mardi 24 février 2015

De tout et de rien

Dans "Structure du fait divers" (1962), Barthes - dont la mort aurait relevé du fait divers si ce n'avait pas été Barthes (il fut renversé par une camionnette en sortant du Collège de France) - pointait les deux principaux types de relation sur lesquels s'articule le fait divers: la relation de causalité et la relation de coïncidence. Dans le premier cas c'est, plus que la causalité, les troubles de la causalité qui servent l'articulation, troubles que sont par exemple le différé (le fait que la cause n'est pas identifiable au départ) et la déviation (le fait que ce n'est pas la cause qu'on attendait qui finalement apparaît). Quant à la relation de coïncidence, elle est repérable, notamment, à travers le rapprochement de deux éléments (Barthes parle de termes, de contenus, de parcours...) qualitativement distants, au point parfois de retourner la causalité ("en vertu d'un dessin exactement symétrique"). Ainsi lorsque l'auteur d'un crime se révèle être le chef de la police... Et Barthes d'avancer: "on pourrait dire que la causalité du fait divers est sans cesse soumise à la tentation de la coïncidence, et qu'inversement la coïncidence y est sans cesse fascinée par l'ordre de la causalité. Causalité aléatoire, coïncidence ordonnée, c'est à la jonction de ces deux mouvements que se constitue le fait divers: tous deux finissent en effet par recouvrir une zone ambiguë où l'événement est pleinement vécu comme un signe dont le contenu est cependant incertain. Nous sommes ici, si l'on veut, non dans un monde du sens, mais dans un monde de la signification [J'entends par sens le contenu (le signifié) d'un système signifiant, et par signification le procès systématique qui unit un sens et une forme, un signifiant et un signifié.]"
Qu'en est-il de Foxcatcher? A bien des égards le film s'inscrit dans cette approche barthésienne du fait divers. Coïncidence ordonnée (qui rapproche un richissime héritier et un simple lutteur, quand bien même il serait champion olympique), causalité aléatoire (c'est l'autre lutteur, le frère, lui aussi champion olympique, qui sera la victime)... surtout cette zone ambiguë où l'événement est vécu comme un signe au contenu incertain. C'est ce qui rend le fait divers saisissant. Quelque chose surgit, d'un coup, qui disperse le sens et précipite le récit, un récit que le film se charge de reconstituer sous forme d'archive, procédant par bribes et trouées... A ce niveau, structurel donc, Foxcatcher est plutôt réussi. Ce qui l'est moins, c'est le récit proprement dit, que Miller limite trop à cette fonction d'archive, s'interdisant toute échappée, au niveau de la fiction, ce qui fait que les stéréotypes, propres au fait divers et ici particulièrement marqués - voyants comme le nez au milieu de la figure, le nez de Carell évidemment -, ne se trouvent jamais surmontés. Et ce d'autant plus que le personnage de du Pont, le milliardaire, les cumule quasiment à lui tout seul: mégalomane, paranoïaque, drogué et surtout homosexuel refoulé, humilié par maman... Pour le coup on reste sur un terrain très balisé, qui voit chaque personnage incarner, l'un, du Pont, la perversion destructrice, l'autre, le cadet des Schulz, l'innocence dévoyée, alors que le troisième, l'ainé, censé assurer le moyen terme, est réduit à une image familiale... Le récit aurait vraiment gagné à s'aventurer ailleurs, quitte à égarer le spectateur, du côté par exemple "ornithologist-philatelist-philantropist" de du Pont, ou encore de la lutte (le sport), non pas à travers sa symbolique sexuelle, trop manifeste, mais sur un versant plus politique, qui fasse écho à ce que fut ce sport dans l'Antiquité, en termes de promotion et de corruption... Certes Miller le montre par endroits, au détour d'un plan, mais de façon tellement plaquée (ça reste sans suite) qu'on a l'impression que c'est pour mieux s'en débarrasser. A vrai dire le film se contente surtout d'entrecroiser ce que représente chacun des personnages, à la manière des lutteurs lorsqu'ils sont au sol, ce qui fait qu'on n'arrive pas toujours à les distinguer, à deviner à qui appartient telle ou telle partie du corps, créant cette espèce de flou signifiant que la critique, bluffée, a trouvé si génial. Le problème est là: si le récit ne préfigure pas exactement ce qui va arriver, du fait de l'indistinction, il n'arrive jamais non plus à le transfigurer.

Music with changing parts de Philipp Glass. C'est la musique du dernier Dupieux, beau film "répétitif", il va sans dire... 

3 commentaires:

Anonyme a dit…

j'ai rien compris

Buster a dit…

C'est pas grave.

Anonyme a dit…

Merde, l'otage au Yémen, c'est la copine de Burdeau ?