jeudi 23 avril 2015

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Vu le Vieillard du Restelo, le dernier film d'Oliveira (quand bien même il ne s'agit que d'un court métrage), un petit film savant et néanmoins attachant dans lequel Oliveira imagine la rencontre, de nos jours, dans un jardin de Porto, de Don Quichotte (Ricardo Trêpa) et trois des plus grands écrivains portugais: Luís de Camões (Luís Miguel Cintra), Camilo Castelo Branco (Mário Barroso) et Teixeira de Pascoaes (Diogo Dória). Le titre renvoie à un personnage des Lusiades (l'épopée de Camões), incarnation de la sagesse, prédisant qu'après le temps glorieux des Découvertes (en l'occurrence celle des Indes par Vasco de Gama) et de l'expansion portugaise, viendra le temps des malheurs, symbolisé par la défaite de l'Alcácer-Quibir (contre les Maures) et la disparition du roi Sébastien - ce qu'Oliveira avait déjà évoqué dans Non ou la vaine gloire de commander et le Cinquième empire (on voit des extraits des deux films) -, une déroute que le cinéaste associe à celle de la flotte espagnole (l'Invincible Armada), survenue quelques années plus tard, d'où la référence à Don Quichotte (c'est le film de Kozintsev qui sert d'illustration, à travers notamment la séquence des moulins à vent), car témoignant d'un même destin de perdition, qui scelle aussi bien la fin de la chevalerie que le déclin de la puissance navale ibérique... Bien. Tout ça est connu, du moins pour ceux qui connaissent Oliveira.

Plus originale, car nouvelle, est la figure de Pascoaes, le plus prolixe des trois écrivains - Camilo, sauf erreur, ne dit pas un mot (ce qui est normal puisque c'est surtout de lui dont parle Pascoaes) - et en même temps le moins célèbre, au point que cette importance que lui accorde Oliveira, pour son dernier film, pourrait signifier qu'il en fait son porte-parole (on notera au passage l'extrême ressemblance entre le vrai Pascoaes et le personnage joué par Diogo Dória). Or, Pascoaes, c'est d'abord le saudosisme. Ce que le personnage dit dans le film, notamment à propos de l'art (l'œuvre comme "un jardin zoologique, avec des rugissements de tigre et des chants de sirène"), en est imprégné. C'est "l'âme lusitaine", si chère aux saudosistes, plus encore "l'âme ibérique", telle qu'en parlent Camões et Cervantès, là où Camilo ne parle que d'une âme, mais avec une telle puissance d'imagination que son œuvre finit par rejoindre, en grandeur, celle de ses maîtres; où l'on retrouve cette double nature, assimilable à une fontaine à deux visages, comme l'était Camilo lui-même, à la fois ange et bête, dans son rapport passionnel, tumultueux, à la femme (ainsi dans les deux films "camiliens" d'Oliveira, Amour de perdition et surtout le Jour du désespoir, qui faisait dire à Ana Plácido, cette femme mariée avec qui Camilo avait vécu après l'avoir enlevée: "ce que les femmes ne savent pas toujours, c'est que l'amant n'est pas meilleur que le mari").

La saudade donc, qui mêle désir et douleur (dans le Jour du désespoir, elle est dans cette image du rocking-chair se balançant tout seul, après le suicide de Camilo, alors qu'à côté on perçoit un petit nuage de fumée dont l'origine se trouve être non pas le pistolet, qui reste invisible, mais le cigare que l'écrivain était en train de fumer et qui, tombé par terre, continue de se consumer), cette saudade qui accompagna Pascoaes jusqu'à la fin de sa vie, retiré qu'il était dans la région de son enfance, la même que celle d'Oliveira - le Nord du Portugal -, avec ses vallées verdoyantes, le "paysage" portugais par excellence, ce à quoi renvoie la fontaine à deux visages, qui n'est autre que la Fontaine des vertus à Porto, remise en service pour les besoins du film (plan qu'Oliveira reprendra pour sa bande-annonce de la Viennale 2014, une sorte d'haïku, qui pour le coup apparaît comme l'ultime plan de son œuvre). Porto, loin de Lisbonnesoit un certain provincialisme, mieux: un certain traditionalisme - de cette tradition à laquelle Oliveira est resté, lui aussi, attaché toute sa vie, ce que confirme ici le recours à la musique de Lopes-Graça. Encore qu'avec ce film il s'agit moins d'opposer que de rassembler. Lisbonne et Porto, l'océan et le désert, par-delà les mers, par-delà les monts... L'âme de toute une péninsule. A l'image de Don Quichotte (dont le livre - illustré par les dessins de Gustave Doré, même si Daumier, d'esprit plus goyesque, aurait été davantage approprié - ouvre et clôt le film), et toutes ces ombres à deux corps qui peuplent l'imaginaire ibérique. A l'image finalement du cinéma d'Oliveira. A la fois une île et un continent. 

11 commentaires:

Rabah a dit…

Alors Buster, tu l'as kiffée mon histoire de Judas ?

Buster a dit…

Ben pas trop… je voudrais pas jouer les Rabah-joie, mais je n’ai vraiment aimé que les premières minutes du film, le temps que Judas ramène au village Jésus sur son dos, il y a là une promesse de fiction, à rebours des Evangiles, assez forte... et puis après, malgré quelques petits plaisirs formels, qui touchent au travail sur les corps, la lumière, l’espace, le film perd de son intensité et de son mystère, les signaux se mettent à clignoter, au niveau symbolique/politique, ça devient trop lisible (le vent = liberté, la diction "caillera" de RAZ, les figures bien découpées des apôtres, de Carabas, du scribe, des Romains…), on devine trop l’intention, le désir chez RAZ de rupture, d’aller à contre-courant… ça donne au film un côté forcé qui finit par agacer.

Buster a dit…

Oups, désolé, en voulant répondre j'ai supprimé le message précédent qui disait qu'on parlait d'Histoire de Judas chez les Spectres.

Buster a dit…

http://spectresducinema.1fr1.net/t1932-histoire-de-judas-rabah-ameur-zaimeche

Buster a dit…

Assez d’accord avec ce que disent Eyquem et Baldanders… Mais le film n’est pas à rejeter, il sort des sentiers battus, ça nous change du cinéma français dominant, les films moyens du cinéma du milieu, le problème est que chez RAZ ce souci de la différence est toujours trop marqué, ça manque de nuances... ici RAZ ne fait que remplacer une vérité par une autre, sans la mystique qui l’accompagne, en s’attachant à l’aspect concret de l’histoire, OK, mais à l’arrivée que reste-t-il sinon une parole, la sienne, qu’il nous impose… Parce que l’idée c’est quoi? Partir du principe que "traduire c’est trahir", traduire ou simplement adapter, pour démonter la "parole d’évangile" comme vérité soit-disant implacable, se placer ainsi dans la position du "traître", non plus Judas mais RAZ lui-même, réécrivant les écritures, pour les rendre aussi plus contemporaines (la diction des acteurs maghrébins c’est vraiment l’anti-sapienza!), on voit la démarche, mais à ne rien vouloir conserver, à tout démythifier, il ne reste plus que ça, la démarche... (en plus j’aime pas la manière dont RAZ se met en scène).

Anonyme a dit…

C'est ça un film d'auteur

Buster a dit…

Bien sûr... en fait ce qui me gêne dans un film d'auteur c'est moins l'auteur que sa mainmise sur le film, parce que c'est l'accident et/ou l'inachevé qui fait la "beauté" d'un film d'auteur… ici ça manque.

Anonyme a dit…

Et dans quel film d'auteur récent, on trouve de l'accident et de l'inachevé ?

Buster a dit…

Pas dans Jauja en tous les cas, encore un de ces films poseurs, très prétentieux…

Disons alors dans Caprice, le dernier Mouret, que j'ai bien aimé, et surtout Change pas de main de Vecchiali, pas un film récent mais vu récemment.

Griffe a dit…

C'est vrai qu'il est bien, le Mouret - surtout vu le ratage du précédent. Cette fois, au lieu de se laisser piéger par un genre, il transforme en douceur la comédie en mélodrame, et ça marche. Il y a des scènes très drôles et de beaux moments réflexifs qui m'ont surpris (entre autres la scène où Efira et lui s'embrassent sous prétexte de jouer à se dire adieu).

A contrario, le nouveau Desplechin est désastreux, on retombe dans tous ses défauts de pseudo-génie glouton de signes d'intelligence et de mauvaise conscience. Après la modestie de Jimmy P., c'est vraiment triste.

Buster a dit…

Une autre vie, je l'avais pas vu… là oui, c'est un beau film, drôle et désenchanté à mesure qu'il avance, qui voit la légèreté de l'ensemble, et le côté hurluberlu de Mouret, se teinter de petites notes de plus en plus graves, sans jamais forcer le ton, l'illusion que représente la femme rêvée cédant progressivement à la réalité de l'amour avec la même femme, via le caprice d'une autre. J'aime beaucoup.

Les Cahiers, eux, n'aiment pas trop. Pas assez "queer"... :-D