mercredi 4 mars 2015

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Y a quoi sur cette putain de cassette?

Vu Réalité de Quentin Dupieux. Beau film d'angoisse, plus précisément sur l'angoisse. L'angoisse de la création, évidemment, mais aussi l'angoisse tout court. Au-delà du jeu entre rêve et réalité, rythmé par la boucle répétitive de Glass, de son univers lynchien, sur fond délavé (lumière sans contraste, couleurs dessaturées...), typique de l'esthétique de Dupieux, Réalité est peut-être plus lumineux qu'il n'y paraît. C'est quoi l'angoisse? Ou plutôt, ça ressemble à quoi? Au niveau structure, c'est comme le fantasme: une fenêtre encadrant un trou. L'angoisse est là quand le sujet, disons Chabat, alias Jason, regarde l'objet de son désir, disons "Waves", son film, celui qu'il a dans la tête (comme l'eczéma de l'animateur télé), à travers sa fenêtre, disons le cadre virtuel qu'il forme régulièrement avec ses mains - il est cadreur de métier -, et que ce film qui n'existe pas se met à son tour à le regarder, de sa propre fenêtre (l'écran de cinéma sur lequel est projeté ledit film), ce qui fait que les deux fenêtres seraient chacune l'envers de l'autre, à la manière d'une bande de Möbius (tiens, revoilà Lynch). La VHS bleue (écho à la boîte bleue de Mulholland Dr.?), que la petite fille, qui ne s'appelle pas Reality pour rien, a vu sortir du ventre d'un sanglier, vient matérialiser cette angoisse. C'est le côté "réel" de Réalité. Le réel de l'angoisse. Surgissant quand le désir, toujours trompeur, ne fonctionne plus; quand Chabat rencontre, non pas son double - un Chabat bis - mais son avatar (il ne s'appelle pas Tantra pour rien), dévoilant ce qu'il y a de divisé en lui. D'où le cri. Pas le cri munchien, intérieur, de l'angoisse existentielle, ni le cri janovien, pour éliminer on ne sait quelle angoisse primale, mais le cri angoissé d'une "jouissance" toujours insatisfaite (ici le meilleur gémissement de l'histoire du cinéma), qui donc se répète sans cesse... jusqu'au finale, un finale que, bien sûr, on ne révélera pas.

L'art de la fugue.

Vu aussi Vincent n'a pas d'écailles de Thomas Salvador. Film d'une grande douceur, ce que d'aucuns prendront pour de la niaiserie, forcément. Du burlesque plus français qu'américain, tatiesque (le Tati de Parade), voire melkien (le Melki de l'Acrobate), autant dire un peu keatonien quand même, qui fait du héros un personnage à la fois timide et maladroit quand il n'est pas en action (l'action, remède à l'angoisse). Ainsi Vincent: "dadais d'eau douce", dont la force est décuplée (il gagne en newtons) dès qu'il se trouve mouillé, capable dès lors de se propulser hors de l'eau, tel un dauphin, ou encore de balancer une bétonnière sur le capot d'une voiture, pour mettre fin à une dispute. La douceur du personnage tient autant à son univers aquatique, fait d’instants bachelardiens, lorsque, par exemple, il se laisse dériver à la surface d’un bassin, qu’à sa façon d'appréhender le monde: totalement démunie (il n'a pas d'écailles). Lucie, jolie liane amoureuse - dans les arbres et sur le corps de Vincent ("la plus longue caresse du monde") -, participe de cette douceur. Tout est sur le même mode, avançant à bas régime. Quand le récit change de vitesse (la course-poursuite avec les gendarmes), il ne fait que passer la seconde, comme le héros sur le chantier où il travaille. Pour le coup, pas de vraie rupture (ce que certains, les mêmes qu'au début, regretteront forcément), le film gagne un demi-ton, rien de plus, qu'il maintient jusqu'à la fin (le grand large). C'est doux, musical, frémissant... mélancolique et très beau.     

PS. Et puis Birdman d'Iñárritu. Une de ces ignobles croûtes, toutes boursouflées, dont Hollywood a le secret. On en restera là...  

36 commentaires:

Anonyme a dit…

C'est pas un peu facile d'écrire des films à base de personnages crétins ou falots ?

Casimir a dit…

On aurait voulu un peu plus sur Birdman :)

Buster a dit…

C'est trop mauvais. Vous n'avez qu'à lire Positif :-)

Et moi c'est fini, j'ai terminé mes notes... je peux partir tranquille.

Anonyme a dit…

Birdman c'est génial. Réalité c'est de la branlette. Pas vu l'autre.

Anonyme a dit…

Non Buster, nooon !!! Ne nous faites pas ça...

Buster a dit…

Birdman c'est 0,1/5
(le 1/10 de point c'est juste pour la réplique de Naomi Watts à propos d'Edward Norton: "on partage le même vagin", ou un truc comme ça)

Sinon oui, je pars, il le faut, mais pas à la nage, moi c'est... en ballon :-)

Lucie a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
reality is only temporary a dit…

Si vous partez, je me tue.

Buster a dit…

Lucie, Reality (tiens c'est marrant, c'est le même nom que la petite fille chez Dupieux :-)... je n'en crois pas un mot, mais c'est gentil.

De toute façon je reviendrai (normalement)

Anonyme a dit…

Vous partez combien de temps? Cinq semaines?

Buster a dit…

Hé hé...

Lucie a dit…

Buster, c'est vous qui avez supprimé mon commentaire ?

Buster a dit…

Euh non, moi j'ai touché à rien…

(ou alors par inadvertance, sur le mobile, mais je m'en serais aperçu)

Lucie a dit…

Ah… Ce qui est drôle, c'est que mon commentaire était presque identique à celui de "reality is only temporary" :-)

Buster a dit…

Oui c'est pour ça que j'avais fait une réponse groupée.

Ulrich a dit…

Dommage que vous partiez, j'aurais bien voulu connaître votre avis sur Inherent Vice que tout le monde encense -le film fait la couverture des Cahiers et de Positif. Et puis aussi par rapport à American Sniper que je trouve beaucoup moins simpliste que vous le dites. Eastwood a toujours été ambigu comme cinéaste et avec ce film il le reste.

valzeur a dit…

Ah non, Buster ! Vous n’allez pas partir en encensant ce petit néant mignonne de Vincent n’a pas d’écailles, c’est trop triste.

Autre réplique très drôle de Birdman : "La célébrité, c’est la petite cousine partouzeuse du prestige ». A part ça (et quand même deux scènes comiques ou à peu près), le film est franchement pénible, d’accord avec vous.

Anonyme a dit…

Et le "post de fin parfait" ?

Geeke a dit…

Ballon ? Vous avez été appréhendé par la police ?

Buster a dit…

Geeke > voilà… je vais lancer un crowdfunding pour payer la caution.

valzeur > comment, vous n’avez pas encore vu Inherent vice? Pourtant il y a là tout ce dont vous raffolez habituellement… un film bien fumeux, sorte de pynchonary prétentiard, avec des plans atroces (plein de grosses têtes)… le problème c’est que PT Anderson et l’humour ça fait deux, ce qui plombe complètement l’esprit de Pynchon.

Ulrich > American sniper, pas trop envie de rouvrir le débat (j’allais dire la plaie). Les films d’Eastwood ont pu être ambigus dans le passé, celui-là ne l’est pas du tout… et puis ce qui caractérise Eastwood c’est peut-être davantage l’ambivalence, ce qui n’est pas pareil, avec un côté réac et un côté progressiste, sauf qu’avec le temps le côté réac semble prendre de plus en plus le dessus.

Buster a dit…

Sinon le "post de fin parfait"… vous inquiétez pas, je vais le trouver :-)

Anonyme a dit…

Eastwood "réac" ? Comme Jean-Jacques Goldman ? Mais c'est quoi "réac", au fait ?

Buster a dit…

En fait c’est une évolution "normale", qui en soi n’a rien de condamnable, mais dans le cas d’Eastwood, chez qui il y a toujours eu ce double aspect conservateur (sur le fond et dans la forme: pseudoclassique) et progressiste (à travers entre autres ses personnages féminins et une mise en scène par moments plus décontractée), cette évolution qu’on peut voir aussi à travers le choix de ses films ne passe pas très bien, ça donne quelque chose de trop carré, trop étroit, trop buté… enfin bon, il faudrait développer mais j'ai pas le temps.

(cela dit, si American sniper est très mauvais, il l’est moins finalement que ces grosses plâtrées indigestes que sont Birdman et Inherent vice ou encore cette coulure répugnante qu’est The small of us, pour moi le pire de tous)

Clint a dit…

Si vous partez en ballon, faites attention aux snipers !

Else a dit…

Enfin quelqu'un qui ne suit pas la ligne dominante aveuglément pro-américaine (So Film, Cahiers, Positif, Chro...) ! Merci Buster.

Buster a dit…

Merci Clint pour l’avertissement, quoique là c’est plutôt moi qui vais pouvoir canarder! :-D

Else > j’aime beaucoup le cinéma américain, ce que je ne supporte pas c’est la façon dont il est systématiquement survendu… ce qui n'est pas nouveau évidemment, mais devient de plus en plus horripilant quand on voit quels films sont ainsi défendus, comme si le vieil adage (provocateur) des années 50 qui veut qu’un mauvais film américain soit toujours plus intéressant qu’un bon film français avait encore un sens aujourd’hui…

Anonyme a dit…

Bon vent Buster !

Buster a dit…

Euh… dans quel sens?

Anonyme a dit…

Celui que vous voulez.

Buster a dit…

OK.

Lucie a dit…

Mais là-haut, vous serez toujours connecté ? :-D

Buster a dit…

Oui j’emmène du fil, un très long fil… ;-)
(valzeur pourra envoyer ses critiques)

Stuart a dit…

Vous rigolez Buster mais vous allez rater Teguia, Straub et tous les films d'Oshima (je viens de découvrir "Le Petit Garçon" un film magnifique). C'est pas très malin.

Buster a dit…

Je raterai rien du tout… Et le Petit Garçon je l’ai déjà vu (très beau en effet), j’en avais parlé ici même, c’était il y a très longtemps…

valzeur a dit…

Hello Buster,

Vous ne croyez pas si bien dire, je sors du PTA. Je n’en raffole pas, mais ça va me laisser quelque chose. C’est une sorte de film-carie qui agace les dents (la bande-son m’a physiquement insupporté), et qui du coup force le spectateur à être violemment conscient de ce qu’il voit. Bon, c’est ultra-référentiel, incompréhensible et probablement sans intérêt, mais j’ai pris un vrai plaisir à quelques scènes et compositions (en premier lieu, Josh Brolin). C’est quand même bien supérieur à American Sniper et Birdman ; d’ailleurs, il n’y a qu’à voir, le film n’était pas nominé aux Oscars.

Buster a dit…

Salut valzeur, oui Josh Brolin est assez marrant, mais dans un registre très coenien… ça passe parce que ce n’est pas le personnage principal. Phoenix quant à lui n’est pas très convaincant dans son rôle de privé hippie tout pourri, et comme il est de tous les plans, et que l’intrigue est imbitable, ça devient vite poussif…