mercredi 31 décembre 2014

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Chafariz das virtudes, la célèbre fontaine de Porto, filmée par Manoel de Oliveira (qui vient de fêter ses 106 ans).

Bonne année à tous!

mardi 30 décembre 2014

Le Temps (1)

Une nouvelle de Patrick Modiano.

J'avais connu Guy Scheffer au cours des années soixante et puis je n'avais plus entendu parler de lui après la crise des années soixante-dix: sa disparition avait coïncidé avec celle de ma jeunesse, des DS 19, de la croissance économique et de la "modernité", terme révolu qu'on ose à peine de nos jours prononcer à voix haute.
Et voilà qu'après quinze ans, l'entrée de l'appartement de Scheffer est identique à elle-même: moquette grège, murs et portes chocolat, faux plafond orange d'où filtre la lumière de tubes fluorescents. Et cette lumière du plafond vacille et s'éteint par instants, comme un souffle de plus en plus faible.
Dans un coin, je remarque l'un des sièges que Guy Scheffer nommait "champagne chair" car leur forme était celle d'une coupe de champagne: dossier de Plexiglas arrondi, tige et pied circulaire de métal. Quelle impression vous fait une "Champagne chair" vieille de quinze ans? Le temps y a laissé sa marque: des cloques gondolent le dossier de Plexiglas, fendu en son milieu. La lumière fluorescente révèle les trous de la moquette et les plaques qui, par endroits, écaillent comme une lèpre le chocolat des portes.
Je pénètre dans le grand salon dont les baies vitrées coulissantes donnent sur le Bois de Boulogne. Oui, c'est bien toute la "modernité" de la fin des années soixante que je retrouve là, conservée par miracle. Murs d'acier satiné. Immense canapé en vinyle blanc. Tabourets d'Altuglas. A droite, autour de la cheminée, que protège un pare-feu en verre, une table ronde et des chaises basses en rhodoïd. Les tiges de fer de tailles différentes et soudées l'une à l'autre, aux quatre coins de la pièce, composent un "stabile thermique" qui servait à chauffer l'appartement pendant l'hiver. Fauteuils en Skaï blanc en forme de coquilles... Un soir, Scheffer m'avait énuméré, d'un air distrait, tous ces matériaux "contemporains" auxquels, désormais, il faudrait s'habituer pour vivre avec son temps.
Je lève la tête vers les spots fixés à une tringle au plafond. L'un d'eux s'est allumé et incendie d'une tache brillante la moquette orange. Sous les rayons du soleil de cette fin d'après-midi, les murs et les meubles lancent des scintillements qui me font cligner des yeux. Là-haut, entre la tringle et le plafond, une araignée a tissé sa toile.
Je passe dans la chambre de Scheffer. Le lit à baldaquin d'acier est là, sur son petit podium, mais il manque le sommier. Les bandes obliques en Skaï jaune vif et blanc, qui se prolongent du sol au plafond et les rideaux en chintz blanc me causent un malaise. La salle de bains est allumée: plafond laqué noir. Murs de Formica rouge. Moquette noire en Nylon. Ni savons, ni serviettes, ni rasoir. De retour au salon, je me demande si Scheffer habite toujours ici.
Quelle drôle d'idée de lui avoir téléphoné quinze ans après... Ceux qui avaient fait partie, comme moi, de l'entourage de Scheffer, l'avaient oublié ou le croyaient mort. Je voulais en avoir le cœur net.
Il n'était pas dans l'annuaire mais son numéro figurait sur l'un de mes vieux agendas. Seul l'indicatif avait changé, trois chiffres remplaçant Jasmin. Les sonneries se succédaient et je me disais que Scheffer n'était plus là. D'ailleurs, se souviendrait-il de moi?
On avait décroché au bout de longues minutes. Un silence.
- Pourrais-je parler à Guy Scheffer?
- Lui-même. De la part de qui?
Je lui avais dit mon nom.
- Vous avez de la chance... Je ne réponds plus jamais au téléphone...
- Je serais heureux de vous revoir.
- Vraiment?
Sa voix m'avait paru lointaine, assourdie par la distance et les années... J'aurais été rassuré s'il avait manifesté de la surprise pour ce coup de téléphone impromptu ou même si j'avais dû lui rappeler qui j'étais. Mais non. Cette voix un peu lasse,  courtoise, cet air de ne s'étonner de rien...
- Venez samedi, à six heures du soir. Je serai peut-être retardé à l'extérieur. Je laisserai la clé sous le paillasson. Entrez. Faites comme chez vous. Au revoir.
Un silence. Puis une sorte de déclic. J'avais fini par raccrocher avec l'impression inquiétante d'avoir entendu la bande d'un magnétophone. Si cette voix était bien celle de Scheffer, quand avait-elle été enregistrée? Etait-il encore vivant ou avait-il pris ses dispositions pour le laisser croire? Je me souvenais de sa présence discrète, de sa rapidité à se déplacer et puis à disparaître: capable d'avoir plusieurs rendez-vous à la fois; et vous fausser compagnie de la même manière féline qu'il mettait à vous recevoir dans son appartement.
"Entrez. Faites comme chez vous." A quelle heure viendra-t-il me retrouver? A-t-il beaucoup vieilli? Le reconnaîtrai-je? Mon malaise devant le Skaï et le chintz de sa chambre s'aggrave au milieu du salon. J'éprouve une allergie pour tous ces matériaux synthétiques qui ont été jadis la marque de la "modernité" et de mes débuts dans la vie. J'ai peur de m'asseoir sur le canapé de vinyle ou l'une des chaises en rhodoïd. Je suffoque dans ce salon.
Alors, par l'escalier en spirale, je gagne l'étage supérieur. Scheffer y avait aménagé une pièce qu'il appelait la "plage". Ici, j'avais assisté à de nombreuses soirées, j'avais eu vingt ans, je crois que j'avais été heureux. Je me rappelle combien cette pièce, déserte et silencieuse aujourd'hui, résonnait de rires et de musiques. Les deux sofas roses n'ont pas changé de place et leurs teintes se marient avec la couleur miel des murs en béton - un béton brut que Scheffer avait choisi et qui évoquait selon lui le sable des plages jamaïquaines. Un portique ouvre sur la terrasse. Les vitres des grandes baies sont foncées comme le verre de lunettes de soleil et protégées par des stores en coton blanc. Au plafond, les pales vertes d'un ventilateur tournaient en permanence. "Comme ça, m'avait dit Scheffer, de sa voix distraite, on se croit toujours en été"...
J'ai mis en marche le ventilateur et je me suis allongé sur l'un des sofas. Les pales brassent lentement l'air chaud de cette fin d'après-midi et j'essaie de retrouver l'ambiance des soirées chez Scheffer. Etranges soirées, étrange époque que celles de mes vingt ans. Goût pour le Nirvana. Tenues de cosmonautes et châles du Cachemire. Voyages initiatiques vers l'Asie mais aussi départ pour la lune. Certains soirs, dans l'appartement de Scheffer, on ne savait plus très bien si l'on était à Cap Canaveral ou à Katmandou. Des lampes à rhéostat projetaient sur les murs d'acier des nuages géométriques dont les couleurs prenaient tous les tons du spectre. Il flottait une odeur d'encens et la plainte d'une cithare indienne. La silhouette de Scheffer glissait parmi les groupes allongés sur les coussins, les mains tendues à la recherche d'une cigarette de marijuana. Lui, c'était un cigare qu'il fumait, pensif au bord de la terrasse, l'air d'un capitaine qui surveille l'appareillage de son paquebot.

(à suivre)

lundi 22 décembre 2014

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Mon Top films 2014:

1. Boyhood de Richard Linklater
2. La Vengeance d'une femme de Rita Azevedo Gomes
3. The Grand Budapest hotel de Wes Anderson
4. Night moves de Kelly Reichardt
5Je ne suis pas morte de Jean-Charles Fitoussi
6. Sunhi de Hong Sang-soo
7. Adieu au langage de Jean-Luc Godard
8. Phantom power de Pierre Léon
9. Abus de faiblesse de Catherine Breillat
10. L'Enlèvement de Michel Houellebecq de Guillaume Nicloux

Suivent: Aimer, boire et chanter d'Alain Resnais - Le vent se lève de Hayao Miyazaki - White bird de Gregg Araki - Wrong cops de Quentin Dupieux - Arrête ou je continue de Sophie Fillières - Welcome to New York d'Abel Ferrara...

Pas vus: les Bruits de Recife de Kleber Mendonça Filho - At Berkeley et National Gallery de Frederick Wiseman - l'Etrange petit chat de Ramon Zürcher - Edge of tomorrow de Doug Liman - le Conte de la princesse Kaguya d'Isao Takahata - Et maintenant? de Joaquim Pinto... (en attente: Pasolini d'Abel Ferrara)

Flop 2014:

- Bande de filles de Céline Sciamma
- Bird people de Pascale Ferran
- Deux jours, une nuit de Jean-Pierre et Luc Dardenne
- L'Homme qu'on aimait trop d'André Téchiné
- Métamorphoses de Christophe Honoré
- Nymphomaniac - volume 2 de Lars von Trier 
- Party girl de Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis
- Saint Laurent de Bertrand Bonello
- Tom à la ferme de Xavier Dolan
- 12 years a slave de Steve McQueen

dimanche 21 décembre 2014

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Vous l'attendiez tous, la voilà... ma compil' de Noël!

1. Hot dreams, Timber Timbre

+ Beat the drum slowly Curtains!?
2. Light house, Future Islands
Seasons (Waiting on you) + Like the moon
3. A dog's life, Wild Beasts
Wanderlust Sweet spot
4. Steppin' in, The Notwist
5. Wrong scooter, Limousine
6. Had it all, Allah-Las
7. The most immaculate haircut, Metronomy
8. Paralipomenon, Dorian Pimpernel
9. Sensitive, Mr Twin Sister
10. Never work for free, Tennis
11. His parents' jeep, Lawrence Arabia
12. Extra curricular, My Sad Captains
13. Crush!, Tahiti 80
14. The party line, Belle and Sebastian
15. In love with useless, A Sunny Day in Glasgow
16. Space opera, Florent Marchet
17. Boggie nights, Sean Nicholas Savage
18. Red eyes, The War On Drugs
19. Vad hände med dem?, The Brian Jonestown Massacre
20. Serge singe, Aquaserge
21. Lost souls/Eelings, Trust
22. Holy city, Joan As Police Woman
23. Sci-fi gulag, Get Well Soon
24. Joe & Rose, Forever Pavot
25. In and out of sight, The Horrors
26. Wizard staff, Wampire
27. Shelter song, Temples
28. Way to be loved, Tops
29. Dye the water green, Bibio
30. Dark sunglasses, Chrissie Hynde

lundi 15 décembre 2014

Playlist 2014




Mon Top albums 2014:

[ajout du 20-12-14: The Brian Jonestown MassacreRevelation, que je redécouvre, peut-être le vrai numéro 1 de l'année, finalement]
Vad hände med dem? - What you isn't - Unknown - Memory camp - Days, weeks and moths - Duck and cover - Food for clouds - Second sighting - Memorymix - Fist full of bees - Nightbird - Xibalba - Goodbye (Butterfly)

1. Allah-LasWorship the sun
De vida voz - Had it all - Artifact - Ferus gallery - Recurring (vidéo: Spir Frelini) - Nothing to hide - Buffalo nickel (vidéo: Robbie Simon) - Follow you down (vidéo: Sasha Eisenman) - 501-415 (vidéo: Robbie Simon) - Yemeni jade - Worship the sun - Better than mineNo werewolf [reprise de Werewolf de The Frantics] (vidéo: Olga Afimina) - Every girl

2. Timber TimbreHot dreams
Beat the drum slowly (animation: Chad VanGaalen) - Hot dreams (vidéo: Scott Cudmore & Michael Leblanc) - Curtains!? (vidéo: Tyler T. Williams) - Bring me simple men - Resurrection drive pt II - Grand canyon (vidéo: Scott Cudmore & Michael Leblanc) - This low commotion - The new tomorrow - Run from me - The three sisters

3. Mr Twin SisterMr Twin Sister
Sensitive - Rude boy - In the house of yes - Blush - Out of the dark - Twelve angels - Medford - Crime scene

4. Tahiti 80, Ballroom
Crush! (vidéo: Geoff Hoskinson) - Love by numbers - Coldest summer - T.D.K - The god of the horizon - Missing (vidéo: Florent Dubois) - Back 4 more - Roberr - Seven seas - Solid gold

5. A Sunny Day in GlasgowSea when absent
Byebye, big ocean (The end) - In love with useless (The timeless geometry in the tradition of passing) (vidéo: Ty Flowers) Crushin' (vidéo: Herb Shellenberger & Michael Thomas Vassallo) - MTLOV (Minor keys) - The things they do to me - Boys turn into girls (Initiation rites) - Never nothing (It's alright [It's Ok]) - Double dutch - The body, it bends (ペルセポネが帰ってきた!) - Oh, I'm a wrecker (What to say to crazy people) - Golden waves (vidéo: David Dean Burkhart)

6. The NotwistClose to the glass
7. Future IslandsSingles
8. Wild BeastsPresent tense
9. Dorian Pimpernel, Allombon
10. My Sad Captains, Best of times
11. Sean Nicholas SavageBermuda waterfall
12. MetronomyLove letters
13. Florent MarchetBambi galaxy
14. Forever Pavot, Rhapsode
15. Get Well Soon, The Lufthansa heist (EP)

mercredi 10 décembre 2014

Mr Twin Sister




Mr Twin Sister, le nouvel album de Mr Twin Sister (ex Twin Sister), qui alterne dream pop (Sensitive), disco (Rude boy), electro (le très björkien In the house of yesOut of the darkTwelve angels...) et même soul jazz (Blush - là on pense à Sade), est vraiment magnifique, il devrait figurer en bonne place dans mon top de l'année.

lundi 8 décembre 2014

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La loi de Murphy.

Bon ça y est, j'ai vu Interstellar de Christopher Nolan. Film ambitieux (mélange de hard SF, de space opera et de planet opera), raté à bien des égards, mais peut-être moins au niveau du scénario (à la fois entortillé et lacunaire, comme une équation inachevée) et des dialogues (qui combinent références pompeuses - la citation lourdement répétée du poème de Dylan Thomas: "Do not go gentle into that good night... rage, rage against the dying of the light" - et goût de la fantaisie: "les êtres du bulk ferment le tesseract", moi j'adore, on dirait du Lewis Carroll, même si bulk et tesseract sont vraiment des termes scientifiques) qu'au niveau de l'interprétation (pas convaincu par le jeu de McConaughey: on a l'impression tout au long du film de voir Robert Stack en train d'imiter Paul Newman), voire du montage, quoique la relativité du temps - et de l'espace - étant le moteur fictionnel du film, on peut concevoir comme logique l'effet de surplace temporel que Nolan impose au spectateur (qui fait que, en termes de vécu, la scène d'adieu entre le père et sa fille semble durer plus longtemps que l'ensemble des péripéties intersidérales).

Tout ça pour dire que le film est plutôt plaisant (réussissant l'exploit de nous faire oublier - enfin presque - la musique franchement gonflante de Zimmer), pas aussi prolixe et "explicatif" qu'on le dit (au sens où les explications on s'en fout un peu, on comprend assez vite, vu que ça touche à la théorie des cordes, qu'il n'y a pas grand-chose à comprendre, qu'il faut au contraire accepter cet aspect hermétique, et en même temps poétique, du discours scientifique pour bien jouir du spectacle...), pas aussi patapouf non plus (même si bien sûr, question récitInterstellar est à des années-lumière, si je puis dire, d'œuvres comme Southland tales ou Cloud atlas), ni même prétentieux (si le film multiplie les clins d'œil au 2001 de Kubrick, ça se veut surtout parodique, et vouloir comparer les deux n'apporte rien: Interstellar s'inscrit à l'intérieur du genre SF, dans la lignée de certaines BD - je pense à DC Comics -, avec leur propre logique narrative, là où Kubrick, avec 2001, visait à le dépasser).

Je parlais de Lewis Carroll... Est-ce que la structure du film n'emprunterait pas finalement à celle, inversée, de De l'autre côté du miroir? Expliquant que le film doive aller de plus en plus vite (jusqu'à sauter des étapes entières, comme dans un trou noir, rendant le scénario incohérent à certains moments) pour rester sur place (et se maintenir ainsi dans une sorte de présent permanent), expliquant aussi que pour rejoindre sa fille, Cooper (le héros) doive s'en éloigner le plus loin possible, sachant au demeurant que plus on aime quelqu'un plus celui-ci est loin de vous (ce que ce même Cooper, une fois revenu sur Terre, finit par comprendre au sujet d'Amelia, restée, elle, sur une exoplanète), ce qui se révèle être, sur le versant de l'amour, une variante de la loi de Murphy, de cette loi qui envisage par exemple que, entre deux plans A et B, il faudra recourir au pire, loi que Nolan décline à toutes les sauces et dont l'interaction avec des théories plus fumeuses (comme celle qui cherche à concilier mécanique quantique et relativité générale, soit - si j'ai bien suivi - à résoudre dans le film le problème de la gravité par une approche quantique des probabilités) vient désamorcer l'aspect très sérieux (markérien?) de l'entreprise, voire un peu neuneu (l'amour plus fort que les cordes), pour atteindre, au-delà de sa morale familialiste, quelque chose de très beau (la séquence dans le tesseract)... 
     



"Way to be loved", Tops, 2014.

Un morceau de Tops, juste pour dire que le Top albums 2014 c'est pour bientôt... 

vendredi 5 décembre 2014

Pasolini-Salò

En attendant Pasolini de Ferrara, un (très vieux) texte sur Salò:

Le dernier Salò où l'on cause.

1A. Voir Salò pour la première fois est toujours douloureux. Le spectateur ressent physiquement le film. Gorge serrée, estomac au bord des lèvres, le choc est violent. Salò brille d’un éclat trop vif pour révéler autre chose que sa propre lumière. Les repères du spectateur vacillent. Paroxysme des sens, paralysie de la pensée. Où sommes-nous? Au cinéma ou dans un temple? Salò est-il la représentation des limites du montrable, comme on l’a souvent écrit, ou la célébration de rites barbares? Offrandes et sacrifices. Pourquoi regarder tout ça? Cette dernière question vous hante à mesure que le film avance. D’autant que tout se mélange lors de la première vision: le corps des victimes avec celui de Pasolini, lui-même supplicié sur une plage romaine; le regard des bourreaux avec celui du spectateur, incapable d’y trouver sa place: est-il victime, témoin ou complice? Car Salò c’est d’abord une terrifiante machine à regarder, un dispositif optique implacable, qu’il soit frontal (les récits des mères maquerelles, la grande scène de coprophagie), perspectif (le reflet des miroirs, l’objectif des jumelles dans les scènes de tortures) ou même cubiste ("Fernand Léger" tapissant les murs du petit salon et les autres tableaux dans la pièce qui sert à observer les supplices). Impossible d’y échapper...

1B. "Digérer" le film, puis le revoir. Effacement de la douleur, retour de la pensée. Salò n’est plus cette forteresse, cette Bastille imprenable qu’on ne savait par quel côté aborder. Exit l’imposant discours - la question du mal au cinéma, les rapports entre sexe et fascisme, Salò est-il sadien ou sadique? etc. - qui accompagna le film à sa sortie et qui, à la longue, semble s’être substitué à celui de l’auteur. C'est tout le dérèglement du film qui au contraire apparaît, des circonvolutions dans lesquelles se perd le récit jusqu’au morcellement des dernières scènes. Les trois cercles du scénario (les manies, la merde, le sang) finissent par envahir la logique quaternaire du dispositif (4 tortionnaires, 4 narratrices...). Sade contaminé par Dante. La dégradation se précise dans le finale, comme si le suicide de la quatrième narratrice précipitait le film à sa perte. Désintégrée la belle ordonnance du début. Les scènes de tortures frappent autant par leur sauvagerie que par leur détraquement. Le rituel vire au snuff movie. Il y a surtout cet effet de distanciation subitement accentué: le spectateur passe du fauteuil d’orchestre à la loge de balcon. Cette vue d’en haut, à travers des jumelles, sur une cour fermée, évoque irrésistiblement celle d’un mirador dans un camp de concentration. Le vrai visage du nazi-fascisme enfin révélé?

2A. Parler de Salò, faire vivre l’œuvre. La fin ouverte du film nous y invite. Les bourreaux ne sont plus que trois à s’asseoir sur la "grande chaise" pour regarder les supplices. L’évêque a disparu. L’Eglise s’efface devant la nouvelle trinité du pouvoir (social, politique, économique). Lire les Ecrits corsaires comme un mode d’emploi possible du film. Ainsi des textes sur le "génocide" culturel des jeunes Italiens du Sud; ou sur la "fin de l’Eglise", trahie par ses fidèles. Tous convertis au modèle petit-bourgeois de la société de consommation. Société dont l’idéologie est véhiculée - à travers la publicité - par la télévision. Société qui uniformise les corps, libère hypocritement les mœurs, ou encore étouffe les dialectes. Société aussi fasciste sinon plus, selon Pasolini, que le "fascisme archéologique" de Salò. Et d’identifier les démocrates-chrétiens de 1975 aux criminels du film. Discours provocateur. Salò serait le film sur la "société du spectacle", cette même société qu’exécrait Debord. Où la vie n’est qu’"une immense accumulation de spectacles"; où le spectateur-consommateur ne fait que manger la merde du spectacle. La merde comme métaphore des images qu’on avale. La ricotta dans sa version noire. Plus que le "mystère médiéval" annoncé par Pasolini, Salò serait ce grand film subversif - "thérrorisant" dirait Daney - prêt à ferrailler avec les idées bien-pensantes. Un monstre conçu pour mettre à mal la religion du bien-être. Un vrai film dada. Salò ne serait-il que cela?

2B. Le sens de l’œuvre est dans l’acte qui fait exister son auteur. Indéchiffrable. Comme chez Sade. Il y a dans Salò cette scène où les quatre "dignitaires" exécutent le jeune garde en vidant rageusement leur chargeur. Peut-être parce qu’il les a défiés, debout, poing levé, mais surtout parce qu’il a pratiqué, avec la servante noire, l’acte anti-sadien absolu: le coït génital. Dans la chaîne des délits (et des délations) que vient clôturer la scène, l’acte sexuel de la "normalité" est le pire de tous. Il obéit aux règles normatives de la raison, ces règles garanties par Dieu et que vomit la pensée sadienne. Car plus que Sade c’est la lecture qu’en fait Klossowski que Pasolini adapte: de la sodomie comme "simulacre de destruction des normes". Mais aussi comme geste fondamental, irréductible, de l’athéisme sadien. Celui qui permet par sa répétition, tel un rite, de réintroduire le "caractère divin de la monstruosité". Invoqué, imploré, n’apparaissant qu’en filigrane - une victime écrit sur le tapis, avec son doigt, le mot "Dio" -, Dieu est bien le grand absent du film. Mais où est la part de divin dans Salò? Dans la référence à Dante, même si le purgatoire final n’est pas certain? Ou dans l’érotisme qui affleure à certains moments du film? Voir la scène d’amour avec l’évêque. Autant de petites touches (pasoliniennes) qui finissent par conférer à Salò une réelle beauté.

3A. Salò n’est pas la négation du cinéma, Pasolini croit trop en la puissance de son art. Loin de la radicalité d’un Debord (dont le premier film poussait justement des Hurlements en faveur de Sade) ou d’une Marguerite Duras - encore que les premiers plans du film (le travelling sur le lac de Garde et Salò désert) soient empreints d’une mélancolie toute durassienne. De ce point de vue Salò est beaucoup plus sage. A l’inverse, il y a du Debord dans le geste de Pasolini qui mêle engagement politique et expérience artistique. Surtout, il y a ce principe très debordien qui veut que derrière la dénonciation d’un système (qu’il s’agisse du cinéma ou plus largement du capitalisme), il y ait une forme d’auto-revendication, l’affirmation par le sujet de son extériorité par rapport à ce qu’il dénonce, sa radicale différence. Pour Pasolini la permissivité de la société de consommation ne fait que promouvoir le triomphe du couple hétérosexuel, elle célèbre la victoire du coït "normal" et rejette encore plus celui qui ne s’identifie pas au discours. Au-delà du regard politique sur le traitement des corps, Salò ne révèle-t-il pas le regard de Pasolini sur son propre corps? Et la valse finale des deux jeunes miliciens ne renvoie-t-elle pas à la jeunesse même de l’artiste? Cette jeunesse qu’on finit toujours par regretter quelle qu’en fût l’époque. Une évidente nostalgie se dégage de la scène. Le sentiment soudain de l’inexorable déchéance des corps, la révélation qu’à un moment donné le corps, humilié par le temps, usé par tant de vicissitudes, est irrémédiablement exclu du jeu. Que le jeu en question soit celui de la perversion ou, plus secrètement, celui de la séduction.

3B. Derrière la crudité des scènes pointe donc tout le désenchantement de Pasolini. La fin du film laisse transparaître chez l’artiste un déchirement profond - déjà annoncé par son abjuration de la trilogie érotique - entre son art et sa vie. Entre sa puissance créatrice, peut-être à son apogée, et une vie sexuelle certainement appauvrie. Mélange de désespoir (la séparation d’avec Ninetto Davoli) et de désillusion: ce nouveau corps du "consommateur" qui ne sait plus regarder (l’œil énucléé), ne sait plus parler (la langue arrachée), ne sait plus penser (le crâne découpé). Sait-il encore baiser (le sexe brûlé)? Solitude de Pasolini. Au bout du compte, Salò est bien ce "diamant" dont parlait l’auteur à propos de son film. Un objet aux multiples facettes (comme autant de miroirs déclinant l’infini du sens), qui à la fois vous attire par son éclat - il vous aimante - et vous choque par sa dureté (on n’en sort jamais indemne). Pour Pasolini ce diamant pourrait prendre in fine les traits de Ninetto, l’acteur aux mille (et une) expressions joyeuses, l’amant magnifique et tant aimé mais finalement parti, laissant l’artiste seul avec son corps vieillissant. Et bientôt meurtri. Car un diamant c’est aussi ce qui raye les corps. Définitivement.