vendredi 15 mai 2015

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Sur le tournage d'Adieu au langage.

Le 21 juin.

J'aurais aimé arriver en Suisse par bateau, depuis l'autre rive du lac Léman, juste en face, du côté d'Evian et Thonon-les-Bains. Cela aurait donné plus de consistance à ce sentiment déjà mordant de vivre dans un roman d'Adalbert Stifter, L'Homme sans postérité, ramant à la rencontre de mon génie préféré dans son repère helvète de Rolle. Seulement je ne suis plus un jeune homme, je ne navigue pas sur une barque mais en TGV, via Genève, et la postérité du grand homme est assurée depuis longtemps puisque l'ermite du lac s'appelle Jean-Luc Godard.
Génie n'est pas une question de valeur. Il ne s'agit pas de dire que Godard est le plus grand génie du cinéma moderne, même si cette cause sans intérêt serait possiblement plaidable. C'est plutôt à la fois une question d'esprit (le bon, le mauvais génie et tout ce qu'ils nous inspirent) et une manière de qualifier un grand artiste extrêmement différent des autres. Trop singulier pour ne pas être ou fou, ou génial, ou les deux. Godard, on peut au moins tous se mettre d'accord sur ce point: il y a une exceptionnalité du cas.
Puisqu'on en est à régler les grandes questions embarrassantes, débarrassons-nous aussi de la qualification, plus pénible encore, de mythe. Oui, sans doute, le nom de Godard (et nous disons bien le nom, pas la personne ni même son cinéma) a atteint un statut qui ressemble fort à un mythe. A peine prononcé, le mot Godard vaut pour tout un tas d'autres choses que nous y projetons et qui n'ont pas forcément à voir avec les films que ce nom signe. Remarquons quand même que, malgré son éventuelle puissance mythologique, ce nom n'est jamais devenu une marque, ce qui, en soi, est peut-être le signe le plus distinctif de son anormalité et d'une résistance avérée au monde publicitaire et marchand. Et prions qu'il ne le devienne jamais, prions pour que jamais, par la faute d'un ayant droit indélicat du futur, nous ne roulions en Citroën Godard...
Longtemps, le poids de ce mythe a pesé trop lourd sur les épaules de Godard, jusqu'à ce qu'il comprenne que ce mythe ne le concernait pas, ou décide qu'il ne le concernerait plus. Et c'est d'ailleurs à partir de ce mouvement qu'il a privilégié l'identité de JLG. C'est une chose très importante à comprendre lorsqu'on l'approche ou le côtoie. Lui renvoyer l'image ou l'idée d'un mythe, c'est se prendre le mur instantanément. Il ne connaît pas, n'a pas envie de connaître. C'est à la lettre hors de lui, c'est-à-dire hors sujet. Réglée pour lui, la question est renvoyée aux autres si elle les intéresse: qu'ils se démerdent avec un boulet dont il a depuis longtemps détruit toutes les chaînes. D'une certaine façon, on peut lire sa trajectoire des trente dernières années comme une démission progressive, une évasion parfaite de la prison du mythe. Face à lui, le défi est donc d'en sortir à son tour. Il faut commencer par plonger dans les yeux de l'homme, lutter contre l'émoi et tenter ce qui est peut-être le plus difficile: lui dire ce qu'on pense, c'est-à-dire ne pas chercher à lui plaire sans cesser de chercher à l'aimer... Puis-je confesser que cela m'a pris plus de vingt ans?... (Olivier Séguret, Godard vif, 2015)

Sinon, les BO des films de Garrel par Thierry Jousse: .

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