vendredi 1 mai 2015

Alors ça vient?

Une rouquine dans la bagarre.

C'est entendu: à côté de ses autres films, comme l'Etrangleur, Femmes femmes ou Corps à cœur (pour s'en tenir à la production des années 70), Change pas de main, le fameux porno de Paul Vecchiali, est une œuvre mineure - quoique ambitieuse, puisque visant à mêler comédie musicale, polar et pornographie -, dont l'originalité tient d'abord à ce mélange des genres, mélange difficile, sinon impossible, quand ça touche le porno, expliquant le choc ressenti à la vision du film, choc qui vient non seulement des scènes pornographiques, que Vecchiali incruste sans ménagement, de manière frontale (Jean-François Davy, ici producteur, les a utilisées pour son film Exhibition), mais aussi du fait que de telles scènes ne s'intègrent jamais véritablement au récit... Car si l'érotisme se combine idéalement à la comédie musicale (ainsi le début du film, dans la boîte de nuit au nom sternbergien, Shanghai Lily, avec le strip-tease "enchanté" de Mona Mour) et au polar (un polar hawksien, à la Chandler - sans les crêpes -, quoique là c'est surtout à Mocky que l'on pense, à travers l'héroïne - Myriam Mézières en détective privée -, nue sous son imperméable, et certains personnages comme celui, très poétique, que joue Marcel Gassok, ou encore, bien sûr, celui du colonel, interprété par Michel Delahaye, un ancien de l'OAS, cloué sur son fauteuil roulant, ce qui, avec ses bras trop longs, le fait ressembler à un grand singe malade - dixit Hélène Surgère, parfaite en bourgeoise politicienne, donc parfaitement cynique)... le porno, lui, mécanique et sans humour, reste désespérément off. Une image conforme au regard que porte Vecchiali sur la pornographie (dans sa forme commerciale), le tout-voir que celle-ci représente, opposé à ce qui, dans l'érotisme (cf. la scène d'amour entre la détective et son assistante) et le film noir, demeure obstinément caché... Mais la grande force du film, c'est bien sûr l'inversion des clichés, qui voit les femmes tenir ici les rôles habituellement réservés aux hommes: figure politique, détective privé, réalisateur de porno, et même spectateur/consommateur, les hommes, eux, se trouvant réduits à l'état d'homme-objet, de pauvre pantin, voire d'handicapé. D'aucuns y verront un grand film féministe, je ne sais pas... Change pas de main est un film à la fois de son temps - nous sommes en 1975, l'an 1 de l'ère giscardienne, qui libéralise le porno (avant de le réprimer quelques mois plus tard avec la loi sur le classement X) en même temps qu'il propulse quelques femmes au pouvoir - et hors du temps, quand il rend ainsi hommage au cinéma d'hier. Sa beauté, que le porno vient souligner par contraste, est réelle. Elle tient à pas grand-chose (d'où sa valeur): le jeu inflexible d'un acteur, l'humour dévastateur d'une réplique (les dialogues ont été écrits, outre Vecchiali, par Noël Simsolo) - quand par exemple, à la fin, la mère (Surgère, en passe d'être nommée ministre) flingue son pervers de fils (Jean-Christophe Bouvet, "introduced"), partouzeur nécrophile et cause indirecte de tout ce cirque, et déclare: "il m'aura emmerdé toute la vie ce p'tit con" -, la délicatesse, très jazzy, d'une musique (signée Roland Vincent et jouée par Marcel Azzola)... Il y a là une véritable alchimie qui finit par dépasser le caractère purement subversif du film pour atteindre, aux moments les plus inattendus, à la faveur d'un geste, d'une expression ou d'un simple regard, une émotion qu'on serait en peine de trouver ailleurs, dans des films disons plus confortables.

19 commentaires:

claude a dit…

"Un polar... à la Chandler – sans les crêpes"

c’est un hommage à Jean-Claude Biette ? :)

Buster a dit…

Héhé.

(Biette qui, soit dit en passant, était, avec Guiguet, assistant sur le film de Vecchiali)

Ryan R. a dit…

À propos de Biette, on ne peut que constater que Toulon n'a pas fait de complexe, cet après-midi, contre Clermont :-)

Buster a dit…

Oui, pour Toulon la Coupe d'Europe c'est "Chasse gardée"! :-)

Anonyme a dit…

Toulon-Clermont, une finale 100% française avec 50% de joueurs étrangers !

Buster a dit…

Oui mais c'est 2/3 à Toulon et 1/3 à Clermont.

(à part ça ce fut un beau match)

Anonyme a dit…

Vecchiali, Biette, Guiguet… jolie brochette !

Yann Gonzalez a dit…

La fleur noire et le crachat

C’est un plan que j’avais oublié. L’avant-dernier plan de Change pas de main, pourtant vu trois fois au préalable. Très récemment, un de mes meilleurs amis, bouleversé par la découverte des films de Vecchiali, me le remémore : juste avant le générique de fin, Myriam Mézières crache sur une vitrine – et sur le reflet de son visage – avant de s’éloigner dans la rue, dos caméra. D’où vient ce crachat, cette rage ? Pourquoi les avais-je occultés ? Je crois qu’en découvrant Change pas de main, je n’y ai d’abord vu que la joie. Celle d’un cinéaste à qui l’on a commandé un porno et qui accouche d’un spectacle forain, d’un film qui jouirait de toutes ses attractions : le cabaret, le cul, le strip, le frisson du meurtre, le travelo psychopathe, les images obscènes qui semblent projetées là, sur l’écran d’un scopitone déviant, derrière la toile d’un chapiteau louche. En apparence, c’est certain, Vecchiali s’éclate. Il joue avec les clichés du polar bon marché et embarque sa famille d’acteurs (Surgère, Saviange, Bouvet, Braconnier, Delahaye…) pour mieux tirer à vue sur la France giscardienne et ses politiciens corrompus. Le fil rouge (la fille rousse) de Vecchiali ? Son alter ego de fiction ? Mélinda (alias Mézières), détective sexy qui mène l’enquête en imper toujours prompt à s’ouvrir. Mélinda qui se faufile à travers les dédales du Shanghai Lily, un bouge où l’on séquestre, où l’on trafique et où l’on tue. Mélinda qui fait l’amour avec émotion à sa maîtresse et son amant. Mélinda qui évite les pièges, les balles, et survit alors que tout le monde s’écroule. Pourquoi ce dégoût, Mélinda ? Pourquoi ce crachat ?

Buster a dit…

Merci. Ce plan fait partie de ces moments d'émotion dont je parle à la fin de mon texte.

Anonyme a dit…

Pas rancunier Yann Gonzalez :)

Loki a dit…

Après celle du super-vilain Borges, on voudrait bien avoir votre opinion sur The Avengers, Buster !

Buster a dit…

Pas vu The Avengers (et l'opinion de Borges, on s'en fout)

Maurizio a dit…

Bon ben personne n'a aimé Caprice : ni les Cahiers, ni Libé, ni Le Monde... Vous expliquez ça comment ?

Buster a dit…

Ah si, moi j'ai bien aimé… on en parle (un peu) sur le fil… Vieillard du Restelo.

the silent duke :-] a dit…

Ryan R. = Ryan RYANS, total babe !!!

Ne pas confondre, avec l'autre gusse dans Green lantern (R. Reynolds). Encore moins, avec l'autre tache dans Drive beyond the pines (Gosling).

Euh, non plus, avec Meg Ryan ?!

Et pour rester dans le sujet :

http://www.xvideos.com/video10460469/welivetogether_abigail_mac_ryan_ryans

Attention, certaines images peuvent choquer les personnes sensibles.

(mea vulva ?-)

Buster a dit…

Eh ben, mon pauvre Albin... ça s'arrange pas :-)

Jean-Louis Bory a dit…

Change pas de main, de Paul Vecchiali, a le mérite de tenter une démystification et il est louable de travailler à dépouiller le porno de son caractère sacrilège, et Vecchiali, grâce à la parodie du thriller, à la dérision du mélo, à la noirceur d’un humour au deuxième degré, est bien près de réussir dans son entreprise - mais sa démystification déraille, elle conduit à la destruction. Change pas de main, avec son corps à corps furieux, ses étreintes convulsives, ses visages révulsés, donne du porno une vision infernale, c’est-à-dire puritaine. L’ironie, les clins d’œil n’empêchent pas que le porno paraisse inséparable du chantage, de l’obsession, des perversités criminelles, du meurtre, de la folie. Cela me paraît beaucoup.

Buster a dit…

Gracias. (Manque plus que Charensol :-)

Buster a dit…

Ce qui est marrant c’est de voir à quel point les regards sur le film diffèrent entre le moment où il est sorti et aujourd’hui. En 1975 on voit le film pour le porno, en 2015 c’est pour Vecchiali. Il y a 40 ans on pouvait trouver que tout ce qui est autour du porno le parasite inutilement ou alors, comme Bory, que le milieu excessivement malsain dans lequel le film se passe accrédite une vision puritaine du porno. De nos jours on aurait tendance à considérer que c’est au contraire le porno qui parasite le polar et confère au genre un côté too much... En revanche beaucoup, hier comme aujourd’hui, s’accordent pour trouver que dans ce film le porno s’intègre parfaitement à l’intrigue, ce qui est loin d’être évident. Pour ma part c’est vraiment le côté cloisonné du porno, l’excluant des autres genres, qui m’a frappé... Comme si le film, tourné à une époque de libéralisation, loin de donner au porno ses lettres de noblesse (un film porno d’auteur, le premier et peut-être le seul), entérinait plutôt son aspect radical, sa vocation à rester hors circuit, préfigurant ainsi son retour dans la marginalité, voire sa ghettoïsation...