vendredi 27 février 2015

Syriza

par Réginald Blanchet

Athènes, le 27 janvier 2015

Avec la victoire éclatante aux élections législatives de dimanche dernier du parti de la gauche radicale en Grèce, c’est un cycle de la vie politique vieux de quarante ans qui s’interrompt. L’alternance régulière au pouvoir de la droite libérale du parti de la Nouvelle Démocratie et du parti social-démocrate Pasok appartient désormais au passé. Les deux dernières phases du cycle qui se clôt (mais pour combien de temps?) pourraient résumer l’ensemble de la vie politique du pays depuis le rétablissement de la démocratie en 1974. Au cours des cinq dernières années, le gouvernement de Georges Papandréou (2009-2011) d’abord, puis celui de Antonis Samaras, ont tous deux été élus sur la base de la démagogie électorale la plus manifeste. Le Pasok fit campagne sur le fait que "de l’argent, il y en a" et qu’il suffisait d’aller le chercher là où il était pour en faire profiter le plus grand nombre. La crise de la dette s’était pourtant déjà déclarée et le pays était insolvable. On connaît la suite. La Troïka de ses créanciers prit les commandes de l’économie et Papandréou fut acculé à la démission. Samaras entra alors en campagne en promettant de mettre fin à la politique d’austérité imposée par la Troïka. Il fit très exactement le contraire. C’est là-dessus qu’il vient d’être battu aux élections du 25 janvier dernier. Ces élections représentent donc le temps de conclure de l’électorat. Il lui a fallu d’abord le temps de voir qu’il n’y avait pas l’argent que prétendait Papandréou, puis le temps de comprendre que les mesures d’austérité ne seraient pas amendées comme s’y était engagé le candidat Samaras. Le cycle se conclut sous nos yeux à présent sur un acte proclamé de rupture avec les politiques précédentes et la volonté déclarée de faire du nouveau.

Dignité
Le programme dit de Thessalonique (septembre 2014) de Syriza propose, en effet, des mesures anti-austérité concrètement ciblées. Il comprend avant tout un volant de mesures destinées à porter secours aux plus démunis, à ceux qui ont été le plus durement touchés par la politique d’austérité brutale commanditée par la Troïka. Le signifiant maître qui résume le vote Syriza est la revendication de la dignité – dignité d’avoir la possibilité de gagner à peu près décemment sa vie et de s’autodéterminer politiquement. Tout semble l’attester, elle a été l’un des ressorts les plus puissants de la victoire électorale de Syriza. Les sondages montrent que plus personne ne croit à l’existence de remèdes miracles à la crise économique. Plus personne n’attend la survenue d’une ère de prospérité comme au temps béni du crédit pas cher et de l’endettement à tout-va des années 1990. Ce que les gens dans leur grande majorité demandent, c’est plus sobrement de ne pas être traités en parias. Ne pas être des hommes jetables et corvéables à merci. Alexis Tsipras n’est pas attendu en sauveur. Il est investi comme le représentant crédible d’une politique de défense de la dignité d’un peuple durement traité.

Pragmatisme
C’est même sans grande conviction que beaucoup d’électeurs ont accordé leur suffrage à Syriza. Ils ne sont pas persuadés de la réussite de la politique proposée, ni même d’ailleurs de sa justesse. Ils sont simplement pragmatiques. On a vu, avouent-ils, ce que sont les autres qui ont dirigé le pays, pourquoi ne pas donner leur chance maintenant à ceux-là qui n’ont jamais été au pouvoir? Qu’aurait-on à perdre que nous n’ayons déjà perdu? Le pragmatisme des électeurs est à la mesure de celui de Syriza. De façon constante depuis les élections de mai et juin 2012, ses dirigeants, dans leur majorité, tiennent un discours téméraire, certes, mais pondéré. Ils ne souhaitent - ils le répètent à l’envi - aucune démarche de rupture avec les partenaires européens et sont prêts au compromis. Ils s’attelleront à la transformation de l’état de choses existant autant que faire se pourra. L’insistance mise dans leurs déclarations sur la très grande difficulté des négociations qui devront s’engager avec l’Europe et le Fonds Monétaire International n’a pas d’autre signification. Plus explicitement, l’éventualité d’un échec de la nouvelle politique - certes pour la conjurer - est clairement évoquée par la direction du parti. C’est avec détermination, mais pas avec moins de sens des rapports de force réels, que le nouveau pouvoir aborde son mandat. Aussi Paul Krugman trouve-t-il le programme anti-austérité de Syriza encore trop timoré. On peut, à cet égard, s’interroger sur les intentions du nouveau gouvernement. Que fera-t-il en cas de blocage persistant avec Bruxelles? Se résignera-t-il à revoir son programme à la baisse, et donc à en rabattre sur ses engagements électoraux? Voudra-t-il, au contraire, forcer les choses, faire appel au peuple souverain, changer de voie, recourir au référendum comme avait menacé de le faire il y a trois ans un Papandréou aux abois? On a le sentiment, à l’heure qu’il est, que Syriza n’a pas décidé de ce qu’il ferait en l’occasion. Il parie. Certains parlent de poker. C’est à voir. C’est ici en tout cas que devra donner toute sa mesure le charisme de Tsipras. Celui-ci a jusqu’à présent fait preuve d’un sens avéré de la tactique politique. Se démentira-t-il? Toujours est-il que, dernière en date de ses initiatives sur la scène politique, son alliance avec les Grecs Indépendants, parti de droite souverainiste, populiste, xénophobe et corrompu, le démontre. Il en ressort que pour lui la question économique domine toutes les autres. La ligne principale de démarcation se trace par conséquent entre les partisans de la poursuite de la politique d’austérité et ses adversaires. Les considérations idéologiques sont secondaires. L’alliance avec les Grecs Indépendants, inscrite dans cette logique, est considérée comme un moindre mal. Plus épineuse aurait été la coalition avec la force de centre gauche La Rivière, assurément plus regardante sur l’orientation pro-européenne de la politique, quoique plus respectable sur le plan idéologique.

Sacré
Alexis Tsipras montre qu’il manie bien les semblants. Il s’est fait fort d’inaugurer son mandat de Premier ministre sous le signe d’une certaine volonté de sécularisation. Récusant l’onction d’investiture de l’Église orthodoxe, comme le veut la tradition, il a néanmoins laissé le choix à ceux de ses ministres qui souhaitaient prêter serment sur la Bible en présence du clergé. Il s’est néanmoins réservé de requérir la bénédiction de l’archevêque d’Athènes en privé. De même a-t-il pris part aux fêtes religieuses coutumières et rendu visite aux moines du Mont Athos pendant la campagne électorale. Comment mieux dire que Tsipras se présente en incarnation vivante de la nation dans sa diversité? Nul ne pourra lui faire reproche de sectarisme et d’intolérance. C’est là sans doute un autre aspect de son charisme politique. Athée déclaré, ayant dédaigné de se marier à l’église et de faire baptiser ses fils, il ne néglige pas d’accorder le respect qui convient au religieux et à ses institutions. Saura-t-il néanmoins se montrer rigoureux, comme le voudrait la logique séculière de l’égalité de tous devant la loi, face à l’Église orthodoxe, deuxième propriétaire foncier en importance après l’État et richement dotée en biens, pour lui réclamer de prendre une part équitable, au même titre que les armateurs et autres privilégiés, à l’effort fiscal de la nation? La question se posera. Le maniement du semblant sera insuffisant sauf à mécontenter l’aile gauche de son parti et la partie non négligeable de la population qui souhaite la séparation de l’Église et de l’État, et la suppression des privilèges de l’Église. Ceci n’est pas sans importance. Il y va de la réforme de l’espace public et, plus avant, de l’État en général. La crise économique pourrait être propice à la minoration du pouvoir ecclésial. Pourquoi pas une sortie de crise qui pourrait être aussi en quelque manière une sortie du religieux? Une telle avancée serait de nature à contribuer à faire progresser un certain nombre de questions sociétales (mariages gay et lesbiens, homoparentalités, procréations assistées, etc.) qui font la souffrance de minorités ségréguées et que l’Église orthodoxe traite mal. Sur ces sujets Syriza ne semble pas être à l’initiative. Le sera-t-il demain? S’agissant de minorités, son attention se porte avant tout sur la politique à mener en matière d’immigration. Ce sera, à n’en pas douter, un sujet difficile.

Europe démocratique
L’autre symbole que Tsipras a souhaité mettre en emblème de son investiture fut son recueillement au mémorial des fusillés de Kesariani, victimes de l’armée d’occupation nazie. Le message n’aurait pu être plus clair et plus direct. Il s’adresse à l’intérieur du pays tout autant qu’à l’étranger et, plus particulièrement, à la Chancelière. Il s’énonce: nous touchons aujourd’hui comme naguère à l’insupportable, à l’atrocité. Nous ne serons pas les objets du sacrifice à vos dieux nouveaux. Dieux de la "cruauté scientifique" propre à la gestion du néolibéralisme. Le message comporte aussi son envers: c’est notre vie que nous jouons comme naguère lorsque nous n’hésitions pas à la perdre pour faire face à la barbarie. Que cela se sache. C’est là façon de convoquer l’Europe à son heure de vérité. Ou bien elle se transformera en Europe politique, s’acheminant vers toujours plus d’intégration et donc de solidarité. Ou bien elle sera victime d’elle-même, suicidée comme s’en alarment, à longueur de colonnes, un Jacques Attali ou un Paul Krugman par la faute, entre autres, d’une certaine hégémonie allemande. Le geste de recueillement de Tsipras, tout empreint de gravité, le proclame solennellement - dépassant peut- être même d’une certaine manière l’intention de son auteur. Il n’est pas dit que la nouvelle page d’histoire dont Syriza fait le rêve ne soit pas aussi l’ultime de l’aventure européenne, celle bientôt destinée au mémorial. Serait-ce là ce qui donne à ce gouvernement inédit dans l’histoire de la Grèce on ne sait quel caractère d’urgence? Divination de l’inconscient quant au temps qui va manquer? Sentiment d’un pouvoir qui ne serait pas là pour durer? Qui ne serait même là seulement pour en finir avec ce qui ne peut plus durer? Cela se lira dans la politique qui va se déployer à présent.

Athènes, le 7 février 2015

A peine nommé à la tête du ministère-clé des finances Yanis Varoufakis prenait aussitôt l’avion pour entamer une tournée des capitales européennes. Son ambition: faire entendre raison à ses homologues de l’Eurogroup quant à l’urgente nécessité de mettre un point d’arrêt à la politique d’austérité, en vigueur depuis bientôt cinq ans en Grèce. Cette politique qui a mis les Grecs à genoux laisse peu d’espoir au pays de sortir du cercle vicieux d’un surendettement dont la caractéristique est de s’autogénérer. La dette insolvable pousse à s’endetter toujours plus pour pouvoir se financer. Le ministre a la logique pour lui. D’un cercle on ne saurait sortir qu’à le briser. C’est sa revendication: effacer une partie substantielle de la dette. On sait que, depuis la semaine dernière, le propos a été atténué. Il s’agit à présent de négocier seulement les termes du remboursement. Cela ne se pourra, argue Y. Varoufakis, que si l’on donne désormais le pas à une politique de relance de la croissance économique du pays, et plus largement de l’Europe. Pour sa part, Wolfgang Schäuble, son homologue allemand, se borne à la logique du créancier. Il ne lâchera du lest qu’à la condition que la Grèce souscrive d’abord aux obligations de la dernière tranche du programme d’aide entériné par le gouvernement précédent. Le programme prévoit la poursuite de la politique dite d’austérité, ainsi que la mise en place des réformes de structure destinées à améliorer la compétitivité de l’économie. Cela se tient. Mais toute la campagne de Syriza s’est fondée sur le rejet virulent du "memorandum" et de la "troïka". L’Allemagne insiste dessus au contraire. C’est le préalable qu’elle met à toute discussion sur un possible réaménagement de la politique économique mise en œuvre jusqu’ici. L’impasse est donc totale. La conférence de presse conjointe tenue jeudi dernier à Berlin par les deux responsables politiques l’a souligné de la façon la plus nette. Les deux partenaires ne sont d’accord sur rien. Pas même sur le fait... qu’ils ne sont pas d’accord. La discorde ne saurait être plus franche, et le fossé plus grand.

Le renfrogné et l’impertinent
L’image est éloquente. Sur la photographie des deux hommes que publie le New York Times du 5 février (cf. article de Melissa Eddy dans la rubrique International Business), le contraste ne saurait être en effet plus net. D’un côté, un Wolfgang Schäuble renfrogné, presqu’accablé, comme souffrant, engoncé sinon sanglé dans son complet gris de rigueur; de l’autre, Yanis Varoufakis, port de tête altier, sourire supérieur, geste dégagé et mise vestimentaire insolente. En somme, la componction chagrine face à la légèreté rieuse, le possédant vieilli faisant la leçon au débiteur dans la force de l’âge, l’obsolescent rétif tenant tête à la promesse d’avenir, aimerait-on croire. C’est dans la posture de cet impertinent à l’esthétique téméraire que tout un peuple se reconnaît à présent. Sa satisfaction est d’ordre symbolique. C’est la satisfaction attachée au fait de pouvoir parler, d’être admis à la parole et d’être écouté. Il n’est pas sûr qu’il sera exigé beaucoup plus du nouveau ministre, au-delà d’être un faire-valoir auprès des instances internationales, le porte-voix des sans voix. Tout le monde est convaincu de la diffculté de la mission. Lui-même a, si l’on peut dire, d’ores et déjà annoncé la couleur: "Si les intérêts de l’establishment venaient à nous faire disparaître, dit-il au Financial Times repris par le journal en ligne iefimerida du 02-02-15, du moins aurions-nous l’honneur d’être tombés en livrant le bon combat".

Austérité esthétisée
La mise vestimentaire de Y. Varoufakis affranchie des conventions protocolaires est le discours sans parole qui dit la contestation de tout un peuple quant à l’establishment qui le malmène. Elle met en scène une posture de détente, voire un certain relâchement frisant le négligé savamment dosé. C’est du grand art. La chemise, bleu jazzy, tombant sur le pantalon, dit l’affranchissement de la contrainte, de cette contrainte par corps, aimerait-on dire, d’une population placée sous la férule d’une discipline économique sévère. Arborant col ouvert, dénué de tout apparat, l’habillement de Y. Varoufakis offre à la vue l’image du dépouillement. Il est austère. Mais l’austérité ici est esthétisée au plus haut point. Elle n’est pas signe de déchéance mais au contraire feuron de la fierté retrouvée, affrmée, exhibée, revendiquée sans détour. Elle fait tout un avec le corps, dont on perçoit qu’il s’apparente à une sculpture. Non point donc un corps de misère, mais un corps travaillé, dont les formes sont ciselées. Le crâne rasé dit cet équilibre zen du bonze, et la détermination sans faille du moine soldat. Varoufakis est une forte tête. Il est tout en os et en muscles. C’est là l’autre versant du cool chic de celui en qui les critiques de mode se plaisent à voir le nightclub bouncer, le beau parleur habitué des boîtes de nuit. Car, ne leur en déplaise, Varoufakis est à sa manière un apôtre de l’austérité, la vraie. Non pas celle qui s’exerce au détriment des plus faibles et des plus vulnérables et au proft des plus fortunés, mais celle qui est la marque d’une vie de tempérance menée par tous à l’opposé de la débauche propre au capitalisme de déprédation. Le ministre de Syriza est un Réformé, ce que montre sa tenue de clergyman sécularisé, toute de sombre sobriété. Apôtre du capitalisme réformé, lucide, du reste, quant aux sacrifces auxquels il faudra à nouveau que le plus grand nombre consente, nonobstant la "crise humanitaire" dont il conviendra de soulager la souffrance, Y. Varoufakis le proclame sans ambages, dans la conférence de presse tenue le 28 janvier dernier, au moment de prendre les rennes du ministère des Finances: "Nous sommes pour le λιτός βίος, la vie de sobriété. Nous ne pensons pas que la croissance signifie voir tant de Porsche Cayenne circuler dans les ruelles de nos villes. Non plus, d’ailleurs, davantage d’ordures se répandre sur nos plages ou de dioxyde de carbone infester notre atmosphère".

L’acte de vêtement
Tout est dit. On croirait entendre le ministre du culte calviniste prônant l’ascétisme et la tempérance propres à l’éthique protestante du capitalisme, à ses débuts, pour qui accumuler, c’est renoncer à la jouissance. Par une étrange ironie des choses Y. Varoufakis serait bien plus proche en cela de W. Schäuble qu’il n’y paraît. A leurs dires, les deux responsables politiques de l’économie sont bien partisans de l’austérité. Mais pas tout à fait de la même et pas du tout de la même façon. Ceci n’est pas sans conséquences. On entrevoit déjà que Syriza aura à faire machine arrière sur nombre de points de son programme de relance économique. C’est chose faite quant au noyau dur de ce dernier, à savoir l’effacement d’une partie substantielle de la dette. Ce sera plus périlleux lorsqu’il en ira des marqueurs de la dignité nationale, c’est-à-dire des apparences. C’est ce que montrerait l’habillement de Y. Varoufakis. Son style, c’est la rhétorique du discours sans parole de l’affranchissement des conventions étriquées de l’establishment politique. Sa mise en scène sur le théâtre des déambulations pourtant, c’est la façon même dont le corps se fait porteur de l’habit. Ce qui est mis en valeur, c’est l’habit pour lui-même, le corps n’en est que le support. Roland Barthes, dans son article de référence "Histoire et sociologie du vêtement" (1957), s’essaie à fonder l’homologie structurale du vêtement et du langage. De même que celui-ci se répartit entre langue et parole, celui-là compose costume et habillement. En sorte qu’il y aurait lieu de parler d’un acte de vêtement au sens où l’on parle d’un acte de parole. L’habillement serait cet acte de vêtement. On peut dire que l’acte d’ores et déjà enregistré de la politique de Syriza au pouvoir consiste dans un acte de vêtement. Offrant à Alexis Tsipras en visite offcielle en Italie la cravate qui lui faisait défaut, Matteo Renzi lui en a donné acte. C’est aussi ce qui a suscité l’intérêt manifesté de façon si bruyante par les observateurs politiques du monde entier.

L’habit du corps social
Mais, de façon autrement plus forte, dans la mise de Y. Varoufakis, c’est l’image du corps social qui se trouve restaurée. Il est désormais habillé. Il n’est plus le corps de la ζωή, de la vie nue, la vie dénudée et la vie de dénuement qui a prévalu ces dernières années. Il est celui du βίος, de la vie subtile, celle de l’être parlant, qui a droit à la parole, qui parle sa vie. Où l’on verra la confrmation en quelque sorte du dit de Lacan dans Encore (à la page 12), à savoir que "ce qui est essentiel à l’homme, c’est son accoutrement". Se félicitant de l’arrivée au pouvoir d’un parti qui relève la tête contre l’asservissement du pays aux puissants de ce monde, le grand compositeur Mikis Theodorakis qui a le φιλότιμο (tout à la fois amour-propre et sens de l’honneur) chatouilleux exulte sur son blog. "Grecs, nous sommes redevenus beaux!" Il y a fort à parier en effet que le peuple saura apprécier que son ministre ait su restaurer son image et la rendre à nouveau aimable à ses propres yeux. Les sacrifces qui vont sans doute lui être demandés pour un temps indéterminé encore lui seront assurément plus supportables si son image reste avantageuse et à même de lui procurer quelque satisfaction. Ce n’est pas gagné. Toujours est-il que Y. Varoufakis aura d’ores et déjà laissé sa marque dans l’histoire. Elle n’est pas seulement celle d’un style et d’un habillement d’éclat. Elle est aussi désormais le nom d’une substance. C’est le nom du nouveau cocktail à la mode que le barman, interprète facétieux, vient de concocter: le "varou-funki-s". Comme quoi, sous le vêtement, toujours et partout la substance à jouir. Ne serait-ce pas là la face cachée de la dignité, et sa réalité exacte? Elle ne vaudrait pour chacun que pour autant que sa jouissance sache forcer le respect de l’Autre, sinon sa considération.

Athènes, le 24 février 2015

La signature de l’accord-cadre intervenu le vendredi 20 février dernier entre le gouvernement d’Alexis Tsipras et la Troïka des créanciers de la Grèce constitue un franchissement. C’est un acte. Il marque une rupture. Syriza au pouvoir n’est déjà plus le Syriza qui faisait campagne pour le changement radical de politique. Manolis Glenzos, vieux cadre du parti et héros de la résistance à l’Occupant nazi, s’en est trouvé tout retourné. Soudain, les promesses électorales de rupture immédiate et sans retour avec la Troïka et sa politique d’austérité ne s’étant pas concrétisées, elles lui sont apparues comme illusoires. Lui-même se retrouvait dans la position de la conscience malheureuse qui avait contribué à accréditer auprès du peuple ce qui n’était qu’illusion. La gravité de son ton impliquait que Syriza lui-même pouvait n’avoir été guère plus qu’une illusion personnelle. "Pour ma part, je demande au peuple grec de me pardonner pour avoir contribué à cette illusion" (Le Monde, 24-02-15). On n’épiloguera pas sur ce que peut comporter d’inconséquence son geste, car c’est là quand même, peut-on considérer, non seulement façon de se dédouaner bien vite dès lors que les diffcultés sont là mais encore de reconduire l’illusion elle-même.

Croire en la radicale simplicité des choses
Car enfn de quelle illusion s’agit-il? Celle de croire en la radicale simplicité des choses. De croire dans le pouvoir du refus. Dans le pouvoir de dire non pour que le réel s’en trouve transformé et ses impasses résolues. De croire, au surplus, que Syriza au pouvoir appliquerait immédiatement et sans conditions, comme dans l’absolu le plus pur, ses engagements électoraux. Bref, l’illusion ici est celle de la belle âme de toujours qui se trompe de bonne foi et en demande pardon. Ce n’est jamais sans avoir provoqué au préalable quelques dégâts. En quoi l’erreur de bonne foi est la plus impardonnable de toutes (Lacan) car, effet de l’aveuglement sur le réel, elle se méconnaît elle-même comme effet d’une volonté. Il est, par conséquent, de sa nature de se reproduire à l’infini. Wolfgang Schäuble ne dit pas autre chose à son homologue grec: "Vous avez rêvé! Il va falloir maintenant aller expliquer à vos électeurs que vous les avez bercés d’illusions. Votre place n’est pas enviable". Oui, le rêve, événement de réalité psychique comme "satisfaction hallucinatoire du désir" (Freud), devrait maintenant s’accomplir en réalité sociale. Mais s’ouvre alors le temps du renoncement à la satisfaction du rêve qui doit céder la place aux renoncements politiques. À la vérité, s’ouvre le temps de l’impuissance ressentie devant la complexité des choses, soit du nœud de contradictions qu’elles constituent. Les accès de colère trouvent là, nous enseigne Lacan, l’une de leurs sources constantes: "lorsque les chevilles n’entrent pas dans leurs petits trous". Alors surgissent les procès d’intention faits à l’Autre, qui en devient mauvais et égoïste, ou irresponsable et tricheur, comme cela pouvait s’entendre en sous-main dans les tractations à l’Eurogroupe de la semaine passée entre les ministres des finances Schäuble et Varoufakis. Demande de fabilité du premier au second ("Celui qui détruit la confance détruit l’Europe"), demande de traitement sur un pied d’égalité de celui-ci à celui-là, intransigeance du premier, arrogance du second, à la vérité contradiction inexpiable de leurs politiques respectives. Chacun a raison. Ils ne peuvent s’entendre. Ils le doivent pourtant s’ils ne veulent franchir le Rubicon de la fracture de l’Europe. "Il est temps d’aimer l’Europe", conclura François Hollande prenant la pose de l’amoureux éternel qu’il se veut. Yanis Varoufakis pensait qu’il suffsait "de dire la vérité", celle que dicte la logique arithmétique qui veut que la récession économique ne peut être source de financement d’un pays endetté, pour que la ligne politique qui y contrevient en soit renversée. C’est ce que notre rhéteur appelle, il est vrai de façon quelque peu surfaite, son kantisme, soit la primauté qu’il se fait fort d’accorder à la raison et au devoir qui en découle ("No Times for Games in Europe", The New York Times, 17-02-15). A sa logique arithmétique s’oppose la logique opérationnelle de Wolfgang Schäuble qui entend que les mêmes causes produisent les mêmes effets, et qu’un système non réformé présentera, maintenu en l’état, de façon constante les mêmes défaillances et une entropie croissante.

Logique de la performance
La logique de l’entreprise performante l’a emporté. Au gouvernement grec il appartiendra de mettre en œuvre les réformes de structure de l’économie imposées par l’Union Européenne quitte à ce qu’il y apporte les ajustements de son choix à condition qu’ils n’obvient pas au dessein précis du plan d’assistance. C’est ce que le nouveau pouvoir appelle participer à la détermination de son destin. Il est, en effet, plus supportable d’être l’intendant qui gère pour le compte du maître que l’esclave qui prête son corps pour exécuter ses ordres. De là, l’importance qu’a pris le wording tout au long des négociations qui se sont déroulées la semaine passée. L’accord, aux dires de Michel Sapin, a longtemps buté sur des questions de formulation (The New York Times, 17-02-15). Ayant pour l’essentiel, de l’aveu même de son ministre des Finances (Libération, 16-02-15), renoncé à appliquer son programme électoral, à savoir le rejet immédiat de la politique d’austérité de ses prédécesseurs placés sous le joug de la Troïka, ayant donc cédé sur les lignes rouges "que la logique et le devoir nous interdisent, proclamait Yanis Varoufakis, de franchir" (NYT, 17-02-15) et qui avaient été consignées très solennellement dans sa plateforme électorale, dite de Thessalonique, le gouvernement de Syriza ne tenait plus qu’au semblant. "Memorandum" et "Troïka", voire "programme d’assistance" étaient les mots qui ne pouvaient d’aucune façon fgurer dans la lettre de l’accord. Dans le refus du mot, au moins, c’était marquer le refus de la chose. Schäuble qui redoutait la possible duplicité de son interlocuteur n’en insistait pas moins, lui aussi, pour libeller de la façon la plus expresse et laissant peu de place à l’exégèse, les clauses précises de la politique consentie. De part et d’autre, ne pouvait mieux ressortir l’importance accordée aux mots. Non pas seulement pour des considérations de maquillage mais pour des raisons de fond, c’est-à-dire de forme. Le signifant, dans sa forme, rend la chose présente. L’image la transforme, du moins virtuellement. C’est le sort qu’a aujourd’hui le personnage de Yanis Varoufakis devenu depuis peu l’un des mèmes les plus fameux des internautes.

La ruse de la raison
Dans le même ordre de faits, on ne peut manquer d’être frappé par le caractère virtuel que prend aujourd’hui à nos yeux la campagne électorale de Syriza. Le visage qu’il nous présente s’est si vertigineusement modifé que c’est le monde même de la période pré-électorale qui semble avoir basculé tout d’un coup dans l’irréel. Les justiciers d’hier sont devenus les gestionnaires avisés d’aujourd’hui, les radicaux intraitables sont devenus les tacticiens prêts aux compromis les plus... compromettants. De sorte que l’univers du Syriza d’hier ne paraît plus avoir existé qu’en rêve. Il arrive que le rêve, satisfaction de désir, fasse plaisir. Il arrive aussi que l’on doive se réveiller pour échapper au cauchemar qu’il devient. C’est ce qu’a signifié Wolfgang Schäuble à Yanis Varoufakis. Il est vain dès lors d’en vouloir au premier, et assurément abject de le caricaturer en offcier nazi comme le fit un quotidien du parti. Ce serait là façon ignominieuse d’implorer encore la pitié de l’Autre en adoptant la posture de ses martyrisés. Mieux vaut assumer la dure réalité des contradictions, et d’abord veiller à répartir équitablement entre tous l’effort national que les circonstances requièrent. Est-il d’autre chemin que celui-ci vers la dignité? N’est-ce pas là la voie que prend en fait Syriza au pouvoir? Il la pense encore, il est vrai, dans la modalité de la manœuvre tactique qui consisterait à simplement reculer pour mieux sauter comme à l’instant d’avant. Il se pourrait, au contraire, que l’on ait affaire d’ores et déjà à un passage du Rubicon appelé à marquer une ère nouvelle dans la vie du pays. Le franchissement est même théorisé par le ministre de la Santé, M. Kouroumplis: "Aujourd’hui Syriza n’est plus un parti de gauche. Il est avant tout un parti patriotique qui croit à la paix, à la démocratie et à la protection sociale. Nous demandons le droit de vivre dans la dignité." (Jim Yardley, The New York Times, 27-01-15). Il se pourrait donc, mais l’avenir n’est écrit nulle part, que l’on ait affaire déjà à l’enclenchement d’un processus de transmutation. Un parti de la gauche radicale s’emploie à mettre en œuvre les réformes de nature sociale-démocrate que seul il est à même d’accomplir compte tenu de sa légitimité populaire. Cette conversion politique n’ira pas sans déchirements. Ils ont commencé. Ils iront grandissant. Le messianisme d’Alexis Tsipras qui fait de lui un tacticien sans peur, mais non pas sans reproches, ne sera pas pour rien dans la mutation, voire l’impulsera. On verra là la ruse de l’histoire bien plutôt que le travail souterrain de la vieille taupe révolutionnaire. A n’en pas douter, Hegel ici l’emporte sur Marx. Mais c’est Freud et Lacan qui diront le dernier mot de l’Histoire, celui qui échappe, à savoir l’impossible qui fait en dernier ressort ses aléas.

(Lacan Quotidien n°468, 476 et 482)

4 commentaires:

Anonyme a dit…

c'est bien écrit

Anonyme a dit…

C'est la fin du mois, et je vois que le blog fonctionne toujours. C'est pas fini, hein Buster ?

Buster a dit…

C’est que j’ai pas encore trouvé le "post de fin parfait" :-)

Anonyme a dit…

Personne n'a relevé que Syriza est presque l'anagramme de Sarkozy. Qu'en pense l'intéressé ?