samedi 8 novembre 2014

French touch (2)

Dans la série "Le cinéma français: un cinéma plus que moyen".

C'est une scène tirée d'Une nouvelle amie, le dernier film d'Ozon. Après une journée de shopping bien remplie, Romain Duris, travesti en femme, et Anaïs Demoustier sont au cinéma (ils regardent Waterloo bridge de Mervyn LeRoy), quand un type vient s'asseoir à côté de Duris et commence à lui caresser le genou. C'est Ozon lui-même (sous le nom de François Godard) qui tient le rôle du dragueur. Ah la bonne blague! La scène est à l'image du film. Du papillonnage. Ozon est un cinéaste qui aime papillonner: d'une idée à l'autre (le deuil, le travestissement), d'un genre à l'autre (le drame, la comédie), préférant glisser à la surface des choses - confiant dans le talent de ses interprètes - plutôt que de se risquer un minimum... Ozon il ose que dalle (à la différence, par exemple, hier d'un Schroeter, aujourd'hui d'un Rodrigues). C'est du cinéma sans consistance (ici artificiellement rehaussé par l'évocation volontairement mièvre du passé des deux amies, au début du film), à l'émotion factice (plages musicales redondantes... la chanson de Nicole Croisille, "Une femme avec toi", reprise in extenso dans la scène du cabaret, non mais franchement), un truc à l'identité gentiment ambiguë, mais sans trouble réel (du trans bon chic bon genre), car débarrassé de tout enjeu un tant soit peu fort, Ozon ne s'embarrassant décidément pas avec les difficultés (notamment d'ordre psychologique) que tout bon récit génère inévitablement, se contentant de les balayer d'un revers de main (au détour d'une réplique) dès qu'elles se présentent, mieux: s'arrangeant pour qu'elles n'apparaissent même pas (ah l'épilogue "Sept ans plus tard", j'en croyais pas mes yeux), bref un film-pépère, confortablement installé dans l'air du temps...

PS. Puisqu'on est dans l'air du temps, un mot sur Bande de filles de Céline Sciamma, que j'ai fini par voir. Un mot parce qu'il n'y pas grand-chose à en dire. Juste que si vous aimez l'imagerie 9-3, la cité et ses clichés, que vous êtes fasciné par la geste black et les beaux "corps d'ébène" (à la manière d'une Claire Denis), que vous goûtez la couleur chocolat mêlée à la couleur bleu nuit (très tendance cette année), que vous êtes fan de Rihanna et de R&B, que vous supportez de voir des jeunes filles noires, comédiennes débutantes, se parodier elles-mêmes, et que, last but not least, imaginer Bresson faire de la pub pour des Nike Air Jordan ne vous gêne pas, alors oui, ce film est fait pour vous.

26 commentaires:

FT a dit…

La Qualité française.

Buster a dit…

C'est ça. Ferran, Assayas, Jacquot, Ozon... La nouvelle Qualité française.

Charles a dit…

Sévère mais juste.

Anonyme a dit…

"du trans bon chic bon genre", ah ah excellent, je la ressortirai

Black Power a dit…

Pourquoi embarquer Claire Denis là-dedans ? (elle n'avait rien demandé !)

Buster a dit…

Ce que je veux dire c'est que l'esthétisme de certains plans, leur chromatisme surtout, m'a fait penser au cinéma de Claire Denis.

Jacques Rivette, le veilleur a dit…

Si les gens du marketing (y compris une bonne partie de la critique) étaient un peu plus honnêtes, ils apposeraient en gros sur leurs supports le label « Auteurs » !

Et, à nous d'ajouter : « labelôteur »… de renfermé, surtout !!!

François Godard a dit…

Toujours à côté de la plaque mon pauvre Buster

valzeur a dit…

Hello Buster,

Pas encore vu le Ozon, ça m'a l'air encore plus mauvais que Jeune et Jolie. Et pour le Sciamma, je vous avais prévenu, hein ?
De mon côté, que des mauvaises pioches aussi, si bien que bon an, mal an, je réhausse finalement le Araki.

Nominé pour le titre du film le plus con de l'année (avec Saint-Laurent en challenger redouté), veuillez accueillir, TA TA TAM, Interstellar !!! (qu'on applaudit bien fort).
Je repensai à un article de Chabrol qui moquait les "grands sujets". On y est en plein avec le dernier Nolan, bouffi à l'extrême, 2h49 de connerie, avec en ligne de mire, un dilemme bien patapouf : vaut-il mieux sauver le monde ou revoir sa famille ? (les deux s'excluant l'un l'autre, je précise, astuce temporelle du scénario par ailleurs calamiteux au dernier degré). Vous imaginez que, pour en arriver à ce degré zéro de la pensée, il a fallu prendre des raccourcis sévères dont un ultime (vanté dans la critique de Chronicart, la plus nulle de l'année après celle de Bird People par JBM). Notre héros s'est retrouvé avec des péripéties ineptes dans une base sur-secrète de la NASA avec un garde-chiourme robotisé, sorte de monolithe articulé à l'humour persistant. Il apprend le fin mot de l'histoire, un truc comme dans la chanson sublime de Bowie, "5 years". La fin du monde est là (et sa famille ?). Une porte de secours, l'espace. Et paf, comme c'est un génial pilote à la retraite, on lui propose une mission de la dernière chance. En gros, il fait ses bagages et direction Saturne. Adjugé, vendu. Retour chez lui, au revoir à la marmaille dont la fifille adorée qui va le bouder grave pour les 24 années à venir. Quelque chose comme 12 heures plus tard, il décolle avec l'équipe d'astrophysiciens tous inconnus, mais sûrement très sympa (du moins, ceux que le scénario n'expédiera pas ad-patres pour isoler le héros avec Mamourella, j'ai nommé Anne Hathaway - par ailleurs "in love" avec un autre invisible et perdu dans les étoiles, sur une probablement inhabitable). Vous avez évidemment deviné qu'on n'était pas dans du naturalisme franco-français, mais à ce niveau de je m'en-foutisme, on croit rêver, encore plus quand on lit sous la plume du tâcheron de Chronicart : "la magnifique façon dont le récit décolle dans l’espace, en une ellipse qui évince tous les préparatifs ronflants pour se contenter d’une fusée propulsée par l’émotion d’un adieu" (excusez-moi, je roule un kleenex en boule après m'y être déversé - rassurez-vous, ce sont des larmes). Le même nullard parvient à l'opposer à 2001, qu'il asticote pour sa "raideur narrative", notamment. Il est vrai que rien n'est bien raide dans Interstellar qui n'avance que par à coups, et de force, s'engageant un peu plus chaque fois dans la voie de l'inconséquence. Les personnages n'ont aucune profondeur et surtout aucune cohérence émotionnelle. Et puis, ce gros machin n'est une fois de plus qu'un ersatz transgénique de La Jetée - la citation la plus apparente donne d'ailleurs lieu à la seule belle séquence du film après 2h de n'importe quoi.
Bon je ne vais pas m'énerver plus avant, vous pouvez vous abstenir…

valzeur a dit…

… surtout que j'ai vu le très problématique Fils de de HPG, un poil moins insupportable que Les Mouvements du bassin, mais guère plus. Après une heure de film, j'ai compris le fond du problème : HPG en fait est un petit enfant, il se fait punir par Bobonne parce qu'il mange mal à table devant des invités (elle le met au piquet : le palier de la porte). De façon assez générique, Il aime se souiller (avec de la mousse à raser, une émulsion laiteuse), et avoir rapidos ce qui lui fait envie. Seulement comme il grandit un peu, c'est parfois dur, surtout que maintenant il a des enfants. Tout ça débouche sur des scènes de comédies improvisées ou pas qui ne dépareraient absolument pas dans les pornos qu'i tourne. Et puis comme pour les petits enfants, il est à lui-même le centre du monde avec quand même deux-trois satellites apparents, Bobonne (Maman) et ses chtiots (des camarades de jeux). Hormis un plan complètement étrange (l'ombre de la main sur sa famille endormie dans un halo de lampe torche) et une scène délicate quoique assez forte (la discussion familiale avec les deux cougars décaties), le film est assez franchement déplaisant.
Enfin, il est noté 4/5 par Chronicart (toujours pas lu la critique, j'attends d'avoir la perception brouillée par l'épuisement nerveux ou d'autres navets à venir).

Buster a dit…

Salut valzeur,

Eh bé, c'est la grande forme, Nolan et HPG vous ont bien chauffé on dirait, vous n'êtes jamais aussi bon que quand vous sortez tout fumant d'un film... :D
Bon, moi c'est plus sage, Sciamma et Ozon m'ont pourri deux soirées mais ça va, je suis resté quiet... par contre, comme vous, voir de telles oeuvrettes insignifiantes me fait reconsidérer à la hausse certains autres films, ainsi le Dolan qui à côté fait presque figure de chef-d'oeuvre!

valzeur a dit…

Vous savez quoi : j'allais écrire la même chose que vous. A côté de ces merdounettes (même à millions de dollars), le Dolan, ça n'est pas rien. Mais bon, voir un vrai très bon film d'ici la fin de l'année, ce ne serait pas du luxe aussi...

Buster a dit…

C'est marrant, à part la Vengeance d'une femme, le film de Rita Azevedo Gomes, d'après Barbey d'Aurevilly, dont j'attends beaucoup, j'ai pas d'autres films en vue...

Anonyme a dit…

Mon cher Buster, vous oubliez "Eden" le film de Mia Hansen-Love sur la French Touch !

Buster a dit…

Ah oui c'est vrai, où avais-je la tête? :)

Anonyme a dit…

Il y a aussi Gaby Baby Doll de Sophie Letourneur.

Buster a dit…

Avec Biolay... ça c'est pour valzeur :-D

Dr Orlof a dit…

Pour la Sciamma, nous sommes entièrement d'accord (pas encore vu le Ozon) et j'aime beaucoup votre manière de le résumer. Rien à dire de plus !

Buster a dit…

Le film de Sciamma est totalement creux, une suite de plans/poses le plus souvent stériles, un esthétisme de bon aloi dont il ne se dégage pas grand-chose... Celui d’Ozon est peut-être moins superficiel, son côté désinvolte passe mieux, et c’est vrai que Duris en Virginia est assez fascinant (on dirait Geraldine Chaplin), mais à l'arrivée c’est tout aussi inconsistant.

Lucie a dit…

"Sévère mais juste", c'est dans Mods qu'on entend cette réplique. Y'en a encore qui confonde Ozon et Bozon ! ;-)

Buster a dit…

"Sévère mais juste" c’est aussi une réplique de Raymond Devos:

Ce qui est marrant c'est que celui qui a fait le commentaire a signé Charles, comme le personnage de Mods qui dit cette réplique. Sinon l'opposition Bozon/Ozon, ça me fait penser à un truc rigolo qu’avait écrit Bozon, genre "dans Bozon le B est muet" (comme pour Django), c’était sur le blog d’Isabelle Regnier, je crois. Si je retrouve le texte...

Buster a dit…

En attendant, l’extrait d’un texte, "Pro mod" (hé hé), dans lequel j’opposais moi aussi Bozon (Mods) et Ozon (8 femmes):

(B)ozon.

Mods est un vrai film dandy. Non seulement parce qu’il ne ressemble à rien de connu - ce qui fait son "exquise originalité" - mais surtout parce qu’il touche au paradoxe du dandy, quand celui-ci se pose au-dessus des règles et, cependant, reste soumis à celles qui le gouvernent (les règles de son propre cercle). C’est ce qui distingue le dandysme de l’élégance, au sens mondain du terme, ce qui sépare par exemple Mods de 8 femmes. Là où le film de Bozon vise à l’unicité, celui d’Ozon ne vise qu’à l’unité. Partant du principe (stendhalien) que "le beau est promesse de bonheur", 8 femmes exalte, à travers l’harmonie de sa composition (cf. le travail sur les couleurs), la magie du beau qui vient reconstituer l’unité édénique du monde. Mais il ne façonne, au bout du compte, qu’un cinéma chic, très haute couture, qui met en avant le savoir-faire de son auteur et revendique, par l’admiration qu’il est censé produire, sa place de modèle. Tout autre est le projet de Mods. Le film de Bozon peut bien être un film mod, il n’est pas un film de mode. Pour rester dans la métaphore vestimentaire, on peut dire que si 8 femmes est porté par son costume, Mods doit sa singularité à la façon dont il le porte...

Buster a dit…

J'ai retrouvé le billet de Bozon:

B/Ozon

Comme certains le savent, la première lettre de mon nom de famille est hélas muette.
Aujourd’hui passe en compétition officielle Jeune et jolie, le dernier film de François Ozon.
Décembre 1997, dernière projection de presse de mon premier film (L’Amitié) au Grand Action. Il n’y a personne. L’attachée de presse essaie de joindre les Cahiers. Elle finit par avoir au téléphone Thierry Jousse, qui lui dit ceci: "Non, on ne l’a pas vu, mais on aime beaucoup son dernier, Sitcom. Il faut le lui dire!".
Depuis, cela continue, et François en profite de plus en plus, avec un doigté quasi-satanique.
Un exemple. En 2000, je dépose un peu partout le scénario de Trois femmes et demi, avec Paulette Bouvet, Ingrid Bourgoin et Laura Betti (d’où le demi), tentative de me remettre en selle après l’échec cuisant de L’Amitié avec une comédie musicale féminine et cruelle. François chope le scénario sur une étagère du CNC, me vole l’idée, double la dose (pour arriver à huit) et change le casting. Le reste est connu.
Six ans plus tard, je dépose un peu partout le scénario d’Angel Heart, remake du film le plus sublime d’Alan Parker (en particulier pour la scène entre Robert de Niro et un œuf dur), et surtout tentative de me remettre en selle, par l’intermédiaire du marché américain, après l’échec cuisant de Mods. François chope le scénario à la Fondation Beaumarchais, réécrit le script pour masquer le remake, ses producteurs n’ayant pas les moyens de payer les droits du Parker, et tourne Angel dans le plus grand confort. Le reste est connu.
François n’en parle jamais, mais il n’arrête pas de tourner. Maintenant, vous savez pourquoi.

Lucie a dit…

Trop drôle.

On pourrait continuer. Pour Une nouvelle amie, Bozon avait prévu, pour se remettre de l’échec de Tip Top, l’adaptation du roman de Ruth Rendell avec Samy Naceri dans le rôle de David/Virginia, mais Ozon chope le scénario, etc, etc.

Buster a dit…

:-D

verbatim ! a dit…

Hier, pendant un long échange, au sujet de Xavier Dolan :

- Mommy, c'est son meilleur film, c'est vrai, mais c'est loin d'être bien, aussi ! il ne mérite pas autant l'accueil, le plébiscite général qu'il a eu !

Mais je suis d'accord avec Buster : il s'améliore. Ce qui est assez normal, ou plutôt rassurant, à force de continuer à faire des films.

Il y a tout et n'importe quoi dedans ! ça se regarde, et parfois même... ça marche !?

C'est simple, avec lui, tout est dans la formule : "les cons, ça ose tout, et c'est à ça qu'on les reconnaît". Eh bien, là, il faut le reconnaître : Dolan, il ose vraiment tout !!!

[ça donne des choses affreuses pendant deux heures vingt, mais de temps en temps, il y a des bons moments.]