mardi 30 décembre 2014

Le Temps (1)

Une nouvelle de Patrick Modiano.

J'avais connu Guy Scheffer au cours des années soixante et puis je n'avais plus entendu parler de lui après la crise des années soixante-dix: sa disparition avait coïncidé avec celle de ma jeunesse, des DS 19, de la croissance économique et de la "modernité", terme révolu qu'on ose à peine de nos jours prononcer à voix haute.
Et voilà qu'après quinze ans, l'entrée de l'appartement de Scheffer est identique à elle-même: moquette grège, murs et portes chocolat, faux plafond orange d'où filtre la lumière de tubes fluorescents. Et cette lumière du plafond vacille et s'éteint par instants, comme un souffle de plus en plus faible.
Dans un coin, je remarque l'un des sièges que Guy Scheffer nommait "champagne chair" car leur forme était celle d'une coupe de champagne: dossier de Plexiglas arrondi, tige et pied circulaire de métal. Quelle impression vous fait une "Champagne chair" vieille de quinze ans? Le temps y a laissé sa marque: des cloques gondolent le dossier de Plexiglas, fendu en son milieu. La lumière fluorescente révèle les trous de la moquette et les plaques qui, par endroits, écaillent comme une lèpre le chocolat des portes.
Je pénètre dans le grand salon dont les baies vitrées coulissantes donnent sur le Bois de Boulogne. Oui, c'est bien toute la "modernité" de la fin des années soixante que je retrouve là, conservée par miracle. Murs d'acier satiné. Immense canapé en vinyle blanc. Tabourets d'Altuglas. A droite, autour de la cheminée, que protège un pare-feu en verre, une table ronde et des chaises basses en rhodoïd. Les tiges de fer de tailles différentes et soudées l'une à l'autre, aux quatre coins de la pièce, composent un "stabile thermique" qui servait à chauffer l'appartement pendant l'hiver. Fauteuils en Skaï blanc en forme de coquilles... Un soir, Scheffer m'avait énuméré, d'un air distrait, tous ces matériaux "contemporains" auxquels, désormais, il faudrait s'habituer pour vivre avec son temps.
Je lève la tête vers les spots fixés à une tringle au plafond. L'un d'eux s'est allumé et incendie d'une tache brillante la moquette orange. Sous les rayons du soleil de cette fin d'après-midi, les murs et les meubles lancent des scintillements qui me font cligner des yeux. Là-haut, entre la tringle et le plafond, une araignée a tissé sa toile.
Je passe dans la chambre de Scheffer. Le lit à baldaquin d'acier est là, sur son petit podium, mais il manque le sommier. Les bandes obliques en Skaï jaune vif et blanc, qui se prolongent du sol au plafond et les rideaux en chintz blanc me causent un malaise. La salle de bains est allumée: plafond laqué noir. Murs de Formica rouge. Moquette noire en Nylon. Ni savons, ni serviettes, ni rasoir. De retour au salon, je me demande si Scheffer habite toujours ici.
Quelle drôle d'idée de lui avoir téléphoné quinze ans après... Ceux qui avaient fait partie, comme moi, de l'entourage de Scheffer, l'avaient oublié ou le croyaient mort. Je voulais en avoir le cœur net.
Il n'était pas dans l'annuaire mais son numéro figurait sur l'un de mes vieux agendas. Seul l'indicatif avait changé, trois chiffres remplaçant Jasmin. Les sonneries se succédaient et je me disais que Scheffer n'était plus là. D'ailleurs, se souviendrait-il de moi?
On avait décroché au bout de longues minutes. Un silence.
- Pourrais-je parler à Guy Scheffer?
- Lui-même. De la part de qui?
Je lui avais dit mon nom.
- Vous avez de la chance... Je ne réponds plus jamais au téléphone...
- Je serais heureux de vous revoir.
- Vraiment?
Sa voix m'avait paru lointaine, assourdie par la distance et les années... J'aurais été rassuré s'il avait manifesté de la surprise pour ce coup de téléphone impromptu ou même si j'avais dû lui rappeler qui j'étais. Mais non. Cette voix un peu lasse,  courtoise, cet air de ne s'étonner de rien...
- Venez samedi, à six heures du soir. Je serai peut-être retardé à l'extérieur. Je laisserai la clé sous le paillasson. Entrez. Faites comme chez vous. Au revoir.
Un silence. Puis une sorte de déclic. J'avais fini par raccrocher avec l'impression inquiétante d'avoir entendu la bande d'un magnétophone. Si cette voix était bien celle de Scheffer, quand avait-elle été enregistrée? Etait-il encore vivant ou avait-il pris ses dispositions pour le laisser croire? Je me souvenais de sa présence discrète, de sa rapidité à se déplacer et puis à disparaître: capable d'avoir plusieurs rendez-vous à la fois; et vous fausser compagnie de la même manière féline qu'il mettait à vous recevoir dans son appartement.
"Entrez. Faites comme chez vous." A quelle heure viendra-t-il me retrouver? A-t-il beaucoup vieilli? Le reconnaîtrai-je? Mon malaise devant le Skaï et le chintz de sa chambre s'aggrave au milieu du salon. J'éprouve une allergie pour tous ces matériaux synthétiques qui ont été jadis la marque de la "modernité" et de mes débuts dans la vie. J'ai peur de m'asseoir sur le canapé de vinyle ou l'une des chaises en rhodoïd. Je suffoque dans ce salon.
Alors, par l'escalier en spirale, je gagne l'étage supérieur. Scheffer y avait aménagé une pièce qu'il appelait la "plage". Ici, j'avais assisté à de nombreuses soirées, j'avais eu vingt ans, je crois que j'avais été heureux. Je me rappelle combien cette pièce, déserte et silencieuse aujourd'hui, résonnait de rires et de musiques. Les deux sofas roses n'ont pas changé de place et leurs teintes se marient avec la couleur miel des murs en béton - un béton brut que Scheffer avait choisi et qui évoquait selon lui le sable des plages jamaïquaines. Un portique ouvre sur la terrasse. Les vitres des grandes baies sont foncées comme le verre de lunettes de soleil et protégées par des stores en coton blanc. Au plafond, les pales vertes d'un ventilateur tournaient en permanence. "Comme ça, m'avait dit Scheffer, de sa voix distraite, on se croit toujours en été"...
J'ai mis en marche le ventilateur et je me suis allongé sur l'un des sofas. Les pales brassent lentement l'air chaud de cette fin d'après-midi et j'essaie de retrouver l'ambiance des soirées chez Scheffer. Etranges soirées, étrange époque que celles de mes vingt ans. Goût pour le Nirvana. Tenues de cosmonautes et châles du Cachemire. Voyages initiatiques vers l'Asie mais aussi départ pour la lune. Certains soirs, dans l'appartement de Scheffer, on ne savait plus très bien si l'on était à Cap Canaveral ou à Katmandou. Des lampes à rhéostat projetaient sur les murs d'acier des nuages géométriques dont les couleurs prenaient tous les tons du spectre. Il flottait une odeur d'encens et la plainte d'une cithare indienne. La silhouette de Scheffer glissait parmi les groupes allongés sur les coussins, les mains tendues à la recherche d'une cigarette de marijuana. Lui, c'était un cigare qu'il fumait, pensif au bord de la terrasse, l'air d'un capitaine qui surveille l'appareillage de son paquebot.

(à suivre)

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Fake!

Buster a dit…

Hein?

Patrick Modiano a dit…

Quelle drôle d'idée d'avoir écrit "téléphoné quinze après"...

Buster a dit…

Merci pour la relecture, c'est corrigé.