vendredi 30 janvier 2015

La désintégration

Dans la série "Il n'est jamais trop tard"...

Vu la Désintégration de Philippe Faucon, film que j'avais raté à sa sortie début 2012. Un beau film, simple (et non simpliste), dépouillé (et non plat et lénifiant, comme l'affirmait Thoret dans... Charlie Hebdo), on pourrait dire bressonien, ou melvillien - j'ai pensé aussi à Gérard Blain -, à la fois concis et précis, rappelant le meilleur de la série B, fort d'une logique qui est celle justement de l'endoctrinement, sujet même du film, qui voit, dans une cité de la banlieue lilloise, un jeune Français musulman, garçon studieux mais confronté à la discrimination au moment de trouver un stage, tomber (avec deux autres) sous l'emprise d'un "recruteur" pour le djihad, personnage mystérieux, à l'étrange magnétisme, dont le discours gourouisant - qui combine perfidement propagande islamiste et vérités socio-politiques (de celles qui nourrissent les sentiments d'injustice, d'humiliation et d'exclusion) - amène le "héros" à se radicaliser et, pour finir, commettre un attentat-suicide.
A l'époque certains avaient trouvé le film "inactuel". Ainsi la conclusion de Libé (sous la plume d'Alice Géraud): "L’histoire de la Désintégration rappelle celles des Zacarias Moussaoui ou Mourad Benchellali, jeunes Français enrôlés par Al-Qaeda au tournant du siècle. C’était il y a dix ans. Et c’est peut-être en cela que réside le décalage du film avec la réalité. Depuis cette époque, les jihadistes ont perdu dans les cités le monopole de la colère d’une jeunesse tenue dans les marges." Ce qui s'appelle avoir le nez creux... un mois après, la France découvrait Mohamed Merah. Et aujourd'hui, les frères Kouachi et Amédy Coulibaly. C'est que les attentats perpétrés dans le film rappelaient surtout ceux commis par Khaled Kelkal durant l'été 1995. Mais peu importe, ce qui rend la Désintégration terriblement actuel, outre la question du djihadisme, c'est, à travers son aspect abrupt, le fait que le personnage semble basculer trop vite dans le terrorisme, "donnant l'impression d'une mue quasi instantanée où le jeune homme passe du personnage de l'étudiant sympathique porteur des vertus de l'ascension sociale méritocratique à celui de jihadiste sans pitié prêt à mourir contre l'Occident oppresseur" (toujours Libé), on devine qu'autre chose opère, de plus secret, dans l'enfermement du personnage, quelque chose qu'on ne saura jamais car n'appartenant qu'à lui.
La force du film est là, dans toutes ces ellipses, aux allures de béances fictionnelles, où se localise la part inexpliquée d'une dérive puis d'un passage à l'acte... au-delà du social, au-delà du politique, au-delà également de la famille, d'une famille pourtant aimante (merveilleux personnage de la mère - son cri de douleur: "Ils ont tué mon fils", lors du dernier plan, qui la montre, sans le moindre pathos, courant vers le fond du couloir de l'établissement où elle travaille comme femme de ménage, est d'une puissance émotionnelle incroyable), où se pose aussi, sans y apporter de réponses, la question du Musulman en tant que sujet, qui pousse un homme sur le chemin de la guerre, guerre contre la société, guerre contre l'Occident (représenté ici par l'OTAN), mais surtout guerre contre soi. Jusqu'à sa désintégration...

4 commentaires:

Edouard a dit…

Ah, merci Buster de parler ainsi de ce film dont je n'ai pas arrêté de me dire ces jours-ci qu'il fallait le revoir. Pas pu le faire de mon côté mais voilà ce que j'avais écrit à l'époque (forcément, ça "date" un peu, dans tous les sens du terme) :
http://nightswimming.hautetfort.com/archive/2011/11/19/la-desintegration.html

Buster a dit…

Merci pour le lien. J'aime bien ton texte.

reality is only temporary a dit…

Merci Buster pour la découverte. Je me demandais justement si un film sur ce sujet-là existait, exactement ce que j'avais envie de voir ces temps-ci. Je l'ai loué au vidéo-club hier soir, c'est effectivement très beau, très sobre, melvillien oui.

Buster a dit…

Dans la vie, réalisé entre la Trahison et la Désintégration, est très beau aussi...