dimanche 24 mai 2015

L'ami Whit




Valley of love de Guillaume Nicloux. Oh le bide...

Sinon le suc de Cannes (selon la critique - enfin, une certaine critique - et toutes sections confondues): The assassin de Hou Hsiao-hsien, Carol de Todd Haynes, Cemetery of splendour d'Apichatpong Weerasethakul, Mad Max: Fury road de George Miller, Mia madre de Nanni Moretti, Les Mille et une nuits de Miguel Gomes, L'Ombre des femmes de Philippe Garrel, Trois souvenirs de ma jeunesse d'Arnaud Desplechin, Vice-versa de Pete Docter et Ronnie del Carmen, la Visite ou Mémoires et confessions de Manoel de Oliveira... OK, on verra tout ça.

Et puis, bien sûr, pas de week-end de Pentecôte sans parler de "Whit" Stillman, l'ami Whit, hé hé... Quelques notes sur Metropolitan qui vient de sortir en DVD (elles sont tirées d'un texte plus général sur Stillman): 

"Connaissez-vous le film français le Charme discret de la bourgeoisie? Quand j’ai entendu ce titre, je pensais que quelqu’un allait dire la vérité à propos de la bourgeoisie. Quelle déception! Il est difficile d’imaginer portrait plus inexact." (Charlie, le théoricien compulsif de Metropolitan)


La bourgeoisie telle qu’on croit la connaître et pas comme elle s’imagine être: c’est un peu la devise que Stillman cherche à corriger. Non pas en l’inversant mais en la modulant constamment. Comme si la multiplicité des discours réajustait en permanence le point de vue, donnant de la bourgeoisie une image à la fois railleuse et sérieuse, tendre et cruelle. Chez Stillman, la bourgeoisie n’est ni petite ni moyenne. Elle correspond aux classes supérieures les plus aisées, avec d’un côté les preppies, très centrés sur eux-mêmes (exemplairement dans Metropolitan, mais aussi Damsels in distress), et de l’autre les yuppies, davantage obsédés par la réussite professionnelle (exemplairement dans The last days of disco, mais aussi Barcelona). Le concept de preppy se voit même nuancé, via les propos de Charlie: "Je ne pense pas que preppy est un terme très adapté. Il le serait peut-être pour quelqu’un qui va encore à l’école ou au collège, mais il est ridicule de qualifier de preppy un homme des années 1970 comme Averill Harriman. Et aucun des autres termes que les gens utilisent, WASP, PLU, etc., ne convient. C’est pourquoi je préfère le terme UHB... Un acronyme pour Urban Haute Bourgeoisie." Au-delà du clin d’œil autobiographique, au-delà du plaisir de créer des termes nouveaux, il y a là, chez Stillman, l’envie d’associer à la haute bourgeoisie une gravité que le mot preppy, trop frivole, ne saurait rendre, mot qui s’accorde beaucoup mieux à l’univers de Damsels in distress. Un sérieux qui tient essentiellement à la conscience qu’a cette classe ultra-privilégiée de son propre déclin, à l’image de Charlie et de Nick, un personnage arrogant, snob et cynique, mais finalement attachant dans sa défense des valeurs aristocratiques. C’est que la gravité de la "haute bourgeoisie urbaine" est aussi celle que l’expérience lui confère. Pour le coup, le terme UHB s’oppose plus facilement à celui de yuppie (Young Urban Professional), même si, prononcé phonétiquement [hub] comme le fait Nick, cela sonne tout aussi ridicule. On peut voir ainsi l’itinéraire d’Audrey, l’héroïne de Metropolitan, grande lectrice de Jane Austen, comme un rituel qui la prépare à quitter en douceur l’univers preppy, symboliquement représenté par sa chambre rose – une vraie bonbonnière qui évoque les dessins de C.E. Brock – pour intégrer le monde réel et ses impératifs, ceux auxquels doivent se soumettre les yuppies, soit le passage également d’une tradition, fortement imprégnée de culture anglaise, à une autre, plus conforme à l’esprit réaliste américain.

A la fin de Metropolitan, lors de l’escapade à Southampton, on découvre Audrey, tout habillée pendant que les autres se font bronzer sous des lampes à U.V., en train de lire Le Recteur de Justin de Louis Auchincloss. Une référence de plus, parmi toutes celles, nombreuses, que Stillman parsème dans ses films, référence importante ici car elle marque l’évolution du personnage en même temps que son enracinement social. Le roman d’Auchincloss est un bon reflet de l’œuvre de Stillman. On y retrouve le même environnement, transposé au début du XXe siècle: upper class, college, religion, mondanités et finance. Pour Audrey, il prolonge ses livres de chevet, Persuasion et Mansfield Park de Jane Austen, tout en les réactualisant dans le contexte du collège américain. La culture du texte est telle chez Stillman qu’elle ne sert pas seulement à caractériser ses personnages, elle permet aussi d’accompagner leur progression. Dans Metropolitan, le personnage principal, Tom, un westsider, étudiant à Princeton mais dont les ressources sont limitées (il n’a pas de manteau d’hiver et doit louer ses smokings), se présente comme un socialiste engagé, fidèle aux thèses de Fourier et de Thorstein Veblen, donc hostile aux conventions de la haute société (celle qui habite l’Upper East Side), à commencer par les bals de débutantes, même s’il y assiste pour, dit-il, mieux connaître ce à quoi il s’oppose. Des principes qui semblent le démarquer du groupe de jeunes mondains (le Sally Fowler Pat Rack, du nom d’une des filles chez qui se passent la plupart des soirées) qu’il a intégré par hasard. Mais avoir des principes n’empêche pas d’avoir des préjugés. A Audrey, la plus sensible et la plus timide du groupe, qui lui confie que Mansfield Park est un de ses romans préférés (1), il objecte que le livre est très mauvais, sous prétexte que ce qui y est écrit est totalement ridicule pour le lecteur d’aujourd’hui. Un jugement lui-même ridicule, d’autant qu’il n’a pas lu le roman (ni aucun autre de Jane Austen), se justifiant par le fait qu’on peut avoir une opinion sur un livre sans l’avoir lu – c’est comme pour la Bible – et que d’ailleurs il ne lit jamais de romans, préférant une bonne critique littéraire parce qu’elle vous offre à la fois les idées du romancier et la pensée du critique. Or, évidemment, ce qui ressemble à une posture ne peut que se désagréger à mesure que le film avance. L’évolution de Tom se produit à deux niveaux: sociologique et romanesque. Si le personnage s’oppose à cette "classe de loisir" telle que l’a définie Veblen, il n’en est pas moins attiré par elle, de sorte que, lorsqu’à la fin, les vacances de Noël se terminant, le groupe se trouve dissocié, c’est bien lui, le socialiste, qui se montre le plus affecté. Ce qu’il découvre aussi, progressivement, c’est la valeur de la fiction. Non seulement il finit par lire – et aimer – Persuasion de Jane Austen, mais, plus encore, il croit tellement à l’histoire inventée par Nick sur Rick von Sloneker (au point d’en faire des cauchemars), personnage décrit comme ignoble, capable des pires vilenies avec les filles, que lorsqu’il apprend, toujours à la fin, qu’Audrey est partie passer le week-end chez ce dernier, il décide avec Charlie d’aller la "délivrer", quitte à user pour cela d’un revolver en plastique! La fiction à son comble...

Chez Stillman, l’aspiration au bonheur est d’autant plus forte qu’elle s’inscrit toujours dans un contexte de déclin: celui des classes supérieures dans Metropolitan, de l’Amérique dans Barcelona, du disco dans The last days of disco ou de la "décadence" dans Damsels in distress. C’est tout le cinéma de Stillman qui est placé sous le signe du déclin. Et en premier lieu, le déclin de cette "UHB" dont Charlie et Nick se révèlent être, dans Metropolitan, les véritables porte-parole. Au début du film, Nick, le dandy, vante à Tom les mérites du col amovible, "une petite chose symboliquement importante" qu’on ne porte plus aujourd’hui supposément pour des questions de commodité. Pour lui, la génération actuelle est bien pire que celle des parents, elle est même probablement la pire depuis la Réforme protestante. Il en parle comme d’un barbarisme. Non pas pour son côté simplement démodé, mais parce que tout y est aujourd’hui "recouvert de pharisaïsme et de supériorité morale". Plus loin, c’est Charlie qui dresse un tableau déprimant de la classe preppy, persuadé qu’elle est condamnée au déclin et que celui-ci risque même d’être très rapide. A Tom, le fouriériste, qui pense que cela n’aurait rien de tragique si certains perdaient leurs privilèges, Audrey répond que ce n’est pas une question de privilèges, dans la mesure où ce qui est remis en cause, à travers cette idée de déclin, c’est la trajectoire de toute une vie, vécue alors comme un échec. Vers la fin du film, Charlie et Tom rencontrent dans un bar un ancien yuppie pour qui l’essentiel, passé un certain âge, est de savoir si vous prenez encore plaisir à répondre à la question: "Qu’est-ce que vous faites dans la vie?" En ce qui le concerne la réponse est négative. Pour autant, s’il reconnaît avoir échoué, il ne croit pas que les gens issus du milieu UHB soient voués à l’échec. Au-delà des grandes théories sur les classes supérieures et leur déclin, c’est donc sur un sentiment de désillusion que se termine le film, un sentiment qui semble surtout masculin. Car ici ce sont les filles qui, d’une certaine façon, sifflent la fin de la récréation que constituaient les after parties, en rappelant qu’on ne peut pas se retrouver avec les mêmes personnes tous les soirs pour le restant de nos vies (2). L’épilogue à Southampton vient confirmer cette impression: une fois dégagés du rôle purement conventionnel qu’ils doivent tenir auprès des filles, les garçons de la haute bourgeoisie apparaissent comme démunis, leur hantise du déclin se confondant finalement avec leur angoisse de l’avenir.

(1) Il est évident qu’Audrey s’identifie complètement à Fanny Price, l’héroïne de Mansfield Park, personnage timide et excessivement vertueux. Et Stillman ne se prive pas d’établir quelques correspondances entre le roman et son film. Ainsi le refus d’Audrey de participer au "jeu de la vérité" n’est pas sans rappeler celui de Fanny de jouer dans la pièce de théâtre Lovers’ Vows. De même, la relation amoureuse qu’entretiennent Tom et Serena Slocum, au grand désespoir d’Audrey, évoque celle, entre Edmund et Mary Crawford, qui fait tant souffrir Fanny.
(2) Si dans le film ce sont les garçons, Nick et Charlie, qui mènent le jeu, il apparaît assez vite que toutes ces soirées de discussions sont pour les filles d’un ennui mortel. La partie de strip-poker est le seul moment où, excepté Audrey, elles semblent vraiment s’amuser, à l’image de Sally prenant plaisir à se déshabiller, ce qui fait dire à Nick que "jouer au strip-poker avec une exhibitionniste perd beaucoup de son intérêt".

13 commentaires:

Anonyme a dit…

Vive Audiard ! Vive les frères Coen !

Michel Audiard a dit…

Les Coen ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît

Léon Zitrone a dit…

Audiard, Lindon, Bercot… cocorico, ça console de l'Eurovision ! :D

Buster a dit…

Lol

Lucie a dit…

Hé coucou Buster
Vu le Desplechin
N'écoute pas Valzeur
Le film est très bien

Buster a dit…

Hé merci Lucie
Le voir j’y compte bien
Et ce dès mardi
Valzeur il aime rien

Lucie a dit…

Re coucou Buster
Vu aussi l’Bercot
Qu’aime un peu Valzeur
Suis sortie KO

Buster a dit…

Y’a aussi l’Brizé
Qu’a l’air bien couillu
Dure loi du marché
Valzeur l’a pas vu

Lucie a dit…

:-D

Anonyme a dit…

Cannes suscite plus de commentaires que votre texte sur Metropolitan de Stillman, c’est dommage. Mauvais timing ?

Buster a dit…

Aucune importance, je l’ai publié parce que c’était le week-end de Pentecôte (Whit week-end), donc pas de problème de timing, maintenant que c’est fini, on peut passer à autre chose, par exemple ma note sur l’année 1969, qui date de novembre 2014! et dont je viens de m'apercevoir qu'elle n'a jamais été publiée, Dieu sait pourquoi...

Anonyme a dit…

Bonjour Buster,

Je viens de lire votre article sur Stillman, et il pourrait presque me faire oublier le désolant palmarès de Cannes. Audiard le cinéma !
Et merci d'avoir signalé la sortie en DVD de Metropolitan ; c'est commandé ! Depuis le temps qu'on l'attendait...

Ludovic

Buster a dit…

Merci à vous Ludovic. Et bonne séance, ce film est un régal.