dimanche 15 février 2015

Sur la jetée




Un homme, une femme, une jetée... Non, nous ne sommes pas chez Marker, mais chez Vecchiali. La jetée n'est pas celle d'un aéroport, même si un avion passe dans le ciel et que la femme demande à l'homme si c'est son avion, mais celle d'un petit port de la Méditerranée, ce qui fait qu'on entend aussi un bateau et que la femme demande aussi à l'homme si c'est son bateau. Ça se passe la nuit, découpée en quatre nuits. Un homme, une femme... Et un texte. Adapté de Dostoïevski, Les Nuits blanches bien sûr... après Visconti et Bresson, auxquels Vecchiali rend hommage, des "hommages furtifs", parmi d'autres, plus vecchialiens, à Maria Schell ou Danielle Darrieux (via Max Ophuls). Parce que le film est d'abord vecchialien. Du Vecchiali schématisé mais du Vecchiali quand même, filmé chichement (Canon 5D et iPhone), entre ombres et lumières, rythmé par l'éclairage bleu-vert d'un phare, mais aussi le bruit métallique des amarres et le clapotis des vagues, d'où se détachent, parfaitement claires, deux voix qui dialoguent: celle, aigrelette et lumineuse, de Natacha (Astrid Adverbe) et celle, plus suave et ténébreuse, de Fédor (Pascal Cervo). Un dispositif pour le moins épuré, juste corrompu par quelques plans de jour (où n'apparaît que l'homme) et la séquence de la danse (qui n'appartient qu'à la femme: un extrait ). C'est très beau. Et en même temps très étrange. Si Fédor est un masochiste et Natacha, sa "créature", inventée à seule fin d'en tomber amoureux et qu'au dernier moment, quand elle aussi se dit amoureuse, elle le quitte "pour le rendre heureux de son malheur" (dixit Vecchiali), il est étonnant d'avoir mêlé aux Nuits blanches, œuvre de jeunesse, sous-titrée "roman sentimental (souvenirs d'un rêveur)", Les Carnets du sous-solœuvre-charnière, préfigurant les grands romans à venir, tant le masochisme du personnage n'est certainement pas le même dans les deux récits. Des récits qui s'opposent, créant ainsi au sein même du film un autre type de conflit - la contradiction - puisqu'il touche au même personnage (en l'appelant Fédor, Vecchiali l'assimile à l'écrivain, alors qu'en fait c'est plus compliqué). D'un côté, l'expérience du Bien, vouée à l'échec; de l'autre, la force du Mal, toujours triomphante. Entre les deux, une sorte de hiatus, une énigme qui restera irrésolue. Sauf à imaginer qu'il y a deux Fédor, deux personnages en un, celui qui rêve de Natacha et l'homme méchant du souterrain, tel qu'il apparaît dans le prologue et qui, lui, a peut-être connu Natacha dans le passé. Ce qui ferait finalement de Nuits blanches sur la jetée moins un grand film dostoïevskien (pas sûr d'ailleurs que Vecchiali aime Dostoïevski) qu'un beau film fantastique, c'est-à-dire subtilement pervers.        

[ajout du 18-02-15: sur Vecchiali, lire dans La Furia umana: Ad libitum, les jolies notes de Benjamin Esdraffo]     

36 commentaires:

Anonyme a dit…

Beau texte

Vous êtes drôlement prolifique en ce moment :)

Buster a dit…

Merci, mais c'est peut-être l'embellie qui précède la fin...

Anonyme a dit…

La fin de quoi ? De Balloonatic ?

Buster a dit…

Disons que pour l'instant je mets un point d'honneur à finir et donc à publier les textes démarrés ces derniers jours et restés inachevés faute de temps. Après on verra...

Geeke a dit…

Wait… what !?!

Buster a dit…

Bah ouais… :-)

Geeke a dit…

Vous m'inquiétez.

Buster a dit…

Cela dit c'est pas la première fois que j'envisage d'arrêter et je suis toujours là.

Geeke a dit…

C'est fantastique. Ou subtilement pervers. :)

Buster a dit…

Les deux. :-)

Geeke a dit…

À part ça c'est étonnant, ou pas très étonnant, à quel point le film a été l'occasion de beaux et bons textes critiques.

Buster a dit…

Par exemple?

Geeke a dit…

Presque tous ceux que j'ai pu lire sur le net via allociné je crois. On les sentait ravis, qu'un film soit l'occasion pour eux de parler avec style de mise en scène.

Buster a dit…

Ah oui? je vais aller voir.

Anonyme a dit…

Si vous arrêtez, c'est Borges qui va être déçu :)

Buster a dit…

Sûrement.

Anonyme a dit…

Morain aussi va être triste

Buster a dit…

C'est la vie.

reality is only temporary a dit…

Ah non Buster ! Je vous demande de ne pas vous arrêter !

Buster a dit…

Lol

Igor a dit…

Deux Fédor ? Pas idiot. On croit plus facilement à l'existence de deux Fédor qu'à l'inexistence de Natacha.

Buster a dit…

Deux Fédor deux, comme dirait M. Léon :-)

Pierre Léon a dit…

Vous savez très bien, Buster, que je n'ai rien à voir avec tout ça.

Buster a dit…

Oui c'est vrai, c'était pour rire...

S. Delorme a dit…

Encore une fausse joie ! Vous dites que vous allez arrêter mais vous en êtes incapable !

Anonyme a dit…

la revue le tigre a déjà annoncé sa fin ce mois-ci, c'est trop pour moi...

Buster a dit…

Ah mince… Après Hanin, encore un Tigre qui disparaît...

Fanny a dit…

En fait, vous allez vous arrêter mais vous ne savez pas quand exactement.

Buster a dit…

Voilà.

valzeur a dit…

Hello Buster,

Hé, mais ce que vous venez d’écrire, c’est la définition de la vie !!!

Bon, sinon, j’ai testé pour vous le dernier Eastwood, j’essaie de récupérer et j’écris peut-être plein d’horreurs dessus. Ca n’est pas son pire film, mais peut-être bien son plus répugnant (je n’ai ni vu Firefox, ni le Maître de Guerre, ceci dit).

Buster a dit…

Salut valzeur,

Pas vu le Clint Eastwood… et à vrai dire pas pressé de le voir, c’était quand son dernier bon film? Au siècle dernier? Allez-y, snipez-moi tout ça :-)

valzeur a dit…

Re Buster,

Alors, donc, American Sniper… D’abord, j’ai eu le mauvais goût après mon dernier post de lire le billet de Malausa qui lui est consacré. Le film de Eastwood serait « le récit d’une dépression », le cinéaste montrerait en Chris Kyle un soldat qui se transforme « peu à peu en fantôme », du Mizoguchi quoi (ou à peu près). Ah bon ? C’est ballot, je n’ai rien vu de tout ça ou alors à l’état de traces infinitésimales. Comme le dit le proverbe, il n’est de pire sot qui ne veut comprendre. Pour ma part, j’ai vu dans AS un western bas du front délocalisé en Irak avec des cowboys Marines et des indiens terroristes, le ratio américains tués/irakiens tués étant d’ailleurs de 1 pour 50, comme dans la majorité des westerns classiques. Tous les personnages irakiens ont la finesse des indiens chez le John Ford d’avant Les Cheyennes. Ce sont des lâches, des traîtres ou des sadiques de grand guignol, les enfants prennent le chemin de leurs affreux parents, et les femmes sont moches ou mutilées. Vraiment un peuple à éradiquer au plus vite. Par ailleurs, les Américains (majuscule de rigueur), ou en tout cas les militaires, sont tous bodybuildés et droits dans leurs bottes, à deux exceptions (on y reviendra). Après l’absorption de drogues hallucinogènes, j’aimerais bien moi aussi voir en American Sniper le miroir douloureux d’une âme tourmentée, mais c’est à peu près l’inverse qui se produit. Il est vrai que je ne suis pas aidé pour par un récit qui ne ménage aucun moment grand blanc de la dépression. Le film avance comme un métronome vers une fin expédiée et occultée ; il épouse en cela des personnages très bas du front que leurs actions dispensent de réflexion (ex : B. Cooper serre Bobonne sur fond de World Trade Center s’écroulant à la télé, plan suivant : le même court au centre de recrutement en bas de chez lui pour défendre la patrie). En terme de progression dramatique, le film de sniper est certainement encore moins exaltant que celui de déminage. Pour pallier ce grave problème, Eastood a donné à AS un rythme très soutenu qui met sur le même plan toutes les péripéties ; le massacre à coups de perceuse d’un enfant irakien par un monstrueux terroriste est traité sur la même échelle émotionnelle que la découverte horrifique de l’hypertension du héros pendant que son épouse enceinte se fait échographier (« Oh, mon Dieu, tu as 17/11 !!! », « C’est beaucoup ? »). Du coup, on ne s’ennuie jamais vraiment dans AS, et on a bien le temps de voir que tout est con et au ras des pâquerettes, voir même en dessous au niveau du fumier qui les fait pousser. Parce que, dans le fond, et même à la surface, American Sniper est un film sacrément abject. Qu’il soit va-t-en guerre et con-con, pourquoi pas s’il était génial visuellement, d’un souffle et d’une puissance inégalée, eisensteinien ou ce qu’on veut. Mauvaise pioche. L’écriture est téléguidée, simpliste ; les scènes entre Cooper et sa femme semblent générées par un ordinateur qui aurait visionné tous les films de guerre/ d’action où le héros délaisse sa chère et tendre pour cause de patrie/monde à sauver ; je ne parle même pas des rebondissements prévisibles comme une chtouille pour un acteur porno (compagnons d’armes morts au combat, hybris du héros qui le fait commettre une erreur potentiellement fatale, etc). Aucun personnage secondaire n’existe, tous les SEALS et marines qui entourent Cooper sont interchangeables ; quand un puis deux sont zigouillés, on peine à les distinguer autrement que par leur typage physique (le blond aux joues pleines, le grand brun émacié). Et faut-il vraiment que je parle des effets numériques, tempête de sable et tout le toutim ?

valzeur a dit…

La suite…

American Sniper n’est rien d’autre qu’une autoroute propagandiste neo-con sur la grandeur américaine et la nécessité d’aller bien loin au chaud dégommer tous les vilains, y compris les petits enfants aux yeux si grands avec des grenades dans les mains. Il est d’ailleurs symptomatique que la scène traumatique qui pourrait attester de la lecture malausienne du film ne soit pas l’assassinat par Bradley Cooper de l’enfant terroriste (après tout, c’est normal), mais son impossibilité à sauver le petit irakien tué par le Boogeyman terroriste (une scène aussi proche en subtilité que celle du tueur à la hache dans l’Echange). Lors d’un moment curieux et raté, Cooper est entrepris dans un garage par un ancien GI qu’il a sauvé ; celui-ci lui montre sa prothèse et en profite, se penchant vers le moutard de Cooper, pour sortir une de ces phrases inénarrables qui donne au spectateur le sentiment de la double-vue (puisqu’on l’a prédit trois minutes avant qu’elle n’arrive) : « …. Je voulais te dire, ton père, c’est un héros ». Or, le père en question, il n’a pas l’air bien pendant toute la scène, pas seulement parce que le GI amputé le dragouillerait presque à la façon du réceptionniste dans Eyes Wide Shut, mais surtout parce qu’avant toute cette dégoulinure « tu m’as sauvé », Cooper entend distinctement un bruit de perceuse ou à peu près (on voit l’instrument), qui lui rappelle inévitablement la mort du petit enfant victime irakien aux yeux si purs (pas le vilain enfant terroriste, je précise, il y en a deux, même trois, le troisième hésitant entre ordure et victime). Tout ça pour dire, que Malausa a raison sur ce point, Cooper est un peu hanté quand même, par le retour du refoulé, d’une façon presque aussi délicate que l’était J.Edgar (une autre scène lamentable, celle du Saint-Bernard, illustre la même idée). De là à faire de AS les Contes de la Lune Vague après la Tempête de Sable, ce sera un peu juste. Bon, alors, dans AS, tout le monde – hormis ces chiens d’infidèle – veut protéger la Nation en dégommant les méchants. Tout le monde vraiment ? Passons sur Bobonne qui veut son chéri à côté pour monter le lit de bébé, ça n’est après tout qu’une femme. Recentrons nous sur deux figures masculines (et même trois) qui sont moins reluisantes : d’abord, le Marine escorte de Cooper lors du zigouillage originel, le Gamin (et sa mère d’ailleurs), il est roublard, grinçant, mais surtout – horrrreur !!! – lâche. A un moment-clef de la construction hagiographie autour de Kyle (le modèle), Eastwood le fait descendre avec le tout-venant épauler les Marines, le brave homme en ayant un peu assez que ces potes se fassent dessouder pendant qu’il est bien au chaud sur son toit. Là, Kyle/Cooper somme son garde du corps Marine de le suivre sous peine de ne plus jamais le voir, et celui-là visiblement hésite. Plan suivant, Cooper est avec ses amis, il y aura des morts, baptême du feu, blah blah blah. Mais pas de trace du garde du corps que l’on ne reverra plus puisque le film à l’instar de Kyle/Cooper a évacué ce fruit pourri. Idem pour le frère cadet, plus petit et maigre, presque souffreteux avec de faux airs de Brad Dourif ; on devine évidemment que Cooper est son modèle et lui aussi se tourne vers l’Armée, si ça n’est que le dernier plan où on le voit croisant son aîné entre deux missions sur un tarmac le montre tétanisé, terrifié, terminant son dialogue par une sorte de « Fuck them all » qui inclut aussi, semble-t-il les Américains. Horreur Suprême. Le pauvre acteur ne montrera plus le bout de son nez du film, après cette affreuse, convenons-en, saillie antimilitariste.

valzeur a dit…

La fin :

Reste le dernier… Le meurtrier de Chris Kyle, un vétéran traumatisé qu’il suivait après son retour aux States. On verra juste celui-ci devant sa voiture alors qu’il attend Kyle/Cooper, et devinez quoi, l’acteur n’a évidenment pas le type Channing Tatum, brave gars élevé aux hormones et aux stéroïdes, mais il ressemble assez franchement au frère de Kyle. Eastwood nous épargnera son assassinat, un digne carton nous apprendra la fin tragique avant de semer des images d’archives de l’enterrement de Chris Kyle, héros national (et c’est vrai qu’avec une telle fin, on ne peut à la façon de Malausa que constater l’ampleur critique et antimilitariste de American Sniper… je plaisante, hein ?). On aura entendu auparavant Cooper déclarer que comme Edith Piaf il ne regrettait « rien de rien » de tous ses meurtres pour la patrie. Cool. Et évidemment, mettre en scène l’assassinat d’un « bon » vétéran rentré glorieux d’opérations par un « mauvais » vétéran rentré traumatisé d’opérations serait sous-entendre cette infamie, qu’une « guerre nécessaire et juste », ça peut rendre dingue. Donc plutôt que de figurer la réalité, supprimons là et maintenons la légende par une belle ellipse, hop !
Le vrai mystère avec Eastwood est qu’un cinéaste aussi médiocre, répugnant et idéologiquement douteux soit transformé en grand penseur humaniste à chaque film putride (le dernier en date, J. Edgar) par la critique de gauche molle libérale, grosso merdo. Il est dommage que personne n’ait pris le relais de Pauline Kael, la première à voir l’inanité de ce cinéma primaire et plan-plan. Enfin, Buster, que ça ne vous dégoûte pas d’aller perdre 2h10 de votre vie, hein ?

Buster a dit…

Merci valzeur. Je vais peut-être replacer votre critique dans un billet dédié au film, au cas où certains voudraient polémiquer…

Christophe a dit…

valzeur, merci de laisser "les indiens chez le John Ford d’avant Les Cheyennes." en dehors de vos diatribes.
(c'est ballot, vous avez eu trois mois pour combler votre ignorance sur la question mais la rétrospective à Bercy est sur le point de s'achever)