster,

Je suis au moins d’accord avec vous sur ça : Mia Madre n’est pas larmoyant, mais il n’est pas subtil pour un sou non plus (ou alors, je suis totalement passé à côté, tellement les personnages étaient profonds et fins).
Je sors du Spielberg qui est magnifique, du grand cinéma classique américain : 16/20 (et totalement d’accord avec vous là encore sur la fin superfétatoire et bof). La composition de Mark Rylance est extraordinaire et Hanks n’a jamais été aussi bon (sauf peut-être dans Seul au monde…)

Buster a dit…

mircea > Oui, c'est ce que j'avançais précédemment, qui fait que le film n'est pas le chef-d'oeuvre annoncé par certains... mais néanmoins très beau par cette montée en puissance de l'émotion, qui n'explose jamais mais gagne progressivement par l'accumulation de petits détails, rendant finalement la partie "film dans le film" (la plus ingrate) assez anecdotique.

valzeur > Vous voyez quand vous voulez... (marrant de se retrouver sur un Spielberg)

valzeur a dit…

Hum, Buster, comme vous le défendez votre bout de gras - ces 50 minutes cauchemardesques de sous-Nuit américaine avec comme film-modèle une sorte de sous-sous-Chambre en ville (le début est-il une coïncidence ?) qualifié désormais d’ « anecdotiques » ; vous ne seriez pas un politicien socialiste, par hasard, dans la vraie vie ? A tous vous lire, on pourrait croire que dans ses moments les plus « sensibles » Mia Madre = Ozu ou Naruse, euh, non vraiment pas….

Oui, je n’en reviens pas (du Spielberg). Comme quoi, voyez-vous, je suis moins dogmatique que vous ne le pensiez, et si le prochain Moretti est un chef-d’œuvre, je le crierai sans remords (je ne prends aucun risque, cela n’arrivera pas.)

valzeur a dit…

Je suis rarement laudateur envers un critique de cinéma, mais le papier de Murielle Joudet sur « Le Pont des Espions » est excellent : http://www.chronicart.com/cinema/le-pont-des-espions/

Buster a dit…

Euh non, ce que je dis c’est que la partie disons familiale du film (les relations parents-enfants) atteint peu à peu un tel sommet, en termes d’émotion, qu’elle rend les défauts repérés ici et là dans les séquences de tournage, voire de rêves, accessoires et pour le coup beaucoup plus acceptables.

Oui très bon le papier de MJ, je viens de le lire.

(et Griffe, il en pense quoi du Spielberg? :-)

Buster a dit…

Sinon, puisque vous parlez de Naruse, je signale que mercredi sort Tourments (rebaptisé Une femme dans la tourmente) qui date de 1964 mais était toujours inédit en France (comme beaucoup de films de Naruse), assurément le plus beau film de l'année.

Griffe a dit…

Salut à vous deux. J’ai trouvé le Spielberg très mauvais, plus mauvais même que le Moretti, qui en tient pourtant une sacrée couche (je n’en retiens rien à part la cruauté parfaitement gratuite de Moretti vis-à-vis du personnage principal).
Il ne suffit pas d’imiter Ford pour ne pas tomber dans tous les pièges de l’hagiographie. D’autant qu’on a passé l’âge – nous et le cinéma – de croire à la pureté des héros. Et donc, tout ce qu’a trouvé Spielberg pour nous accrocher à son Grand Récit Édifiant, c’est de filmer le front contracté et le regard fixe de Tom Hanks, catapulté avocat intransigeant sans avoir rien d’autre à faire qu’occuper l’image et y débiter nonchalamment son texte sur-écrit. A ses côtés, l’espion russe ne lâche pas une phrase qui ne soit prophétique et lourde de sens. Il faut bâiller sans s’en rendre compte pour gober ce déluge de hautes réflexions soulignées par des silences qui pèsent des tonnes.
La femme ? Comme toujours chez Spielberg, c’est une castratrice qui veut retenir l’homme au foyer et l’empêcher de triompher. Mary Donovan est crispante de reproches rentrés et de sourires vaguement désolés, et Spielberg ne se fatigue pas une minute à la faire exister davantage. Tout ce qu’il lui octroie, c’est un regard d’admiration, sur la fin, vers l’homme qui a bien travaillé et dort enfin du sommeil du juste. Et au cas où on n’avait pas compris, leur petite, qui elle étonnamment comprend tout, nous explique – attention : leçon à la mère qui doit désormais la boucler, bien qu’elle n’ait rien dit – qu’il n’était pas parti à la pêche au saumon, voyons : il a sauvé le monde !
Quoi d’autre ? Le bloc soviétique comme on ne l’avait jamais vu : sa grisaille, ses files d’attente, sa bêtise bureaucratique et sa violence omniprésente… Tandis qu’en Amérique, au moins, on reconnaît ses erreurs ! À quand le grand film de Spielberg sur l’administration Bush ? Mais n’attendons pas de point de vue politique : tout chez Spielberg finit dans le ricanement niais ou le lyrisme de pacotille.
On est à l’exact opposé du cinéma de Ford. Young Mr Lincoln raconte comment un malin, montré comme tel, fait ses premiers pas, très lents, dans l’Histoire. Or, chaque étape de ce chemin « vers sa destinée » est une lutte, contre le monde et contre soi-même. Ce qui est gagné sur l’adversaire révèle de nouvelles faiblesses, et ainsi on reste à hauteur d’homme, malgré tout. En quoi Lincoln reste notre frère humain. Chez Spielberg, au contraire, tout est joué d’avance, personne n’a à lutter, les mauvais comme les bons sont reconnaissables au premier coup d’œil, le risque n’existe pas, il reste théorique, nébuleux. Vous l’avez sentie, vous, la menace qui pèse sur Donovan pendant le procès ? Vous y avez cru aux regards méchants des gens dans le métro ? Scène qui a tout de la pub dont on attend la conclusion rassurante qui d’ailleurs arrivera, évidemment, dans une scène de conclusion d’une bassesse totale (sauvée in extremis par le seul plan ambigu du film : le sourire qui disparaît du visage de Hanks quand il voit des gamins sauter par-dessus des grilles).
Le classicisme dont parle valzeur, c’est bien plutôt de l’académisme, et même de l’infantilisme. Le verrait-on mieux si l’Amérique n’était pas pour nous une terre encore exotique, ou si le film était signé d’un grand nom bien de chez nous ? Verrait-on par exemple que le découpage final, dans la scène sur le pont, est désastreux, qu’on passe d’un point de vue à un autre sans efficacité ni logique, sans accompagner le sentiment d’aucun personnage, sans rien dérouler que le scénario du succès annoncé ? « Would it help ? » répète le Russe. Oui, ça aiderait d’avoir autre chose sous la dent qu’une rhétorique poussiéreuse en guise de « mise en scène ».

valzeur a dit…

Hello Buster,

J’aime bien quand Griffe sort les siennes. Il m’a quasiment retourné sur le Pont des Espions (révérence parler), et tout en reconnaissant que ses arguments sont justes, j’ai quand même une tendresse pour le film un peu comme une vieille maladie honteuse à laquelle on s’est habituée (aucune expérience personnelle, mais vous vous reconnaîtrez peut-être dans votre rapport à Moretti).
Ceci dit, essayons de sauver ce qui est sauvable, et une infime part d’ambiguïté, on ne saura jamais si le pilote a finalement trahi (vraisemblablement), ni le russe (peu probable). Le nationalisme éhonté de Spielberg - enveloppé dans une part de critique (les vilains américains qui méprisent Hanks ou l’agressent) - est une telle antienne que la scène de fin semble là pour entériner cette idée : joie de la vie américaine opposé à toutes ces horreurs soviétiques.
Spielberg est peut-être le meilleur réalisateur de films pour enfants destinés aux adultes (le fameux mot de Pauline Kael sur la Couleur Pourpre : « le premier film de Walt Disney sur l’inceste). Pour ma part, j’ai eu une éclipse du sens critique devant le Pont des Espions (j’ai avoué à Griffe ma passion platonique pour Mark Rylance qui joue dans l’un de mes films préférés, L’Institut Benjamenta des frères Quay).
Je vous laisse ferrailler, Buster, vous qui aviez défendu on ne sait comment Lincoln...

Buster a dit…

Salut,

Bon évidemment je ne suis pas d'accord avec ce que dit Griffe. Qu'il y ait une part enfantine chez Spielberg, dans le regard qu'il pose sur le monde, bien sûr et à la limite tant mieux, mais ce n'est pas de l'infantilisme... Je vais écrire une petite note sur le Pont des espions, parce que Nanni ne va pas aimer qu'on ne parle pas de son film dans un billet qui lui est consacré ;-)

En tous les cas, je note que valzeur a été retourné comme une crêpe... L'aurait pas fait un bon espion!

valzeur a dit…

Hello Buster,

En fait, je suis agent double. Je vois tous les défauts que Griffe pointe avec raison, mais j’aime bien quand même.

Buster a dit…

Ouais c'est ça...

Vincent / inisfree.hautetfort.com a dit…

Pauline Kael, comme tout le monde, a dit beaucoup d'âneries. Sa formule sent trop le bon mot de critique d'autant que "The color purple" a autant à voir avec l'inceste que "Stagecoach" avec la réinsertion des petits délinquants.
J'ai beaucoup aimé le film, d'autant que sa sortie m'a prise par surprise. j'ai toujours ce sentiment que Spielberg est toujours aussi mal lu, ou plutôt continue d'être lu selon une grille posée dès le début des années 80 et qui perdure (en gros, Disney se rêvant Ford). Sûr qu'il mourra avec, mais c'est dommage parce qu'il n'est pas Ford (il est lui-même) mais son cinéma est bien le seul aujourd'hui à prolonger celui de Ford, artistiquement, économiquement et intellectuellement. Nous avons eu l'occasion d'échanger dessus avec Griffe, "Lincoln" prenant le personnage à la fin de sa vie, il me semble logique que "tout soit joué". De même "Young Mister Lincoln" est le moment où tout est possible. Et les deux films correspondent à l'époque où ils ont été tournés, à "L'état de la nation" de 1939 et de 2012. Du coup "Lincoln" est le film de l'administration Obama et celui de l'administration Bush a été fait, c'est "Minority report".
Du coup, je suis d'accord avec Buster, "Le pont..." prolonge "Lincoln" et aussi "Munich" sur la raison d'état et ses mécanismes. Je ne comprends pas comment on peut taxer Spielberg de nationalisme, au sens péjoratif du terme, lui qui a toujours été très critique envers les institutions de l’état qui dans presque tous ses films trahissent ou tentent de contourner les valeurs fondamentales et les libertés individuelles. Comme Hitchcock, il a toujours su faire ressentir la paranoïa des services secrets, de l’armée et de la police (depuis les hélicoptères de "Close encounters..."). Par ailleurs, son attachement aux valeurs, son humanisme, ne me semblent pas différentes de ceux de Ford et d'un tas de cinéastes que nous admirons.
Je vais essayer de développer ça sur Inisfree. Juste, sur la forme, " Vous l’avez sentie, vous, la menace qui pèse sur Donovan pendant le procès ?" bien sûr que non. Ce n'est pas l'enjeu du film.Il s'agit bien dans toute cette partie de montrer, de démonter les mécanismes qui font que tout est joué et que le pouvoir joue une comédie. La comédie de l'état d’urgence ou de l'état de guerre, ce qui pourrait donner à ce Pont une résonance française très intéressante.

Griffe a dit…

Curieux de lire votre note, Buster, et surtout que vous vous expliquiez sur cette étrange sentence : "Qu'il y ait une part enfantine chez Spielberg, dans le regard qu'il pose sur le monde, bien sûr et à la limite tant mieux". Pourquoi tant mieux ? Qu'est-ce qu'un pseudo-regard d'enfant (j'écris "pseudo" car les films de S.S. sont à l'évidence le produit de savants calculs on ne peut plus "adultes") peut apporter aujourd'hui à un film "historique" sur l'Amérique en guerre, et à ce sujet-ci en particulier ?

Buster a dit…

Hâte de lire votre note Vincent. Pour ma part, je vais tâcher de trouver un autre angle pour parler du film car je crains qu'avec les détracteurs de Spielberg dont font partie Griffe et valzeur (quand on le remet à l'endroit) on en soit à rabâcher toujours les mêmes arguments et contre-arguments.
Griffe, ma sentence n'avait rien de sentencieux, le "tant mieux" signifie que j'aime cette part enfantine qui touche à une forme d'émerveillement chez Spielberg, encore présente aujourd'hui, qui fait qu'à sa vision du monde s'associe son propre regard de spectateur, spectateur non seulement de son film (ce côté réflexif tel qu'il apparaît dans Tintin) mais du monde en général, comme si le monde était un écran géant. Bon, tout ça a déjà était dit…

Anonyme a dit…

Bon alors Buster, elle vient cette note ? :)

Buster a dit…

Minute, je viens tout juste de rentrer...