dimanche 20 décembre 2015

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Mekong story [musique: "Montage resolution", East India Youth].

De l'amitié.

[...] Il est temps d'aborder la lecture du passage d'Aristote que je me proposais de commenter. Le philosophe consacre à l'amitié un traité en bonne et due forme qui occupe les livres 8 et 9 de l'Ethique à Nicomaque. Comme il s'agit d'un des textes les plus célèbres et les plus commentés, il m'est possible de passer sur ses thèses les plus solidement établies - à savoir qu'il est impossible de vivre sans amis; qu'il convient de distinguer l'amitié fondée sur l'utilité ou sur le plaisir de l'amitié vertueuse dans laquelle on aime l'ami comme tel et pour ce qu'il est; qu'il n'est pas possible d'avoir beaucoup d'amis; que l'amitié à distance tend à rendre oublieux, etc. Tout cela est bien connu. Mais il est un passage du traité qui me semble ne pas avoir reçu toute l'attention qu'il méritait alors qu'il contient, pour ainsi dire, la base ontologique de la théorie. Il s'agit du passage 1170 a 28-1171 b 35.

Celui qui voit sent (aisthanetai) qu'il voit, celui qui écoute sent qu'il écoute, celui qui marche sent qu'il marche, et pour toutes les autres activités il y a quelque chose qui sent que nous sommes en train de les exercer (hoti energoumen) de sorte que si nous sentons, nous nous sentons sentir, et que si nous pensons, nous nous sentons penser, et cela c'est la même chose que se sentir exister: exister (to einai) signifie en effet sentir et penser.
Sentir que nous vivons est doux en soi, puisque la vie est par nature un bien et qu'il est doux de sentir qu'un tel bien nous appartient.
Vivre est désirable, surtout pour les gens de bien, puisque pour eux exister est un bien et une chose douce. En con-sentant, en "sentant avec" (synaisthanomenoi), ils éprouvent la douceur du bien en soi, et ce que l'homme de bien éprouve par rapport à soi, il l'éprouve aussi par rapport à son ami: l'ami est en effet un autre soi-même (heteros autos). Et comme, pour chacun, le fait même d'exister (to auton einai) est désirable, il en va de même (ou presque) pour l'ami.
L'existence est désirable parce qu'on sent qu'elle est une bonne chose et cette sensation (aisthèsis) est une chose douce par elle-même. Mais alors pour l'ami aussi il faudrait con-sentir qu'il existe et c'est ce qui arrive quand on vit ensemble et qu'on partage (koinônein) des actions et des pensées. C'est en ce sens que l'on dit que les hommes vivent ensemble (suzèn) et non pas, comme pour le bétail, qu'ils partagent le même pâturage (...).
L'amitié est en effet une communauté, et, comme il en est pour soi-même, il en va aussi pour l'ami: et tout comme, par rapport à soi, la sensation d'exister (aisthèsis hoti estin) est désirable, ainsi il en ira pour l'ami.

Dans ce passage d'une densité extraordinaire, Aristote énonce des thèses de philosophie première qu'il n'est donné de rencontrer sous cette forme dans aucun autre de ses écrits.

1) Il y a une sensation de l'être pur, une aisthèsis de l'existence. Aristote le répète à plusieurs reprises en mobilisant le vocabulaire technique de l'ontologie: aisthanometa hoti esmen, aisthèsis hoti estin: l'hoti estin est l'existence - le quod est - en tant qu'elle est opposée à l'essence (quid est, ti estin).

2) Cette sensation d'exister est par elle-même douce (hèdus).

3) Il y a une équivalence entre être et vivre, entre se sentir exister et se sentir vivre. Voilà une anticipation décisive de la thèse de Nietzsche selon laquelle "être: nous n'en avons pas d'autre expérience qu'en vivant". (On trouve une affirmation analogue mais moins précise dans le De Anima, 415 b 13: "être, pour les vivants, c'est vivre.")

4) Mais il existe une autre sensation, spécifiquement humaine, qui insiste au cœur de la sensation d'exister. Elle a la forme d'un con-sentir (synaisthanesthai) l'existence de l'ami. L'amitié est l'instance de ce con-sentir l'existence de l'ami dans le sentiment de sa propre existence. Mais cela signifie que l’amitié est portée à un niveau tout à la fois ontologique et politique. La sensation de l’être est en effet toujours déjà partagée et l’amitié nomme justement ce partage. Il n’y a là aucune intersubjectivité - cette chimère des modernes -, aucune relation entre les sujets; c’est plutôt l’être lui-même qui est divisé, qui n’est pas identique à lui, et le moi et l’ami sont les deux faces, ou plutôt les deux pôles de ce partage.

5) C’est pourquoi l’ami est un autre soi, un heteros autos. Dans sa traduction latine - alter ego -, cette expression a connu une longue histoire qu’il ne s’agit pas de reconstruire ici. Mais il est important de souligner que la formulation grecque est plus lourde de signification que ce qu’une oreille moderne peut percevoir dans sa version latine. Et pour commencer: le grec - comme le latin - dispose de deux termes pour dire l’altérité: allos (en latin, alius) est l’altérité générique, heteros (en latin, alter) l’altérité comme opposition entre deux, l’hétérogénéité. En outre, le latin ego ne correspond pas exactement à autos, qui signifie "soi-même". L’ami n’est pas un autre moi, mais une altérité immanente dans la mêmeté, un devenir autre du même. Au point où je perçois mon existence comme douce, ma sensation est traversée par un con-sentir qui la disloque et la déporte vers l’ami, vers l’autre même. L’amitié est cette désubjectivation au cœur même de la sensation la plus intime de soi.

Le niveau ontologique de l’amitié chez Aristote est désormais bien établi. L’amitié appartient à la protè philosophia, parce que ce qui est en question en elle concerne l’expérience même, la "sensation" même de l’être. On comprend alors pourquoi "ami" ne peut pas être un prédicat réel qui s’ajouterait à un concept pour l’inscrire dans une certaine classe. Suivant une terminologie moderne, on pourrait dire que le terme "ami" est un existentiel et non un catégoriel. Mais cet existentiel (qui ne peut, en tant que tel, être conceptualisé), n’en reste pas moins traversé par une intensité qui le charge de quelque chose qui est comme une puissance. Cette intensité est le syn, le cum qui partage, dissémine et rend partageable, mieux, toujours déjà partagée, la sensation même, la douceur même d’exister. Que ce partage ait pour Aristote une signification politique est implicite dans un moment de la démonstration que nous avons à peine analysé et sur lequel il est opportun de revenir:

Mais alors pour l’ami aussi il faudra consentir qu’il existe et c’est ce qui arrive quand on vit ensemble et qu’on partage (koinônein) des actions et des pensées. C’est en ce sens que l’on dit que les hommes vivent ensemble (suzèn) et non pas, comme pour le bétail, qu’ils partagent le même pâturage (...).

L’expression que nous avons rendue par "partager le même pâturage" est en tôi autôi nemesthai. Mais le verbe nemo, qui, comme on le sait, est riche d’implications politiques - il suffit de penser au déverbal nomos - signifie aussi à la voix moyenne: "avoir part", et l’expression aristotélicienne pourrait signifier simplement "avoir part au même". Quoi qu’il en soit, il est essentiel que la communauté humaine soit ici définie, à la différence de celle des animaux, par une participation au fait même de vivre ensemble (suzèn acquiert ici une signification technique), qui n’est pas définie par la participation à une substance commune, mais par un partage purement existentiel, et pour ainsi dire, sans objet: l’amitié comme consentement au pur fait d’exister. Les amis ne partagent pas quelque chose (une naissance, une loi, un lieu, un goût): ils sont toujours déjà partagés par l’expérience de l’amitié. L’amitié est le partage qui précède tout autre partage, parce que ce qu’elle départage est le fait même d’exister, la vie même. Et c’est cette partition sans objet, ce con-sentement original qui constitue la politique. Comment cette synesthésie politique originaire est devenue avec le temps le consensus auquel les démocraties confient leur destinée dans la phase extrême et exténuée de leur évolution: cela, comme on a coutume de le dire, est une autre histoire. (Giorgio Agamben, L'Amitié, 2007, trad. Martin Rueff)

2 commentaires:

Lucie a dit…

Vous êtes déjà parti ? :-D

Buster a dit…

Oui, mentalement.

(en fait je suis sur le départ, encore un petit mot sur Here We Go Magic, puis le top films 2015 et hop, je m'en vais...)