mardi 10 novembre 2015

[...]

De deux choses l'une.

Vu le Fils de Saul de László Nemes. Pas vraiment convaincu. Au risque de choquer, je dirai que le film m'a beaucoup moins embarqué, en termes d'expérience, que le vrai-faux found footage de The visit, le dernier Shyamalan, ou même la 3D plan-plan de The martian, le dernier Ridley Scott. Parce que le Fils de Saul ne nous embarque pas très loin finalement, si on le voit comme pur objet filmique, c'est-à-dire sans la doxa qui accompagne systématiquement (quand elle ne le précède pas) ce genre de film, traitant de près ou de loin de la Shoah. Sauf qu'ici la doxa est inscrite au cœur du film, elle en est même le sujet. Le Fils de Saul est un film plus que pensé, ultra-pensé, pour dire l'impensable. Ce n'est pas un film sur la Shoah, comme le dit Claude Lanzmann, the expert en matière de Shoah, c'est un film sur la question de l'irreprésentabilité, celle de la Shoah, et la manière de la résoudre, à travers l'exemple des Sonderkommandos. L'expérience immersive dont parle Nemes pour définir son film, avec tout ce que cela suppose de "subjectif", quant au choix d'une caméra à l'épaule, collée aux basques du héros (car c'en est un), réduisant le champ de vision du spectateur au sien, soit un champ volontairement restreint - avec image argentique au format "carré" évidemment -, l'horreur du génocide se trouvant reléguée dans le flou (non artistique) d'un arrière-plan ou le hors-champ (vociférant) d'une bande-son... cette "immersion" donc, apparaît surtout comme une trouvaille pour surmonter l'obstacle de la représentation, davantage d'ailleurs que pour s'y confronter. Et à ceux qui s'étonnent qu'il ait fallu si longtemps pour trouver une "réponse" à cette question de la représentation, on dira - un peu cyniquement j'en conviens - qu'à l'ère de la vitesse et de la caméra portée, dont on use et abuse à tout bout de champ, sous prétexte d'un cinéma au présent, soi-disant plus vrai (nouveau paradigme?), qu'à l'ère aussi du son digital, de plus en plus surréel, eh bien, une telle réponse, aujourd'hui, ne faisait que tendre les bras. Malin celui qui allait la saisir le premier. En ce sens, le Fils de Saul est un film très malin. Qui permet de réconcilier deux conceptions a priori inconciliables de la Shoah et de sa figuration: non-représentation d'un côté, "images malgré tout" de l'autre, Lanzmann vs. Didi-Huberman, une façon de se les mettre tous les deux dans la poche, une manière surtout de rallier le plus grand nombre à sa cause. Car si le film, au départ, pouvait paraître risqué, au point que personne ne voulait le financer, il apparaît, à l'arrivée, des plus consensuel, donc pas si risqué que ça, expliquant qu'ils ne soient pas nombreux ceux qui, loin de partager l'enthousiasme général, se montrent perplexes devant le spectacle proposé. Car le Fils de Saul est bien un spectacle. En témoignent, outre le dispositif adopté pour "figurer sans figurer", la fiction que Nemes y greffe et son inscription dans le cadre d'une révolte, celle du Sonderkommando d'Auschwitz en 1944, justifiant pour le coup le recours aussi bien au suspense qu'à l'action - quand ce n'est pas le thème de la filiation, cher au cinéma américain -, assumant ainsi un héritage plus kubrickien que tarrien. Cela dit, pourquoi pas? Les dogmes, on s'assoit dessus. Le problème n'est pas que Nemes recourt à la fiction, mais que cette fiction (et le spectaculaire qu'elle vient à produire) ne fonctionne pas. Parce que de deux choses l'une. Soit le héros est dans l'hébétude, sous l'emprise du réel, tel qu'il apparaît dès le premier plan du film (expression qu'il conservera tout du long, jusqu'au finale, avec ce sourire béat), exécutant les tâches mécaniquement, sans réfléchir, sans trop regarder non plus, ballotté d'un endroit à l'autre, dans cette usine à cadavres qu'était devenu Auschwitz à l'automne 44, le tout baignant dans un effroyable chaos sonore... et cet état traumatique, conjuguant rétrécissement du champ visuel et hyperacousie, est assez juste du point de vue psychologique. Soit le héros est dans l'obsession, celle d'enterrer son "fils", tué par un officier SS après avoir survécu au gazage, et ainsi le soustraire à la crémation... et cette quête insensée, qui passe aussi par la recherche d'un rabbin pour dire la prière, est quand même très mastoc du point de vue dramaturgique. Surtout, c'est l'un ou l'autre. On ne peut être à la fois hébété et habité. La révélation que constitue la découverte de ce "fils", effet de lumière au milieu des ténèbres, aurait dû faire sortir le héros de son hébétude (et qui sait, peut-être, le faire participer plus activement à la révolte). Or il n'en est rien. Nemes reproduit au niveau de la fiction le même artifice roublard - jouer sur deux tableaux en même temps - que sur la question de l'irreprésentabilité. Trop facile.

PS. Vu aussi Fatima de Philippe Faucon. Un film simple et juste. Très beau.

7 commentaires:

Mircea a dit…

Buster, je vous aime.

Claude Lanzmann a dit…

"Les dogmes, on s'assoit dessus." Bravo Buster !

Geeke a dit…

Super x 2 (j'ai pas vu, je verrai pas)

valzeur a dit…

Hello Buster,

Tout à fait d'accord avec vous sur LFDS (que j'ai noté 10/20, une ou deux séquences fonctionnent à peu près). Le dilemme du héros - enterrer à tout prix l'enfant - en fait une figure rapidement détestable (plusieurs personnages meurent à cause de lui, sans qu'il n'éprouve plus de remords que cela). Et le désinvestissement émotionnel du film va assez mal avec sa dramatisation roublarde (la mise en scène de la prise de photo - ben, tiens - la révolte, la fuite). Bof !
Il y a quand même bien pire en ce moment :
- Les Anarchistes : 2/20 (pour la moustache de Tahar Rahim)

Buster a dit…

Geeke > ça m’étonne pas ;-)

valzeur> les Anarchistes, à peine 1/100 aurait dit Ferré (pour la note)

Anonyme a dit…

A prétention égale Le Fils de Saul c'est quand même beaucoup plus mieux que Les Mille et Une Nuits !

Buster a dit…

Sauf que le Gomes, c’est un peu l’auberge espagnole (ou plutôt portugaise), on ne retient que ce qu’on aime... le Nemes, impossible, c’est un tout, à prendre ou à laisser, moi je laisse.