lundi 28 avril 2014

Aztec Camera



















High land, hard rain, Aztec Camera, 1983.

Roddy Frame, et sa pop luxuriante, c'est un peu le "petit frère" de Michael Head (The Pale Fountains) et de Paddy McAloon (Prefab Sprout). A contre-courant de l'electropop qui sévissait à l'époque, High land, hard rain, son premier album, enregistré à tout juste 19 ans, est une pure merveille, au style "bacharacho-lovien", aussi raffiné, contourné, que primesautier (ah ces arpèges de guitare sèche). On comprend l'admiration d'Elvis Costello.

PS. En live c'est beau aussi, comme ici à la BBC, pour une émission de télé (Oblivious) ou bien de radio (Walk out to winter).

Panhard













Où sont les rêves de jeunesse?

J'ai longtemps rêvé de la Panhard de mon grand-père... une Panhard Dyna Z, acquise dans les années 50, vers 1957-58, ce qui fait que la carrosserie devait être en acier et non en Duralinox comme pour les premiers modèles. L'auto n'était pas bleue, comme ici, mais orange. Je me souviens d'une photo avec mon grand-père au volant. Il était très beau. Médecin, mélomane, amateur d'opéra et de théâtre (on lui prête quelques aventures avec des actrices de renom), c'était aussi un excellent cycliste. Arrivé le printemps, il partait (le vélo dans le coffre de sa Panhard) dans les Alpes ou les Pyrénées pour y gravir les plus grands cols, ceux, mythiques, du Tour de France.

Je n'ai pas vraiment connu mon grand-père (j'étais trop jeune quand il est mort) mais l'image de la Panhard m'est restée gravée. Au lycée, moi et trois copains avions fondé un petit groupe de rock. On ne savait pas quel nom lui donner, ça changeait tout le temps, jusqu'au jour où j'ai proposé "Panhard". Il y eut un long silence puis V a dit: "OK, ça sonne bien". Sauf que certains, autour de nous, s'amusaient à prononcer "Panard", par dérision mais aussi parce que c'était la mode du ska, ce qui nous énervait prodigieusement. Du coup Panhard est devenu Pan-hard, avec un trait d'union (histoire également d'associer folk et rock) et, pour enfoncer le clou, la promesse d'écrire une chanson qui s'intitulerait "Dina Z", chanson qui bien sûr n'a jamais vu le jour. Après, le groupe a changé, V est parti, K est arrivé, on s'est alors appelés DCA (période franchement hard où l'on faisait mumuse avec le feedback, ce qui nous a valu quelques démêlés avec le proviseur). Puis V est revenu, il a fallu que je trouve un nouveau nom, moins hard, plus pop. Ce fut The Beauchamp, en souvenir d'un séjour à Londres, nom qu'on pouvait cette fois prononcer comme on voulait, à la française ou à l'anglaise: "The Bitcham". Cela a duré encore quelques mois, jusqu'au passage en seconde et la fermeture définitive de l'internat.

Au fait, qu'est-ce que j'écoutais à cette époque? Les grands groupes du moment, c'est sûr, mais pas tant que ça (j'étais déjà attiré par les années 60-70). Citons quand même: Remain in light de Talking Heads, Crazy rhythms de The Feelies, Sandinista! de The Clash, Magic, murder and the weather de Magazine... Reste qu'aujourd'hui, quand je repense à ces années-là c'est, outre la Panhard de mon grand-père, autre chose qui me vient à l'esprit, quelque chose que je ne connaissais pas à l'époque, ne l'ayant découvert que beaucoup plus tard: les singles du label Postcard (et son fameux slogan The sound of young Scotland, inspiré de celui de la Motown), créé à Glasgow au début des années 80 par Alan Horne, label dont l'existence fut éphémère (concurrence des majors oblige) mais le rôle influent sur des groupes comme The Pastels, Belle & Sebastian, Franz Ferdinand... Douze singles parmi lesquels:

- Falling and laughing, Orange Juice, 1980
- Radio drill time, Josef K, 1980
- I need two heads, The Go-Betweens, 1980
- Simply thrilled honey, Orange Juice, 1980
- Just like gold / We could send letters, Aztec Camera, 1981
- Lost outside the tunnel, Aztec Camera, 1981

... et aussi un album: The only fun in town de Josef K (1981).

vendredi 25 avril 2014

[...]

Vu Tom à la ferme de Xavier Dolan. Si j'étais vache, je dirais que ce film est une "grosse bouse", mais bon, comme je suis du genre cool, je dirai seulement que c'est mauvais. Dolan, l'enfant chéri des critiques, tout juste 25 ans et déjà 5 films au compteur (le dernier est prêt pour Cannes, il sera même en sélection officielle, c'est dire à quel point l'ascension du "petit prodige" semble planifiée), nous livre là un modèle de film-gadget, soi-disant film de genre (le thriller psychologique), plutôt film pour faire genre, genre "auteur qui s'acoquine avec le film de genre", histoire de montrer, à tous ces gogos de la critique, qu'il peut tout réaliser, même des films a priori mineurs, que lui, sûr de son génie, se chargera de transformer en chefs-d'œuvre du genre, bref qu'il est un auteur complet, d'autant plus complet qu'il écrit et monte lui-même ses films (quand il ne joue pas dedans et fait le costumier, arborant ici un look new grunge qui, bien sûr, tranche avec le décor)... sauf que ce n'est pas très bien écrit, ce n'est pas très bien mis en scène, ce n'est pas très bien monté (c'est même monté en dépit du bon sens).
Dans Tom à la ferme tout fonctionne à contretemps - et ce dès le départ, avec cette interminable ouverture sur "Les moulins de mon cœur" (!) -, qui voit le film, par moments, accélérer hystériquement quand il devrait ralentir et, de manière tout aussi incongrue, se mettre à ralentir quand il devrait accélérer (évidemment les fans diront que c'est voulu). En fait Dolan n'a pas le sens de la durée (j'en parlais déjà à propos de Laurence anyways), ce qui fait qu'il est incapable de faire vivre ses plans autrement que par des artifices, ceux de la pub ou du vidéo-clip. Du coup ça reste à l'état d'idées, au sens où les scènes ne disent rien d'autre que ce qu'il en est du scénario, Dolan se contentant de les travestir, de les maquiller, le plus souvent "à la manière de" (Hitchcock par exemple), sans que rien ne s'y oppose, du moins ne le conteste, secrètement, par la force et/ou la grâce d'une mise en scène inspirée. Voir la scène dans la cuisine, avec les quatre personnages assis autour d'une table, où tout d'un coup Dolan recourt à des gros plans sur les visages, signe qu'une vérité va peut-être se dire, surgissant de la scène - quant au défunt, son frère, sa mère, son chum, sa fausse blonde... que sais-je? -, sauf qu'on n'y perçoit pas l'effet monstrueux, creusant littéralement le plan, qu'une telle scène produit habituellement (comme chez Bergman); ou, à l'inverse, l'effet de surface, qui dynamise le plan, créant une sorte de flux entre les personnages (comme chez Cassavetes). Ici rien, ce ne sont que des bouches qui parlent, des corps qui débitent leur texte.
C'est que, dans le fond, Dolan n'a pas grand-chose à dire, chez lui c'est toujours le même discours. Dans Laurence anyways il y avait cette scène du restaurant, quand la fille disjonctait, s'en prenant soudainement à la "kétainerie" ambiante: les beaufs, les ploucs, les cons... Tom à la ferme en est le prolongement, exacerbé (via College boy, le clip, immonde, réalisé entre deux par Dolan pour Indochine). On n'en sort pas. Tout ça est d'une effroyable lourdeur, que Dolan tente de corriger en y introduisant un peu d'ambiguïté, mais de manière si maladroite, si ridicule, que ça rend le film, paradoxalement, plus mauvais encore. Ainsi du gros taré qui, sans crier gare, devient le temps d'une scène un improbable danseur de tango, nous gratifiant d'un petit tour de piste (dans le hangar) avec Tom, qui lui, de son côté, après avoir "accouché un veau" et reconnu chez ce même taré, qui régulièrement lui fout sur la gueule, quelques traits de l'amant disparu (normal c'était son frère), hésite à mettre les voiles... Bon, pas trop longtemps non plus, parce qu'à partir de là le film se met sérieusement à patiner, on commence à s'ennuyer ferme (si je puis dire), les personnages aussi d'ailleurs. Pour Dolan, enfin apaisé, après avoir crié toute sa haine du cul-terreux, forcément refoulé, macho et casseur de pédé (l'amour n'est pas dans le pré, hé hé), il est temps de rentrer. Direction Montréal. Rufus Wainwright peut chanter "Going to a town", le cauchemar est terminé...

PS1. "En octobre, un champ de maïs c'est un vrai champ de couteaux". La meilleure réplique du film. La preuve, elle est répétée deux fois.

PS2. Et pendant ce temps-là, passe en catimini Night moves de Kelly Reichardt, beau film placide, patient, doux, intelligent... (il n'y avait vraiment personne aux Cahiers pour s'intéresser un tant soit peu au film?). J'y reviendrai bien sûr. 

lundi 21 avril 2014

Broadcast (2)


Trish Keenan


Best of Broadcast, période 1996-2006: (par ordre chronologique)

Accidentals / We’ve got time (single, Wurlitzer Jukebox, 1996 et Work and non work, compilation, Warp, 1997)
- Forget every time (Peel sessions, 15 septembre 1996)
- Living room / Phantom (single, Duophonic, 1996 et Work and non work, compilation, Warp, 1997)
- The book lovers (The book lovers, EP, Duophonic, 1996 et Work and non work, compilation, Warp, 1997)
- Message from home (The book lovers, EP, Duophonic, 1996 et Work and non work, compilation, Warp, 1997)
Hammer without a master (We are reasonable people, compilation artistes divers, Warp, 1998 et The future crayon, compilation, Warp, 2006)
Come on let's go (single, Warp, 1998 et The noise made by people, Warp, 2000)
- Echo's answer / Test area (single, Warp, 1999 et The noise made by people, Warp, 2000 pour "Echo's answer" / The future crayon, compilation, Warp, 2006 pour "Test area")
- Drums on fire (single, Warp, 1999 et Extented play two, EP, Warp, 2000)
-  Dave's dream (Extented play, EP, Warp, 2000)
- Unchanging window (The noise made by people, Warp, 2000)
- Minus one (The noise made by people, Warp, 2000)
- Look outside (The noise made by people, Warp, 2000)
Locusts / Chord simple (EP 3 titres avec "Come on let's go", Warp, 2000 et The future crayon, compilation, Warp, 2006)
- Poem of dead song (The extented play two, EP, Warp, 2000 et The future crayon, compilation, Warp, 2006)
- Pendulum (Pendulum, EP, Warp, 2000 et Haha sound, Warp, 2003)
7 (Microtronics, volume 01, Warp, 2003)
- Before we begin (Haha sound, Warp, 2003)
- Ominous cloud (Haha sound, Warp, 2003)
- Hawk (Haha sound, Warp, 2003)
- I found the F (Tender buttons, Warp, 2005)
- Black cat (Tender buttons, Warp, 2005)
- Tender buttons (Tender buttons, Warp, 2005)
- America's boy (Tender buttons, Warp, 2005)
- Tears in the typing pool (Tender buttons, Warp, 2005)
- Michael a grammar (Tender buttons, Warp, 2005)

Bonus: Coming down de The United States of America, groupe de rock californien de la fin des années 60 (un seul album, sorti en 1968) et véritable source d'inspiration de Broadcast (Joe Byrd et Dorothy Moskowitz, c'est un peu l'équivalent de James Cargill et Trish Keenan).

mercredi 16 avril 2014

Broadcast

















Work and non work, Broadcast, 1997.

Et aussi: The noise made by people (2000), Haha sound (2003) et bien sûr Tender buttons (2005).

mardi 15 avril 2014

[...]















Tournage de O velho do Restelo de Manoel de Oliveira.

Eh bien ça y est, le financement a été trouvé, Oliveira peut enfin réaliser son nouveau film, O velho do Restelo (le Vieux du Restelo), un court métrage inspiré d'un personnage des Lusiades de Luís de Camões et qu'il vient de tourner à Porto, sa ville natale. Dans l'épopée de Camões, qui raconte l'expédition de Vasco de Gama vers les Indes en 1498, le vieux du Restelo (du nom de la plage de Lisbonne d'où partirent les navires) est un sage, issu du peuple, dont la voix s'élève, au moment où les caravelles quittent le port, pour condamner l'aventure maritime (et par là même la politique expansionniste du roi), dont il prévoit les malheurs futurs, soit l'écroulement de l'empire. Le personnage - symbole de pessimisme, un pessimisme que l'on retrouve aussi bien chez Camões que chez Oliveira - a, depuis, souvent été utilisé dans la littérature portugaise. Ainsi par Pessoa, comme contrepoint à la glorification des grands navigateurs (les "larmes salées" du Portugal), et Saramago, comme figure de l'anti-impérialisme. Or l'impérialisme aujourd'hui, pour un Portugal exsangue, c'est surtout celui de la mondialisation, incarnée entre autres par l'Union européenne et ses diktats. Est-ce ce dont veut nous parler Oliveira? Réponse dans quelques mois.

jeudi 10 avril 2014

Timber Timbre




"Beat the drum slowly", Timber Timbre, 2014 (animation: Chad VanGaalen).

Hot dreams, le nouvel album de Timber Timbre est un pur joyau. Non seulement on y retrouve cet aspect envoûtant qui faisait toute la magie des précédents albums, notamment Creep on creepin' on, mais là, c'est à un véritable voyage mental que nous convie Taylor Kirk tant la puissance évocatoire qui s'en dégage est saisissante, nous transportant dans des paysages sonores rarement entendus jusque-là, aussi riches qu'impressionnants, conférant à l'album cette dimension "cinématographique" dont tout le monde parle (Taylor Kirk le premier), références à l'appui (Lee Hazlewood - celui de "The night before" -, Ennio Morricone, Tindersticks...). C'est que Hot dreams témoigne d'une étrange mue dans la discographie du groupe canadien, le style habituellement minimaliste et sombre de Kirk s'agrémentant ici de fascinants et lumineux atours (dus en grande partie à Simon Trottier, le fidèle lieutenant), qui associent au rythme martelé, lancinant, des morceaux, solos de saxo (on pense à Lost highway de Lynch), nappes de claviers (mellotron, clavecin, piano électrique...), striures et autres distorsions, proche en cela du rock progressif des années 70 (Pink Floyd pas mort), la voix de Kirk, nue, caverneuse, sensuelle (de Hazlewood, donc, à Presley), propulsant l'ensemble vers des sommets insoupçonnés. Hot dreams est comme scindé en deux: une première partie terrifiante de beauté, évoquant l'escalade, lente et vertigineuse, d'une faille rocheuse, jusqu'au plateau que représente la ballade country "Grand canyon" (qui pour le coup, avec ses battements de cœur, se révèle un peu décevante à la première écoute, impression fausse évidemment), et une seconde partie moins escarpée, empruntant des chemins plus fréquentés mais tout aussi magnifiques. Bref un chef-d'œuvre.

Hot dreams - Curtains!? - Bring me simple men - Resurrection drive pt II - Grand canyon - This low commotion - The new tomorrow - Run from me - The three sisters.

vendredi 4 avril 2014

Resnais roi

Mes déboires enchantés (ou The trouble with George).

Comment on dit "taupe" en anglais? Je vous le donne en mille. On dit mole. Or mole, c’est aussi le grain de beauté. La taupe du dernier Resnais, c’est comme un gros grain de beauté, posée là au milieu du film. Autant dire que ce n'est pas spécialement beau. Ça ressemble plutôt à une verrue, ça surgit n’importe où, au milieu du gazon, un gazon anglais qui plus est (quelle hérésie!, pire que des mauvaises herbes, des "herbes folles" forcément), signe que dans Aimer, boire et chanter il y a quelque chose de pas normal. Et le "pas normal", qui rend ce film si émouvant, c’est que la laideur habituelle des films de Resnais (le pompon c’était quand même Vous n’avez encore rien vu) s'efface ici devant, non pas la beauté du texte, non pas le génie des acteurs (quoique Michel Vuillermoz), mais, tout simplement, la simplicité de la mise en scène, loin des mises en abyme et autres jeux de constructions (il y en a un peu quand même), tous ces artifices surlignés, surannés, dans lesquels Resnais, à mon grand désespoir, semblait se complaire de plus en plus... Le film reste globalement très moche (le générique, avec ses caches noirs, est certainement l’un des plus hideux que j’ai jamais vus, les couleurs, comme la musique, sont atroces, et le décor, avec ses longues bandes de tissus qui délimitent la scène et par lesquelles entrent et sortent les personnages, relève d'un avant-gardisme pour le moins daté) - seuls les dessins de Blutch échappent à cette laideur généralisée (si l'on excepte l'affiche, elle aussi horrible, alors que celles qu'il avait réalisées pour les deux précédents Resnais étaient magnifiques) - mais bon, la mocheté ici n'est jamais encombrante, elle devient même sympathique, parce que témoignant de cette volonté chez Resnais de se positionner par-delà la représentation, ce qui fait par exemple que le décor, à mesure que le film avance, disparaît progressivement (au sens où l'on finit par l'oublier), que les cloisons tombent, libérant l'espace, qui se retrouve ainsi sans dedans ni dehors. 

J'évoquais il y a quelques jours, alors que je n'avais pas encore vu le film, l'éventualité que le titre, qui finalement est celui d'une chanson de 1935 interprétée par Georges Thill - comme le George du film? -, où l'on célèbre, sur une valse de Strauss, l'union de l'amour et du vin, bref que le titre renvoie à une sorte d'ABC (A comme Aimer, B comme Boire, C comme Chanter) du cinéma de Resnais. Et c'est un fait que dans ce film il y a quelque chose d'élémentaire, qui touche à l'essence, non pas du cinéma (sa part hantée, mélancolique) mais bien du théâtre (le jeu des passions), ce qu'on trouvait déjà dans d'autres films "théâtreux" de Resnais - à commencer par Mélo - mais peut-être pas de façon aussi évidente. Le théâtre, c'est vraiment, plus encore que la bande dessinée ou la science-fiction, la grande affaire d'Alain Resnais, il domine toute la dernière période de son œuvre, depuis Mélo justement. Si en termes de réussite, c'est très inégal, les trois films adaptés des pièces d'Alan Ayckbourn, à savoir Smoking/No smoking, Cœurs et donc Aimer, boire et chanter (des films dont les titres définissent un véritable art de vivre), constituent assurément le meilleur du cinéma de Resnais, mieux ils apparaissent rétrospectivement comme le cœur de son œuvre (avec Cœurs au cœur du cœur), comme s'il fallait passer par la campagne anglaise (quand bien même les histoires de Cœurs, et ses fondus enneigés, se déroulaient à Paris) pour y accéder. Le théâtre, l’Angleterre, mais aussi les années 30, ce qui confère à Aimer, boire et chanter un caractère encore plus intime, expliquant l'attachement particulier que j'éprouve pour ce film. Rohmer racontait que Renoir était un cinéaste à la fois moderne et fasciné par l’époque 1900. On peut dire de Resnais qu’il était fasciné par les années 30 (la mode rétro, dans les années 70, lui ayant offert avec Stavisky, film moins mineur qu’il n’y paraît, l'occasion de satisfaire pour la première fois sa nostalgie des années 30). Etait-il moderne? Il est clair qu'avec un film comme Mélo, adaptation ouvertement moderniste d'une vieille pièce de théâtre, Resnais se montrait infiniment moins moderne qu'un Guitry, quand, dans les années 30 justement, celui-ci transposait au cinéma, de façon discrètement inventive, ses propres pièces. Mais dans Aimer, boire et chanter la question ne se pose plus. Ici la modernité on s'en fout, c'est comme la beauté... Resnais a franchi le pas.

On va me dire que si j’aime le film c’est parce que c’est le dernier de Resnais, que si Resnais n’était pas mort je ne l’aimerais pas autant. Peut-être. Mais si je l'aime c’est d'abord parce qu'en tant que dernier film il fait résonner en moi des choses qui n’auraient pas résonné autrement (sur la vieillesse notamment, le fait que les acteurs incarnent, dans la pièce qu'ils répètent, des personnages beaucoup plus jeunes qu'eux, comme dans le théâtre d'avant-guerre). Si je l'aime c'est aussi pour plein d'autres (petites) choses, qui vont des pendules détraquées, impossible à régler (le film est rythmé par les saisons, du printemps à l'automne, mais c'est le temps - hors du temps - du théâtre, le pur présent de ce qui a lieu, qui se trouve ici valorisé, même si on n'est pas dans l'instant de la représentation), à l’apparition/disparition de la taupe (c'est qui finalement cette taupe: Riley? Resnais? - Resnais la taupe, ha ha, qui me dit que Resnais, farceur impénitent, n'y a pas pensé), en passant par tous ces "putains de merde" qui scandent le film, voire les plans de transition, filmés de l’intérieur d’un véhicule, écho improbable au Camion de Duras (l'amie qui ne mâchait pas ses mots et qui, c'est marrant, aurait eu 100 ans aujourd'hui!). Resnais, amateur de pied-de-nez (le finale au cimetière, avec la jeune fille en noir déposant sur la tombe de George une carte postale qui symbolise la mort, c'est une blague de Resnais, évidemment, une blague punk) autant que roi du contre-pied. Ce qui fait au bout du compte que si j'aime Aimer, boire et chanter, c'est pour son mouvement, qui se déploie ainsi à l'envers, allant du cinéma au théâtre, de la scène aux coulisses, de l’absent (George) à l’ailleurs (Tenerife). L'envers pour mieux approcher la vérité, celle de la vie, bien sûr, la vie de Resnais, au soir de sa vie...