mercredi 8 avril 2015

L'étau

The strang(l)er.

Vu l’Etau, un inédit de Mikio Naruse (rien à voir avec Topaz d'Hitchcock), son avant-avant-dernier film, tourné en 1965, et première adaptation du roman d’Edward Atiyah, The thin line, que Chabrol adaptera à son tour cinq ans plus tard, pour ce qui sera un de ses plus beaux films, Juste avant la nuit, avec Stéphane Audran et Michel BouquetL'Etau c'est d'abord une histoire de titre, celui du roman, devenu Murder, my love dans une nouvelle édition, alors qu'en France il est traduit par L'Etau, soit donc le titre français du film. Car le titre japonais - Onna no naka ni iru tanin - c'est encore autre chose, qui veut dire littéralement "l’étranger à l’intérieur d’une femme", titre étrange, freudien en même temps que parfaitement narusien, qui met l'accent sur le personnage féminin là où les autres titres font davantage écho au personnage masculin. Est-ce important? C'est que le film épouse un double mouvement. D'abord un mouvement de contraction ("l'étau" en question), qui voit le récit se resserrer à mesure que le poids de la culpabilité chez le mari - il a étranglé accidentellement sa maîtresse, qui était aussi l'épouse de son meilleur ami, lors d'un jeu sexuel initié par la jeune femme - devient de plus en plus écrasant, et ce malgré les aveux faits à ceux qu'il a ainsi trompés/trahis, ce qui bien sûr ne suffit pas à le soulager (d'autant que chacun, magnanime, lui conseille d'oublier tout ça). Et un mouvement d'extension, qui voit l'angoisse de l'homme gagner progressivement la femme, celle-ci ne pouvant se résoudre à ce que son mari se dénonce et compromette ainsi la respectabilité d'une famille autant que l'avenir de ses enfants (merveilleux petits personnages, ozuiens en diable). Le polar psychologique se transforme peu à peu en véritable mélodrame, et c'est magnifique. Comme toujours avec Naruse, on devine que quelque chose est en train de se passer qu'on ne saisira qu'à la fin, une fin qui n'est pas celle du roman ni du film de Chabrol. A propos de Nuages épars, son dernier film, j'évoquais "des personnages antonioniens confrontés à des situations sirkiennes", ici on pourrait évoquer Fritz Lang à travers la question de la culpabilité (dans son livre sur Naruse, Narboni fait, au détour d'une simple note - il n'avait pas vu le film -, le rapprochement avec House by the river), ou encore Oshima et la nouvelle vague japonaise, à travers le thème de la strangulation, mais c'est Bergman qui semble correspondre le plus, à travers notamment les scènes à deux, entre le mari et sa femme, quand celui-ci se confesse, Naruse recourant aux gros plans (sur les visages, souvent filmés ensemble) et à quelques effets dispensables (le grondement du tonnerre, la lumière d'une bougie - élément narusien par excellence -, l'obscurité d'un tunnel...), sans toutefois les forcer outre mesure (on reste dans la demi-mesure chère au cinéaste). Car l'essentiel est là, qui nous renvoie au titre japonais du film. Au sentiment, massif, de culpabilité qui envahit l'homme, Naruse superpose quelque chose de plus mystérieux, qui touche à la femme, non seulement à sa jouissance, à travers le personnage de la jeune maîtresse, à la recherche d'un plaisir que les hommes semblent incapables de lui procurer, mais surtout à sa démesure, qui pousse une épouse à la dernière extrémité - non par vengeance (elle est dans une forme de déni) mais par peur du jugement et surtout parce que cette histoire menace son droit (il y a là une dimension médéenne), son droit de mère -, seule issue pour sortir du cauchemar. Du moins essayer, car les fins ne sont jamais conclusives chez Naruse...

3 commentaires:

Buster a dit…

Film vu à la Maison de la culture du Japon à Paris (rétro Mikio Naruse). Prochaine projection le 23 avril à 19h30.

(sinon bien sûr ce sont tous les films de Naruse qu'il faut voir)

Anonyme a dit…

Déjà reparti ?

Buster a dit…

Non mais c'est tout comme…

(en ce moment j'écoute No song no spell no madrigal, le nouvel album de Peter Walsh/The Apartments: absolument sublime, peut-être une note dans la nuit si je trouve le temps)