samedi 21 février 2015

[...]

Pas encore vu American sniper d'Eastwood, et pas pressé de le voir... Je laisse donc la parole aux autres, à commencer par valzeur, le sniper le plus redoutable de la critique, qui nous a gratifié d'un long commentaire sur le film:

Attention! sniper et spoiler!

D’abord, j’ai eu le mauvais goût après mon dernier post de lire le billet de Malausa qui lui est consacré. Le film d'Eastwood serait "le récit d’une dépression", le cinéaste montrerait en Chris Kyle un soldat qui se transforme "peu à peu en fantôme", du Mizoguchi quoi (ou à peu près). Ah bon? C’est ballot, je n’ai rien vu de tout ça ou alors à l’état de traces infinitésimales. Comme dit le proverbe, il n’est de pire sot que celui qui ne veut comprendre. Pour ma part, j’ai vu dans American sniper un western bas du front délocalisé en Irak avec des cowboys Marines et des indiens terroristes, le ratio américains tués/irakiens tués étant d’ailleurs de 1 pour 50, comme dans la majorité des westerns classiques. Tous les personnages irakiens ont la finesse des indiens chez le John Ford d’avant les Cheyennes. Ce sont des lâches, des traîtres ou des sadiques de grand guignol, les enfants prennent le chemin de leurs affreux parents, et les femmes sont moches ou mutilées. Vraiment un peuple à éradiquer au plus vite. Par ailleurs, les Américains (majuscule de rigueur), ou en tout cas les militaires, sont tous bodybuildés et droits dans leurs bottes, à deux exceptions (on y reviendra). Après l’absorption de drogues hallucinogènes, j’aimerais bien moi aussi voir en American sniper le miroir douloureux d’une âme tourmentée, mais c’est à peu près l’inverse qui se produit. Il est vrai que je ne suis pas aidé par un récit qui ne ménage aucun moment grand blanc de la dépression. Le film avance comme un métronome vers une fin expédiée et occultée; il épouse en cela des personnages très bas du front que leurs actions dispensent de réflexion (ex: B. Cooper serre Bobonne sur fond de World Trade Center s’écroulant à la télé, plan suivant: le même court au centre de recrutement en bas de chez lui pour défendre la patrie). En termes de progression dramatique, le film de sniper est certainement encore moins exaltant que celui de déminage. Pour pallier ce grave problème, Eastwood a donné à American sniper un rythme très soutenu qui met sur le même plan toutes les péripéties; le massacre à coups de perceuse d’un enfant irakien par un monstrueux terroriste est traité sur la même échelle émotionnelle que la découverte horrifique de l’hypertension du héros pendant que son épouse enceinte se fait échographier ("Oh, mon Dieu, tu as 17/11!!!" - "C’est beaucoup?").
Du coup, on ne s’ennuie jamais vraiment dans American sniper, et on a bien le temps de voir que tout est con et au ras des pâquerettes, voir même en dessous au niveau du fumier qui les fait pousser. Parce que, dans le fond, et même à la surface, American Sniper est un film sacrément abject. Qu’il soit va-t-en guerre et con-con, pourquoi pas, s’il était génial visuellement, d’un souffle et d’une puissance inégalée, eisensteinien ou ce qu’on veut. Mauvaise pioche. L’écriture est téléguidée, simpliste; les scènes entre Cooper et sa femme semblent générées par un ordinateur qui aurait visionné tous les films de guerre/d’action où le héros délaisse sa chère et tendre pour cause de patrie/monde à sauver; je ne parle même pas des rebondissements prévisibles comme une chtouille pour un acteur porno (compagnons d’armes morts au combat, hybris du héros qui le fait commettre une erreur potentiellement fatale, etc). Aucun personnage secondaire n’existe, tous les SEALs et Marines qui entourent Cooper sont interchangeables; quand un puis deux sont zigouillés, on peine à les distinguer autrement que par leur typage physique (le blond aux joues pleines, le grand brun émacié). Et faut-il vraiment que je parle des effets numériques, tempête de sable et tout le toutim? American sniper n’est rien d’autre qu’une autoroute propagandiste néo-con sur la grandeur américaine et la nécessité d’aller bien loin au chaud dégommer tous les vilains, y compris les petits enfants aux yeux si grands avec des grenades dans les mains. Il est d’ailleurs symptomatique que la scène traumatique qui pourrait attester de la lecture malausienne du film ne soit pas l’assassinat par Bradley Cooper de l’enfant terroriste (après tout, c’est normal), mais son impossibilité à sauver le petit irakien tué par le Boogeyman terroriste (une scène aussi proche en subtilité que celle du tueur à la hache dans l’Echange). Lors d’un moment curieux et raté, Cooper est entrepris dans un garage par un ancien GI qu’il a sauvé; celui-ci lui montre sa prothèse et en profite, se penchant vers le moutard de Cooper, pour sortir une de ces phrases inénarrables qui donne au spectateur le sentiment de la double-vue (puisqu’on l’a prédit trois minutes avant qu’elle n’arrive): "Je voulais te dire, ton père, c’est un héros". Or, le père en question, il n’a pas l’air bien pendant toute la scène, pas seulement parce que le GI amputé le dragouillerait presque à la façon du réceptionniste dans Eyes wide shut, mais surtout parce qu’avant toute cette dégoulinure "tu m’as sauvé", Cooper entend distinctement un bruit de perceuse ou à peu près (on voit l’instrument), qui lui rappelle inévitablement la mort du petit enfant victime irakien aux yeux si purs (pas le vilain enfant terroriste, je précise, il y en a deux, même trois, le troisième hésitant entre ordure et victime). Tout ça pour dire que Malausa a raison sur ce point, Cooper est un peu hanté quand même, par le retour du refoulé, d’une façon presque aussi délicate que l’était J. Edgar (une autre scène lamentable, celle du Saint-Bernard, illustre la même idée). De là à faire d'American sniper les "Contes de la Lune Vague après la Tempête de Sable", ce sera un peu juste.
Bon, alors, dans American sniper, tout le monde - hormis ces chiens d’infidèles - veut protéger la Nation en dégommant les méchants. Tout le monde vraiment? Passons sur Bobonne qui veut son chéri à côté pour monter le lit de bébé, ça n’est après tout qu’une femme. Recentrons-nous sur deux figures masculines (et même trois) qui sont moins reluisantes: d’abord, le Marine escorte de Cooper lors du zigouillage originel, du gamin (et de sa mère d’ailleurs), il est roublard, grinçant, mais surtout - horrrreur!!! - lâche. A un moment-clef de la construction hagiographique autour de Kyle (le modèle), Eastwood le fait descendre avec le tout-venant épauler les Marines, le brave homme en ayant un peu assez que ses potes se fassent dessouder pendant qu’il est bien au chaud sur son toit. Là, Kyle/Cooper somme son garde du corps Marine de le suivre sous peine de ne plus jamais le voir, et celui-là visiblement hésite. Plan suivant, Cooper est avec ses amis, il y aura des morts, baptême du feu, blah blah blah. Mais pas de trace du garde du corps que l’on ne reverra plus puisque le film à l’instar de Kyle/Cooper a évacué ce fruit pourri. Idem pour le frère cadet, plus petit et maigre, presque souffreteux avec de faux airs de Brad Dourif; on devine évidemment que Cooper est son modèle et lui aussi se tourne vers l’Armée, si ce n’est que le dernier plan où on le voit croisant son aîné entre deux missions sur un tarmac le montre tétanisé, terrifié, terminant son dialogue par une sorte de "Fuck them all" qui inclut aussi, semble-t-il, les Américains. Horreur suprême. Le pauvre acteur ne montrera plus le bout de son nez du film, après cette affreuse, convenons-en, saillie antimilitariste. Reste le dernier... Le meurtrier de Chris Kyle, un vétéran traumatisé qu’il suivait après son retour aux States. On verra juste celui-ci devant sa voiture alors qu’il attend Kyle/Cooper, et devinez quoi?, l’acteur n’a évidemment pas le type Channing Tatum, brave gars élevé aux hormones et aux stéroïdes, mais il ressemble assez franchement au frère de Kyle. Eastwood nous épargnera son assassinat, un digne carton nous apprendra la fin tragique avant de semer des images d’archives de l’enterrement de Chris Kyle, héros national (et c’est vrai qu’avec une telle fin, on ne peut à la façon de Malausa que constater l’ampleur critique et antimilitariste d'American sniper... je plaisante, hein). On aura entendu auparavant Cooper déclarer que comme Edith Piaf il ne regrettait "rien de rien" de tous ses meurtres pour la patrie. Cool. Et évidemment, mettre en scène l’assassinat d’un "bon" vétéran rentré glorieux d’opérations par un "mauvais" vétéran rentré traumatisé d’opérations serait sous-entendre cette infamie, qu’une "guerre nécessaire et juste", ça peut rendre dingue. Donc plutôt que de figurer la réalité, supprimons là et maintenons la légende par une belle ellipse, hop! Le vrai mystère avec Eastwood est qu’un cinéaste aussi médiocre, répugnant et idéologiquement douteux soit transformé en grand penseur humaniste à chaque film putride (le dernier en date, J. Edgar) par la critique de gauche molle libérale, grosso merdo. Il est dommage que personne n’ait pris le relais de Pauline Kael, la première à voir l’inanité de ce cinéma primaire et plan-plan.

Sinon le texte de Malausa: 

A lire aussi Nieuwjaer  et Momcilovic . On me conseille également Burdeau, aka "Moi la vérité, je parle", mais je ne suis pas abonné à Mediapart... si une bonne âme pouvait m'envoyer le texte.

49 commentaires:

Anonyme a dit…

Positif est formel : Clint Eastwood garde toute sa liberté de jugement et toute sa lucidité. La guerre, la violence, le patriotisme ne lui inspirent, dans "American Sniper", ni une version désabusée ni un enthousiasme aveugle, mais un sentiment douloureux de la dureté des affrontements et des choix, une âpre exigence de vérité, dans la lignée de Wellman, de Walsh et de Fuller.

Anonyme a dit…

Positif toujours (la fin de l'article de Bourget) :

Cette remise en question de la culture "virile" des armes à feu étonnera peut-être de la part d'un acteur et réalisateur dont la filmographie compte des titres comme "Magnum Force", "Haut les flingues !" et autres "Dans la ligne de mire". Incarné par Bradley Cooper, Kyle a quelque chose d'Ethan Edwards, le héros de "La Prisonnière du désert", encore un Texan que sa rigueur morale, sa haine du sauvage, sa soif de vengeance mènent à la lisière de la folie. Eastwood, le dernier des géants, dans les pas de John Ford.

Buster a dit…

Wellman, Walsh, Fuller, Ford… rien que ça, il faut absolument que j'aille voir ce film :-)

Anonyme a dit…

Bonjour Buster,

"Le vrai mystère avec Eastwood est qu’un cinéaste aussi médiocre, répugnant et idéologiquement douteux soit transformé en grand penseur humaniste à chaque film putride"(sic) ... il y en a un qui a oublié de prendre son Prozac manifestement.
Clint Eastwood est un grand metteur en scène, et ce depuis son premier film, Play misty for me (1971). Il a appris le cinéma d'abord en tant qu'acteur de séries, puis de longs. Il a deux mentors : Don Siegel, à qui il a emprunté le caractère rectiligne de l'intrigue et l'absence de fioritures ; et Sergio Leone (désolé), dont il a repris la dilatation du temps qui donne une aura surnaturelle au personnage. Ses intrigues ne sont peut-être pas celles d'un humaniste, mais elle ne sont en aucun cas "médiocre(s)". Je rappelle que le fond et la forme sont deux choses différentes qui fusionnent dans la mise en scène pour donner naissance au film proprement dit. Sur la forme, Eastwood a toujours été un très bon metteur en scène. Sur le fond, à chacun ses goûts.

Ludovic

Anonyme a dit…

Médiocre, idéologiquement douteux, putride ? Revoir Honkytonk Man avant d'écrire des âneries. Les Indiens de Ford, dénués de finesse avant Les Cheyennes ? Revoir Fort Apache ou She Wore a Yellow Ribbon avant d'écrire des idioties.

Buster a dit…

valzeur c'est le fils caché de Pauline Kael, il fait pas dans la dentelle :-)

(du coup je vais le voir ce film, dans exactement 10mn… verdict demain)

valzeur a dit…

Hello Buster,

Avez-vous remarqué comme les esprits s’échauffent dès qu’on ose toucher aux mâles dominants du cinéma hollywoodien, Ford ou Eastwood ?
Je n’ai aucune passion pour Ford, mais quelques-uns de ses films sont extraordinaires. Je méprise profondément le cinéma d’Eastwood, mais j’avoue ressentir une sorte de tendresse coupable pour certains, bien peu.
Ceci dit, s’il me fallait choisir le pire film d’Eastwood sous peine d’être livré à une foule de bacchantes cinéphiles (ou de bacchants, d’ailleurs - bas cons, tiens !), je me laisserai certainement mourir sur le côté. Que choisir ? Mystic River, la Bouse de Madison, l’Echange, Bird, Space Cowboys, Iwo Jima ? (et je n’ai même pas vu Firefox, ou l’Epreuve de Force, ce qui m’aurait sûrement aidé). Mon coeur balance...
En attendant ce dilemme, bon film, Buster (je plaisante !) ? Vous avez pris du gaz hilarant pour le retour ? Vous allez quand même aller voir un film très sombre et hanté où la noirceur des sentiments fait se ronger les ongles et les sangs, j’espère que vous n’avez pas oublié non plus votre combinaison de plongée ? C’est tellement profond…
Allez, 1000 LOL (au bas mot), et ne m’en veuillez pas trop (j’ai l’impression que c’est à cause de moi que vous vous tapez cette purge)

Moi la vérité, je parle a dit…

American Sniper est sorti sur les écrans américains à Noël. L’adaptation par Clint Eastwood de l’autobiographie du « sniper le plus redoutable de l’armée américaine » ne cesse depuis de casser la baraque et de susciter la controverse. D’un côté c’est – de très loin – le plus grand succès à ce jour pour le cinéaste et même pour un film de guerre dans l’histoire du cinéma. De l’autre, des accusations de propagande pro-guerre sont venues et continuent de venir d’un peu partout, notamment proférées par un comique, une Palme d’or et un linguiste.
Le premier est Seth Rogen, qui a comparé American Sniper au film nazi inséré par Quentin Tarantino dans Inglourious Basterds. La star de The Interview a ensuite fait marche arrière. La deuxième est Michael Moore. Il a rappelé que les snipers ne sont pas des héros mais des lâches tirant dans le dos, et que l’un d’eux abattit son oncle pendant la Seconde Guerre mondiale. Moore a ensuite précisé avec humour qu’il ne ferait jamais appel aux forces spéciales des SEAL – dont était Chris Kyle, le héros d’American Sniper –, sauf pour se protéger de l’agressivité soulevée par son message. Le troisième est Noam Chomsky. Le linguiste s’en est pris à la réception élogieuse d’un film qu’il admet n’avoir pas vu avant d'avancer que, si terrorisme il y a, la condamnation ne doit pas en être portée contre les Irakiens abattus par Kyle, mais contre Barack Obama et l’administration américaine.
Autant dire que ça chauffe. Michelle Obama a volé au secours du film, ainsi que l’inénarrable Sarah Palin et le républicain Newt Gringrich, ce dernier en suggérant qu’un stage auprès de Boko Haram ou de l’État islamique saurait modérer les vues de Michael Moore sur la malfaisance des snipers.
Il y a bizarrement un absent de ces débats, qui n’est autre que Clint Eastwood. La faute à un contexte, il est vrai particulier ? Dans la plupart des articles américains, comme dans ceux parus en avance ici pour prendre la mesure de l’événement, on semble oublier qu’American Sniper n’est pas signé d’un nouveau venu, ni même d’un vieillard de 84 ans sorti de sa retraite pour tirer une ultime salve, mais qu’il s’agit du 34e film réalisé par quelqu’un qui travaille dans le cinéma depuis soixante ans. Et qui, c’est le moins que l’on puisse dire, n’en est pas à ses premières armes en matière de polémique pour droitisme.

Moi la vérité, je parle a dit…

« Destruction aveugle », « massacres systématiques », « … la seule chose qui l’intéresse : appuyer sur la détente ». Ce pourrait être un test : qui parle ? Ce n’est pas l’auteur de Bowling for Columbine et de Fahrenheit 911. Ce n’est pas quelque belle âme de gauche outrée par la complaisance qu'Eastwood met à montrer les cartons du sniper. C’est la célèbre critique américaine Pauline Kael dans un brûlot de janvier 1974 portant sur Magnum Force, suite donnée par Ted Post aux aventures du justicier interprété par Eastwood, Harry Callahan alias « Dirty Harry », et aujourd’hui repris dans Chroniques américaines (éditions Sonatine).
« Jeux de massacre » est un article qui a pesé. Son propos a façonné la perception d’Eastwood comme acteur, personnage puis cinéaste véhiculant « une idéologie réactionnaire », voire « un fascisme médiéval ». Or chacun se souvient que l’inspecteur Harry ne sortait jamais sans son « très gros flingue », pour parler comme Alain Chabat dans un mémorable sketch des Nuls. L’imposant canon du .44 Magnum a orné maintes affiches et maintes couvertures de livre, dont celle de The Dream Life de J. Hoberman, ouvrage sous-titré « Movies, Media and the Mythology of the Sixties » qu’il faudrait se dépêcher de traduire.
American Sniper s’ouvre ainsi, quarante ans plus tard. « Allah o’akbar » résonne sur les cartons du générique, un char américain roule au pas dans une ville irakienne, puis apparaît Kyle, allongé en embuscade sur un toit. Avant même son visage, c’est son « phallus géant » – Kael encore – qu’on découvre, le canon long et effilé du fusil qu’il manie comme nul autre.
Rien n’aurait donc changé, sous le soleil plombé du macho Eastwood ? Au contraire. Le Clint de 2015 est très loin de celui de 1974. Entre-temps, l’homme a réalisé de nombreux films qui ont progressivement renversé le verdict de Kael, lui ont gagné les faveurs de la critique et permis d’être reconnu comme un cinéaste humaniste : comme le dernier classique hollywoodien, au lieu de la brute des débuts.
On ne retracera pas ici chaque étape de l'histoire. Juste quelques jalons. Bird (1988), portrait de Charlie Parker, a surpris. Le western Impitoyable (1992) a pu être lu comme un film marxiste. Et le diptyque de 2006 sur la guerre dans le Pacifique, Mémoires de nos pères/Lettres d’Iwo Jima, filmé l'un du point de vue américain, l’autre du point de vue japonais, a achevé de démontrer combien Eastwood avait élargi sa vision des choses.
Il y a donc comme un effarement à voir certains s’aventurer sans munitions dans American Sniper. Comment peut-on imaginer rendre compte d’un tel film en occultant le parcours résumé à l’instant ? Je veux bien que le sujet soit explosif. Je veux bien que la carrière d’Eastwood soit longue et inégale, et que certains films récents aient donné des signes de gâtisme : je citerai – sentiment personnel sous réserve de revoyure – Invictus (2009) et J. Edgar (2011).
Il n’empêche qu’American Sniper a une fermeté que nul ne devrait contester, à commencer par ses détracteurs. Impossible alors de ne pas se demander ce que cela peut bien signifier, qu’après une longue éclipse pacifiste notre Clint paraisse revenu à ses bellicistes amours.

Moi la vérité, je parle a dit…

Enchâssement, écrasement

Des 250 « tirs létaux » que Chris Kyle s’attribue dans son livre, l’armée en a confirmé 160, chiffre déjà dément. Kyle aura effectué cinq « tours » en Irak, où il sera resté au total mille jours. Là-bas, sa réputation de tireur d’exception se répand vite, de sorte qu’il devient la coqueluche de ses frères d’armes et gagne le surnom de « Légende ». À la fois terreur et sauveur, il est l’homme sur qui les autres savent pouvoir compter.
Clint Eastwood a traversé les décennies et les genres. S’il y a toutefois une chose qui n’a cessé de l’occuper, c’est bien la légende. Comme elle se construit et comment elle se transmet. Quel poids elle pèse sur les épaules qui en héritent. Combien il est vain d'espérer s’en défaire.
L’affaire a commencé avec le poncho et les cigarillos de l’« Homme sans nom » incarné dans les westerns de Sergio Leone. Elle a atteint un sommet de masochisme et un sommet tout court avec les rhumatismes du William Munny d'Impitoyable, ex-« tueur de femmes et d’enfants » contraint de décrocher la carabine du mur pour sauver sa ferme et honorer l'infamie attachée à son nom. Dans l’intervalle, elle a transité par Josey Wales et par Red Stovall, par Bronco Billy et par d’autres encore. Avant d’ajouter aujourd'hui Chris Kyle à la liste.
La légende, la construction mythologique du héros ressortit à tout le spectre idéologique par quoi est passé Eastwood. Aucun cinéaste n’en a traité avec une telle constance. La raison pourrait en être simple : l’homme se vit – peut-on lui donner tort ? – comme le dernier mythe hollywoodien.
American Sniper ne parle pas d’autre chose. Seulement il en parle dans le contexte explosif de la guerre en Irak. Et il en parle à un moment du cinéma qui n’a plus grand-chose à voir avec celui où s’illustrèrent Sergio Leone et Don Siegel, ou même avec les premières années 1990, date d’Impitoyable et d’autres apogées de l’œuvre eastwoodienne. Seul Gran Torino (2008) pourrait à la limite lui être comparé, avec Clint en vieux raciste éructant.
Nouveauté de taille : tout est au présent, dans American Sniper. Eastwood enregistre une pure succession d’allées et venues entre la maison et le front, se contentant de numéroter les « tours ». Entre ici et là-bas, zéro transition. Tout est aplati, et la légende est presque instantanément là. Elle surtout est au présent, si une telle chose est concevable.

Moi la vérité, je parle a dit…

L’unique crochet temporel que s’autorise le film est le flash-back sur l’enfance texane et la formation de Chris, tandis qu’il tient en joue une femme et son enfant qui seront ses premières victimes. La généalogie du « Berger », avec chasse en famille, messe le dimanche et rudes leçons paternelles, n’est pas la meilleure part d’American Sniper. Elle montre toutefois qu’Eastwood n’a pas renoncé à inscrire la construction de son héros dans les racines de la mythologie américaine.
Cette respiration à peine effleurée fut longtemps le secret et le génie de l’entreprise eastwoodienne. C’était le temps étiré à l’envi que prenaient l’Homme sans nom ou celui des hautes plaines pour émerger de la profondeur de champ où ils n’étaient qu’une tache et prendre figure, avancer jusqu’à nous au point de presque nous toucher. D’un côté la silhouette qui grandit peu à peu, de l’autre l’œil qui se plisse pour voir venir : tout Eastwood a pu loger là. Ce plissement demeure, dans American Sniper, transporté sur le visage buté de l’irréprochable Bradley Cooper. Mais il y est comme comprimé dans le trou d’épingle d’une visée anéantissante.
C’étaient aussi les structures enchâssées, avec récit dans le récit, de deux merveilles tournées à la suite. Un monde parfait (1993) inscrit l’escapade du malfrat et de son petit otage dans le point de vue de leurs poursuivants, parmi lesquels Clint en flic arriéré. Sur la route de Madison (1995) resitue l’aventure adultérine de la ménagère et du photographe ­– Clint encore, cheveux au vent – dans un jeu épistolaire qui mêle présent et passé.
Cet enchâssement demeure aussi, dans American Sniper. Mais dans une version comme ratatinée à dessein. D’une part, il se dit à travers une légende construite si vite qu’elle est rabattue sur elle-même. Et d’autre part, il se marque à travers la distance qui sépare la maison et le front, à la fois immense et réduite à rien par le téléphone portable.
Le temps n’est plus, chez Eastwood, où le héros pouvait mettre du temps à arriver, à venir et à revenir, ce temps du retour du « cavalier pâle » et de tous ces fantômes qui firent tant pour son aura. Il n’y a pas de temps, dans American Sniper. Il n’y a que l’arithmétique des tirs et des cadavres. Il n’y a pas de retour. Il n’y a que des « tours ». Et avec eux la litanie des plaintes de l’épouse, déplorant qu’après chacun son mari lui revienne moins humain et plus lointain.
Alors oui, l’ensemble a moins de souffle qu’autrefois. C’est que l’action et la légende sont sans recul : un écrasement en découle nécessairement. Alors oui, des étourderies prêtent à sourire, comme le bébé en plastique – qui fit jaser – et l’approximation des effets numériques. C’est qu’Eastwood est occupé ailleurs. Alors oui, le raccord entre le daim de l’enfant et la première victime de l’adulte est maladroit, voire obscène. C’est que, dans une telle logique, même les détours généalogiques sont voués à apparaître comme des raccourcis.M

Moi la vérité, je parle a dit…

Opacités du biopic

Impossible de parler d’American Sniper sans le replacer dans l’enceinte de la mythologie eastwoodienne. Impossible, aussi bien, sans l’inscrire au sein d’un cinéma placé sous la domination du biopic.
Le biopic contemporain ne resitue pas faits et gestes dans l’ordre d’une causalité dévoilée. Il récuse au contraire les explications, surtout psychologiques. Il ne retrace pas la courbe d’une vie. Il préfère additionner des moments comme autant d’épisodes – influence de la série télé – dont il importe de préserver l’opacité.
Eastwood avait déjà donné dans le biopic actuel, avec le moche J. Edgar (2011) puis le beau Jersey Boys (2014). Il y replonge avec American Sniper. Comme le veut l'état du genre, la vie y coïncide avec son récit : aucun écart ni différence. Il y a les films sans a priori : celui-ci serait plutôt sans a posteriori. Le légendaire n’y est l'effet d’aucun après-coup. Et peut-on imaginer chose plus terrible que celle-là ?
Les décalages sont donc minuscules. Ce n’est pas une raison pour les ignorer. Car ils existent, dans American Sniper. Tous sont précieux. Et superbes, bien souvent. C’est la manière dont Kyle ploie la nuque après chaque tir, marquant le soulagement d’avoir réussi ainsi que la fatigue. Ce sont ses plaisanteries pour changer de sujet dès qu’on lui parle de légende. Et ce sera, lorsqu’il enseignera le tir aux invalides, son bref aveu pour dire qu’il ne souhaite à personne d’avoir la charge d’un tel titre.
De retour chez lui entre deux tours, Kyle croise dans un garage un soldat à qui il a sauvé la vie. Chez l’un félicitations, compliments, reconnaissance éternelle. Chez l’autre de l’embarras, de la honte presque, un peu de morgue aussi. Tout cela s’exprime en peu de secondes. Eastwood a toujours été doué pour les détails. Son cinéma est l’un des plus concrets qui soient. Autant la caractérisation psychologique de Kyle est rudimentaire, autant sa caractérisation sociale est d’une précision diabolique, comme celle de tous les personnages. Eastwood reste acteur : il sait le poids et la résonance de chaque chose.
Grand matérialisme : American Sniper donne à apercevoir des abîmes dans le geste de réajuster une casquette, d’être accoudé à un comptoir, de différer la réponse à une question délicate. Sans phrase, mille dissimulations font signe à travers la variété d’allures et de barbes par quoi passe Kyle et qui, pour nous, évoque Of Men and War, le beau documentaire que Laurent Bécue-Renard a consacré aux soldats en situation de stress post-traumatique.

Moi la vérité, je parle a dit…

Bien que ces nuances importent, on n’en conclura pas qu'Eastwood se livre à une dénonciation de l’héroïsme après avoir paru en faire l’apologie. On ne renversera pas le film de droite en film de gauche : le truc a tellement servi dans la critique du cinéma hollywoodien que ses ficelles sont usées jusqu’à la corde.
Il s’agit d’autre chose. Une scène le dit, celle où le salon de la famille Kyle est empli de bruits d’explosion alors que Chris est assis devant une télé qui se révélera éteinte et ne lui renvoyant que la trame de son reflet. Après avoir si souvent mis en scène des fictions du retour, Eastwood a donc réalisé un film sur le retour impossible. Au sens de l’impossibilité de rentrer chez soi quand on a été au front. Au sens du fantôme et de la hantise. « Revenir », surtout, au sens d’« avoir un retour ». Avoir assez d’espace et de temps pour qu’en face de vous, il y ait de la place pour un autre, quelqu’un qui puisse vous voir arriver, venir et revenir.
Là est le poignant du film. L’homme que les autres rappellent sans cesse, et bruyamment, aux devoirs de sa légende, celui-là vit un enfer. Enfer d’Impitoyable ou de Mystic River. Mais l’homme qui croit en un héroïsme si entier qu’il ne laisse personne l’appeler héros sans réticence, par crainte que cette parole ne fende sa cuirasse, l’homme si dévoué qu’il entend être seul à assumer son image légendaire, cet homme-là aussi est damné.
American Sniper ne dit pas cette damnation : il la montre. En ce sens, c’est bien un film d’aujourd’hui. Temps sans temps que le nôtre : temps d’une image incorporée et du biopic comme genre qui refuse de porter un jugement « de l’extérieur ». Chris Kyle est impénétrable. Mat il est, mat il restera. Comme sa vie et sa légende, son héroïsme et son aveuglement ne feront qu’un, jusqu’au bout.
Pas de morale, donc ? Certains ont ironisé sur la prétention apolitique d’un film s'étant pourtant donné le plus politique des sujets. Ils ont raison. Comme ils ont raison d’attaquer la vision sommaire de la guerre, la reconduction de la thèse fallacieuse selon laquelle les États-Unis sont allés en Irak pour vaincre Al-Qaïda, ainsi qu’un Kyle rendu plus sympathique que son modèle.
Il faut bien sûr arracher sa morale au cinéma qui fait comme s’il n’en avait pas, confondant un peu vite suspension du jugement et amputation du sens critique. Dans le cas d’Eastwood, c’est assez simple. Inutile d’attendre de lui une autre approche que la légendaire : celle-ci a toujours été la sienne, ce n’est pas à 84 ans qu’il va en changer. Du cow-boy au sniper, il y a à ses yeux une continuité que le flash-back exprime mal, mais que la dernière scène souligne tout ensemble avec intelligence, facétie et douleur.
Cette scène suffira à rappeler l’essentiel. Il tient en trois points. Un, Clint Eastwood ne croit qu’en l’héroïsme. Deux, il ne se fait aucune illusion sur sa nature funeste : l'héroïsme est une construction dont la réussite signe un échec que le cinéaste se garde de désigner trop explicitement. Trois, le cinéma américain n’a encore trouvé personne pour rivaliser avec lui sur le terrain de cette construction et de sa description.

Anonyme a dit…

Le premier de vos "mâles dominants", cher valzeur, a réalisé Seven Women (!!!!), excusez du peu...

Buster a dit…

Il vous dira que le film a été réalisé après… les Cheyennes :-D (je rigole mais je ne partage évidemment pas les réserves de valzeur sur Ford)… bon j'ai vu American sniper, c’est vraiment très mauvais à tout point de vue… Eastwood est descendu au plus bas avec ce film, ceux qui le défendent se foutent de la gueule du monde… Foxcatcher, autre film de patriotes, fait figure de chef-d’oeuvre à côté!

Sinon merci pour le texte de Burdeau, je lirai ça à tête reposée… :-)

Anonyme a dit…

Bonjour Buster,

ça trolle à mort sur ce post...
entre valzeur (de rien) et "moi la vérité qui parle", on n'a plus besoin de lire et de s'exprimer, ils peuvent le faire pour tout le monde...

Eastwood sera toujours défendu parce que c'est un très bon cinéaste. American Sniper n'est qu'un de ses films, pas le plus intéressant de toute évidence, mais de là à jeter aux ordures toute son oeuvre, faut quand même pas exagérer.
Les parallèles avec les autres cinéastes sont nuls et non avenus, comme ce qu'on pu en dire les deux crétins susmentionnés.

Ludovic

Lucie a dit…

Coucou Buster,

Moi j'aime beaucoup Clint Eastwood, mais tous ces textes, même favorables, ne donnent pas très envie de voir le film. Trop pan-pan. En plus si c'est plan-plan !

Buster a dit…

Pan pan, plan-plan et rantanplan… :-)

Ludovic > Je crois quand même qu’Eastwood est sérieusement déclinant depuis quelques films, le dessèchement, pas désagréable en soi, confinant de plus en plus à une forme de raideur, qui devient franchement détestable quand c’est combiné comme ici à un point de vue aussi tendancieux. Ainsi des suspenses (le premier est complètement débile et même abject), les montages parallèles tout aussi ineptes, sans compter les nombreux plans parfaitement anonymes et interchangeables, indignes du réalisateur d’Un monde parfait et surtout de Breezy, Bronco Billy ou encore Honkytonk man, je remonte loin volontairement parce que c’est là finalement que se trouve pour moi le meilleur Eastwood (avant la consécration auteuriste). Tout ça je l’ai déjà dit...

valzeur a dit…

Hello Buster,

Alors, vous ne m’en voulez pas trop, hein ?

Pour vous remettre, vous pouvez lire ceci : http://www.lesinrocks.com/cinema/films-a-l-affiche/american-sniper/

Eh oui, Kaganski a consacré quelques lignes de sa plume précieuse à American Sniper. Evidemment, ça décoiffe… (je m’étonne d’ailleurs que vous n’ayez pas mis le lien sur son effort, seriez-vous contre la liberté d’expression, Buster ?).

De mon côté, pendant que vous souffriez, j’ai lu tout ce petit monde et ça n’est pas bien brillant. Le plus agréable à lire - Momcilovic - décrit un film qui n’existe pas ou alors à l’état de germe moisi dans ce qu’il nous est donné de voir.

Cette rapide et pénible revue de presse permet surtout de constater les ravages de la politique des auteurs. Sous prétexte qu’il fut grand (et là, permettez-moi de rire), il faut sauver le soldat Eastwood, et ce même si AS est probablement son plus mauvais film.
D’où les incises sur sa grandeur passée ou élucubrations fantasmatiques. Tout plutôt que voir le film pour ce qu’il est, une daube effroyable calibrée pour défoncer la baraque (ce qu’elle fait) avec une ou deux ambiguïtés sur lesquelles se jetteront ces canidés de la critique, pour montrer que le Vieux Sage (remplacer par Con) n’a pas perdu la main, enchaînant les formules creuses et/ou à l’emporte-pièce, clichés éculés qui se transmettent d’une génération critique à l’autre : Eastwood, « dernier cinéaste classique », « cinéaste humaniste », etc.
Ah, bon ? Ah, tiens ?

Mais recentrons nous sur American Sniper. Même Emmanuel Burdeau parvient à voir où le bât blesse le plus. Dans la calamiteuse gestion du temps, son « écrasement » tout au long d’un récit plat - malgré le vilain flash-back - et totalement linéaire.
Malgré tout, cela ne disqualifie pas le film pour autant aux yeux d’EB (il est vrai qu’Eastwood est un mâle dominant et qu’on justifie toujours sa position en léchant le cul de ceux-ci).

Nous qui n’en sommes pas là, réfléchissons un peu, prenons l’entité « sniper »,et associons-y les premiers mots qui nous traversent l'esprit : attente, patience, embuscade, silence, panoptique (oui, Buster, moi aussi, je connais des mots compliqués).
Aurions-nous mésestimé les richesses d’une profession que nous fréquentons peu ? Dans le film d’Eastwood, Bradley Cooper ressemble plus à un livreur de pizza qu’à autre chose : il a toujours quelque chose sur le feu, bouge tout le temps, et tout le monde adore les calzones qu’il livre à sa patrouille. Mais oui, Buster, le sniper moderne court partout tout le temps, vous en doutez ?, il déjoue les terroristes en fouillant des maisons, et fait le clown avec un bébé en plastique (d’ailleurs, tout le film est à l’avenant, en plastique).

American Sniper est à la réalité du « terrain », ce que King-Kong est à la zoologie. Mais pourquoi pas, après tout ?

On est là dans le spectacle, et Eastwood va nous faire à peu près tous les plans possibles et imaginables pour dramatiser le récit selon les recettes putassières du cinéma d’action hollywoodien bas de gamme (genre : ma femme m’appelle pendant qu’une attaque létale décime ma patrouille, je perds mon iphone, c’est ballot, et Bobonne hoquète en entendant les détonations des balles traçantes, croyant que je suis mort, alors qu’une fois de plus, j’essaie de sauver John ou Mike…). Kolossale Finesse, forcément le fait d’un Grand Maitre qui connait la vie, les Hommes, l’Amérique, non ? (Et là, Buster, je ne peux que valoriser John Ford qui n’aurait jamais pu avoir l’idée d’une connerie pareille).

valzeur a dit…

Un dernier mot sur les Pères (qu’on peut lire aussi Paires d’ailleurs).
Le raccord moutard/daim, s’il est d’une classe osée, met quand même le point sur ce qu’on pourrait appeler le « délire abrahamique » du film, qu’a entrevu et survendu Momcilovic, transmission de la violence, blah blah blah.
Lors de la dernière scène entre Cooper et sa famille, j’ai même pensé à un Derrière le Miroir avorté. Le plan démarre sur l’arme de Cooper avec laquelle il semble jouer (sans qu’on soit réellement sûr que l’arme en soit un de jouet). Il en menace sa femme pour rire, et avant de quitter les siens pour toujours, la glisse sur une porte (ou une armoire), contrevenant à la Loi D’Airain NRA de son pôpa : « ne jamais laisser son arme derrière soi », d’où sa fin tragique, etc.
On meurt toujours d’avoir mal ou trop écouté son Père, Buster, qu’en pensez-vous ?
Oups, la suite :

Trop passionnant, tout ça, en tout cas.

Autre sujet : vous n’avez pas encore vu l’étrange Réalité de Dupieux ? (Je suis mitigé en bien, mais je ne vous en dirais rien pour que vous subissiez comme il se doit les effets indésirables du film).
Et sinon, j’ai été curieusement surpris par Amour fou de Jessica Hausner, démolition narquoise du romantisme allemand. Pas sûr d’aimer franchement ça, mais c’est quelque chose, et je vous le conseillerai presque.

Anonyme a dit…

"Tout ça je l’ai déjà dit…"

Quand Buster, ou plutôt où ça ?

Buster a dit…

Salut valzeur,

Sans rancune, ce film je l’aurais vu tôt ou tard… La critique en France aime beaucoup les sous-textes. Partir d'un film pour découvrir son sous-texte, c'est très bien, mais s’en tenir au sous-texte en oubliant ce que montre un film, là ça ne va pas, surtout si c’est pour nous resservir les sempiternels couplets chez Eastwood sur l’héroïsme et la légende, la hantise et les fantômes, la question de la transmission… Bon on dira que c’est pareil avec la complaisance fascisante… Moi ce qui me frappe dans American sniper, peu importe qu’il valorise ou non le personnage du sniper et fasse ou non l’éloge du patriotisme, c’est l’incroyable faiblesse de la mise en scène, qui n’a rien à voir avec une quelconque abstraction, celle disons d’un Fuller… Burdeau et Momcilovic ont raison de pointer que front et home se télescopent chez Kyle, mais comment peut-on s’en satisfaire sans mettre en avant, parallèlement, l’indigence et le grotesque de la mise en scène pour rendre compte de ce télescopage (montage parallèle, surexploitation du téléphone mobile…). Comment accepter ne serait-ce que la manière dont Eastwood introduit le flash-back au début du film, en raccordant l’enfant irakien que Kyle va peut-être tuer (putain de suspense), soit sa première victime, et l’enfant que Kyle a été (enfant éduqué à la dure, à la texane quoi) lorsqu’il tua à la chasse son premier gros gibier… On nous dira qu’on est là dans la tête du sniper, rien de plus, sauf qu’on peut se demander ce qu’Eastwood avait, lui, en tête quand il a fait ce raccord… (au passage, dans les mémoires de Kyle, il n’y a que la mère, pas d’enfant, Eastwood l’a rajouté, soi-disant par souci de vérité parce que des témoignages le confirmaient, mais vu le montage on voit bien que la raison est en effet d’ordre purement dramaturgique).

Buster a dit…

Sur les pères, il y aurait beaucoup à dire… le délire abrahamique, oui mais à dose homéopathique, on n'est pas chez Kubrick (Kubrick mes couilles! dirait Eastwood, eh oui j’ai vu Réalité de Dupieux que j’aime beaucoup d'ailleurs). Ce qui est étonnant ici c’est que le père apparaît dans le flash-back pour inculquer à Kyle ses grandes valeurs (la Bible, le flingue) et surtout sa théorie fumeuse des trois catégories humaines: les brebis, les loups et les chiens de berger, ce qui va bien sûr marquer pour toujours notre sniper… mais que par la suite on ne le revoit plus (était-ce une exigence du père réel de Kyle à laquelle a dû se soumettre Eastwood?) En tout cas, plus simpliste tu meurs… moi l’efficacité au cinéma, je veux bien, mais bon y’a des limites, un minimum de vérité psychologique ça ferait pas de mal non plus… ça permettrait d’éviter ces constructions basiques, qui voient ici l’obsession de Kyle à vouloir protéger les siens (ses frères d’armes) se résumer à une simple opposition entre le théâtre des opérations où tout est mélangé en termes d’ennemis et son foyer où sa femme ne fait que lui reprocher de plus en plus son absence (comme s’il était toujours parti avec ses potes)…

Non franchement, j'ai beau retourner le film dans tous les sens, je ne vois rien à sauver.

Buster a dit…

PS pour l'anonyme de 19:20:

Tout ça je l’ai déjà dit, c'était à l’occasion de Gran Torino:

valzeur a dit…

Tiens, Buster, vous n’avez pas commenté la razzia sous kalachnikov de Timbuktu aux Césars ? Je me demande même si vous avez vu le film ? Si non, vous ne perdez pas grand chose, c’est un torrent d’eau tiède avec de jolis paysages - une sorte de gif aminé Je suis Charlie prémonitoire (et sans les attentats de Charlie-Hebdo et de l’Hyper-Cacher, il est probable que Sissako serait reparti moins bardé des Césars).

Et sinon, vous avez vu, Bonello a encore été récompensé par le César des meilleurs costumes pour Saint-Laurent après l’Apollonide (et, ouf, rien de plus). Comment mieux dire que ses films sont des porte-manteaux ?

Buster a dit…

Hé hé… excellent les porte-manteaux de Bonello, je la ressortirai.

Timbuktu je l'ai vu… mouais, je préfère celui de Tourneur :-) Sinon j'ai pas trop suivi, il a tout raflé Sissako? A défaut de dire "Je suis Charlie" il a dû rendre hommage à Lassana Bathily. Non, même pas?

(ah ce qu'on est mauvaise langue)

valzeur a dit…

On est vraiment les vieux du Muppet Show, Buster (mais ça fait du bien, je dois dire !).

Attention, je mets un copyright sur ma vanne Bonellesque, et je vous poursuivrai si je ne suis pas nommé en cas d’essaimage vachard !

Pas tout, mais plein : film, réalisateur, scénario, césars techniques… N’en jetez plus. J’ai boycotté les Césars, d’autant que je n’ai pas la télé. Le peu que m’en a écrit Griffe qui les a regardé dix minutes était révoltant, je le copie-colle : "Sfar parlant devant Luc Besson (au premier rang) du danger qu'ils courent tous en tant qu'artistes, ça m'a fait gerber". Glorieux, non ?

Tout à l’heure, les Oscars vont être remis, notre vie est captivante (et vous croisez les doigts pour Boyhood, j’imagine ?) .

Buster a dit…

Il y a aussi The Grand Budapest hotel, à ce que je vois… et Timbuktu pour le meilleur film étranger!! il va faire le doublé Sissako.

Quant à l'Oscar du meilleur gémissement de douleur de l'histoire du cinéma, c'est pour Whiplash?

Jeff McCloud a dit…

Le pire gémissement de douleur concernant Whiplash, c'est celui du spectateur devant le film !

Buster a dit…

Oui, je pensais à vous en disant cela. (d'autant que je n'ai pas vu le film)

Christophe a dit…

Vous n'avez rien compris car vous n'avez pas voulu voir.

American sniper est un film parfaitement limpide qui montre le fossé entre la réalité horrible et terrifiante de la guerre et les illusions symboliques et consolatrices dont elle se nourrit et qu'elle entretient. En plus de peindre la bêtise avec un classicisme flaubertien, Eastwood s'inscrit ainsi dans la droite lignée du John Ford de Fort-Apache et de The long gray line.

D'où la limite du film: du fait que le héros est imperméable à toute remise en question, ces deux plans sont perpétuellement montrés côté à côte mais ils ne se confrontent jamais véritablement, stérilisant toute dialectique dramatique; ce qui fait qu'on aurait pu ajouter ou enlever plusieurs séquences à American sniper sans que sa signification profonde n'en soit altérée.

reality is only temporary a dit…

Bonjour Buster, avez-vous pu trouver le texte de Burdeau dans mediapart ? Sinon je peux vous l'envoyer.

Buster a dit…

Merci Reality... mais tout ce que m'a envoyé "Moi la vérité, je parle" c'était pas le texte de Burdeau?

Christophe, vous me faites marrer... je vous répondrai plus longuement plus tard car là j'ai pas le temps. Pas sur le fossé entre les illusions qu'on se fait sur la guerre et la réalité, merci j'avais compris, mais sur le rapport à Ford... Fort Apache on y pense peut-être à cause de l'épilogue controversé avec John Wayne... The long gray line, à cause de la vision militariste de Ford (peut-être plus prononcée d'ailleurs que chez Eastwood) et aussi le fait que Tyrone Power, à l'instar du personnage de Kyle et ses nombreux "tours" en Irak, n'arrête pas de démissionner et de se réengager, mais le rapprochement s'arrête là... Pour tout le reste, on est aux antipodes.

Anonyme a dit…

Au fait Buster, vous ne deviez pas vous arrêter ?

Christophe a dit…

Ces trois films ont en commun de montrer, sans dénonciation apparente, une aliénation qui s'opère à travers la transmission de l'Histoire guerrière et des mythes fondateurs de la nation américaine.

Buster a dit…

Peut-être mais le sens du découpage, la beauté du cadre, la richesse des personnages, même secondaires, le pittoresque, etc, on les cherche en vain dans le film d’Eastwood que je ne considère pas comme un mauvais cinéaste, loin de là, mais qui nous offre avec American sniper un film vraiment faiblard, qui ne vaut que par son côté adrénaliné, propre au film d’action hollywoodien, incapable d’aller plus loin que cette pauvre opposition que vous nous décrivez… Parce que si Kyle apparaît comme un gros réac, inébranlable dans ses convictions, habité par sa mission de "chien de berger", bref un type programmé pour la guerre… le film n'est rien d’autre que la machine enregistreuse de cette programmation, épousant le même regard, non parce que Eastwood s’identifie au personnage évidemment, mais parce que son histoire s'inscrirait dans celle de la nation américaine, celle nourrie de violence, qui fabrique les héros, et qu’à ce titre on ne peut la condamner totalement… OK ça peut faire un bon petit épilogue, comme chez Ford, mais si on veut que ça occupe tout un film, il faut quand même se creuser un peu plus les méninges, en termes de mise en scène, surtout dans la représentation de l'Autre…

Buster a dit…

Anonyme de 16:45

On m'a accordé une rallonge, jusqu'à la fin du mois :-)

Tiens ça me fait penser que j'ai un texte à finir.

Christophe a dit…

Parce que si Kyle apparaît comme un gros réac, inébranlable dans ses convictions, habité par sa mission de "chien de berger", bref un type programmé pour la guerre… le film n'est rien d’autre que la machine enregistreuse de cette programmation, épousant le même regard, non parce que Eastwood s’identifie au personnage évidemment, mais parce que son histoire s'inscrirait dans celle de la nation américaine, celle nourrie de violence, qui fabrique les héros, et qu’à ce titre on ne peut la condamner totalement…

Encore une fois, le film n'épouse nullement le regard de Kyle puisqu'il décrit son aliénation. Voir toutes les confrontations avec l'altérité qui se terminent par un plan sur son air de boeuf hébété. Ne comprenant rien à rien, que ce soit un vétéran à qui il a sauvé la vie, une veuve ou son frère qui s'adresse à lui. J'ai aimé la finesse du jeu de Bradley Cooper. American sniper n'est nullement une apologie de l'héroïsme guerrier et à ce titre, son discours critique n'est, contrairement à ce que vous dites, nullement ambigu même si non surligné.
Alors que le personnage est censé être "guéri", il se finit quand même par une séquence dont le premier plan est un plan de sa main tenant un flingue, au sein de son foyer!

Buster a dit…

Je me souviens pas avoir écrit que le film était ambigu, et vu son simplisme ça m’étonnerait… quant au regard, ce que je dis c’est que le film ne fait qu’enregistrer la machine de guerre que devient Kyle. Vous dites que le film décrit son aliénation, le problème est que cette aliénation n’est qu’en filigrane, Eastwood privilégiant largement la part guerrière, donc spectaculaire, du personnage (le côté jeu vidéo du tir de sniper, l'aspect compétition aussi, avec ce faux rival Mustafa, le seul musulman valorisé dans le film, mais parce que c’est un sniper lui aussi, autant dire le reflet de Kyle…). Eastwood ne fait l’apologie de rien, mais ne critique rien non plus (ou si peu), il se contente de faire le ménage, d’appauvrir encore plus son cinéma, qu’il réduit ici au portrait quand même très complaisant d’un sniper hero, patriote flinguophile (merci papa), qui multiplie les tours et les tirs (au grand dam de madame), chaque boucle repliant un peu plus le film (au niveau de sa fiction, égale au champ de pensée du type, cad proche de zéro) là où on espérait qu’il se déploie… Bref anti-fordien.

Christophe a dit…

La part guerrière ne s'oppose nullement à la part "aliénation" mais la complète: ainsi du désastre de l'opération coup-de-poing pour venger son pote menée sans la moindre réflexion par le "héros".
Ensuite, montrer un système idéologique, sans intervention apparente et intempestive de l'"auteur", est la meilleure façon de le critiquer. Eastwood n'est pas Michael Moore et c'est très bien comme ça. Il n'y a nulle complaisance dans son portrait mais simplement un peu d'empathie pour l'homme, profondément bête et victime de son idéologie mais pas plus mauvais qu'un autre.
Après, sur le côté étriqué et répétitif du récit que cela induit, on est d'accord comme le montre mon commentaire du 23/02, 11h52. Si vous avez regardé American sniper comme vous m'avez lu, pas étonnant que vous soyez passés à côté.

Le Général a dit…

Je ne sais pas si valzeur a raison (j'ai pas vu le film) mais au moins on se marre en le lisant, et ça se fait rare.

Nestor a dit…

Le débat est clos? Dommage

Anonyme a dit…

Très bon article de Thoret dans Charlie Hebdo, lisez-le Buster, ça vous fera du bien.

Buster a dit…

Je l’ai lu, il dit la même chose que tous ceux qui défendent le film. Pas matière à débat. Il y a ceux qui aiment le film et ceux qui l’aiment pas. Moi j’aime pas, et j’en démords pas, parce que je le trouve grossier dans sa mise en scène et pauvre dans son récit, voilà, on pourra me raconter tout ce qu’on veut, quant à la force d’expression du film, la clarté de son propos, blablabla, pour moi ça ne marche pas, et ça n’a rien à voir avec la question du patriotisme, qui d’ailleurs n’est pas un problème en soi (il existe de très beaux films patriotiques)… American sniper n’est qu’un "one man shot", dont il ne ressort rien, sinon ce qu’on savait déjà, à savoir que l’Amérique a la violence dans le sang, que la guerre c’est pas joli, que ça provoque des trauma, etc, le plus ici, que nous montre Eastwood, c’est que les fous de guerre ne sont pas que des sales types, enfin… dès l’instant qu’ils sont du bon côté, ce qui fait qu’on les considère (du moins les meilleurs et Kyle c’était le meilleur de tous) comme des héros, ce qui d’ailleurs les gêne beaucoup les pauvres (quel fardeau ce titre de "légende", plus dur à porter que le poids de la culpabilité)… Bah moi c’est tout ça qui me gêne. On ne concentre pas un tel discours, même si c’est pas matraqué (encore heureux), sur les épaules d’un unique personnage sans offrir d’autre contrechamp (en termes de fiction) que celui faiblard d’un sniper ennemi plus ou moins virtuel ou d’une épouse plaintive qui défend son foyer (ah l’opposition famille-patrie...), ça ne fait qu’hypertrophier le personnage et donc le valoriser excessivement à mes yeux, c’est peut-être inconscient chez Eastwood, j’en doute, mais le résultat est là: le film est raté. A la limite je préfère encore J. Edgar qui réduisait le FBI à un petit théâtre à trois personnages.

valzeur a dit…

Hello Buster,

Si je me rappelle bien, Thoret se tordait d’extase devant J. Edgar (je me rappelle une émission sur France Inter où ce film lamentable était considéré par la bande Thoret/Bou comme un modèle de biopic - LOL, non ?.
A partir de là, son avis sur American Sniper, je le lirais d’un derrière distrait (et en Enfer, encore).

Bon, Buster, niveau daube transgénique, vous n’avez pas encore d’avis sur Birdman (je suppute, pas encore subi…)

Buster a dit…

Pas vu Birdman, Gilles Esposito qui s'y connaît en super-héros dit aussi que c'est une grosse daube… Du coup j'ai été voir son antidote, Vincent n'a pas d'écailles. Bon je sais que c'est le genre de film qui doit vous faire hérisser les branchies, mais moi j'ai bien aimé, ce mélange de burlesque keatonien (dans l'eau) et melkien (sur terre), c'est plein de trouvailles, peut-être pas totalement abouti, mais très touchant...

valzeur a dit…

Hum, Buster, c’est surtout bien peu de choses, Vincent n’a pas de branchies.
Vu il y a une semaine et déjà oublié ; j’avais même l’impression de l’oublier tout en le regardant, c’est dire. Hormis les paysages du Verdon, bien peu surnage. On dirait une version squelettique du Roi de l’Evasion, à peine plus intéressante que le film de Guiraudie.
Thomas Salvador est beaucoup trop présent dans son film; au bout d’un moment, pour me distraire, je comptais les plans sur son bon profil.
Pour citer Pialat (ça m’arrive une fois par décennie), c’est vraiment un film "que c’est pas la peine » (mais vous me direz certainement que j’ai appris grâce à ce film que T. Salvador nageait très bien, au moins ça, non ?).
J’attends toujours le film "poétique et politique" que vantait Lalanne au Masque et la Plume...

Buster a dit…

Pas surpris, je commence à vous connaître… mais bon, ce versant mineur, laconique, du cinéma, qui se joue sur quelques notes, moi j’y suis plutôt sensible. C’est toujours un peu fragile, parfois ça grince, c’est du cinéma de cirque, enfantin, très doux, enfin bref j’aime ça…

Vous, vous êtes une brute :-)

valzeur a dit…

Groumph !