samedi 25 octobre 2014

White bird




Vous avez dit blizzard?

La beauté de White bird in a blizzard (blanc sur fond blanc, comme un tableau de Malevitch), le dernier film de Gregg Araki, tient d'abord à la combinaison de ses deux lignes musicales: d'un côté, l'electropop new wave des années 80 (Cocteau Twins, New Order, Depeche Mode, The Cure...) qui ancre le film, à grands coups de synthés et de drum machines, dans la réalité de l'époque (le film débute en 1988) en même temps qu'elle rythme les affolements d'un corps - celui de Kat, jeune fille aux yeux de chat - en pleine ébullition; et de l'autre, la musique ambient, concoctée par Robin Guthrie et Harold Budd (on pense à Mysterious skin), qui recouvre le film d'une sorte de voile blanc, onirique et neigeux, témoin chez la jeune fille d'une angoisse, celle que nourrit l'absence (plus que la séparation, vécue sans affect), l'absence prolongée de la mère, disparue du jour au lendemain sans laisser de trace. "J'avais 17 ans quand ma mère a disparu. Au moment même où je ne devenais qu'un corps - chair, sang et hormones bouillonnants -, elle s'est glissée hors du sien et l'a abandonné." Epanouissement vs évanouissement.
Au-delà de l'intrigue policière (et de son dénouement, qu'on ne révélera pas), au-delà du portrait d'une certaine Amérique, celle aseptisée des banlieues résidentielles, avec leurs maisons à l'identique, leurs pelouses bien vertes et leurs intérieurs ultra clean, entretenus par autant de desperate housewives qui trompent leur ennui (l'enfant ici est comme un animal de compagnie) et compensent leur insatisfaction (la jouissance au point mort, à la différence du chat quand il ronronne) dans l'hyperactivité domestique, c'est la relation mère-fille que le film interroge, sous le regard vide d'un père défaillant. "Je suis là, Kat", dit la mère à sa fille, alors petite, dans une très belle scène où on les voit toutes les deux jouer à cache-cache sous un drap, et que, subitement dissimulée par un pan du drap, la mère disparaît un peu trop longuement, provoquant chez l'enfant un sentiment d'inquiétude, jusqu'à ce qu'elle réapparaisse. La scène est comme une variante du fort-da freudien, au sens où ce qui se joue là c'est la dialectique de l'absence et de la présence, ce sur quoi est construit le film, qui fait que, pour la jeune fille, la mère devient présente (notamment à travers les rêves) maintenant qu'elle n'est plus là, alors qu'elle paraissait absente (devenant de moins en moins visible) quand elle était encore là...
C'est toute l'ambivalence du désir que le film suggère ainsi avec douceur dans le lien à distance qui se noue mystérieusement entre une mère et sa fille (les appels de l'une répondant aux interrogations de l'autre), entre une femme, toujours séduisante mais aigrie, car rongée par le manque, et celle qui aspire à le devenir (femme), dépassant alors les ravages attendus dans ce type de relation - quand la mère se plaint des rondeurs de sa fille, puis, une fois celle-ci devenue mince et sexy, rendant l'identification plus violente encore (belles scènes au miroir), se met à surveiller et envier la relation amoureuse qu'entretient la jeune fille avec le garçon d'à côté -, ambivalence que l'on retrouve également dans la relation au père, via le personnage du flic (image paternelle inversée, le mâle sur lequel on fantasme - le désir de la fille c'est le désir du désir de la mère) mais aussi le petit copain, aussi fade que le père ("sous la surface il y a encore la surface"), englués qu'ils sont dans le train-train de leur vie (same old story), de sorte que si le film peut être vu comme une histoire de libération, celle qui permet à une jeune fille d'échapper au modèle parental, impliquant une rupture des plus radicales avec lesdits parents, il convoque aussi, de par sa structure, une forme d'unheimliche, au sens freudien, on peut même dire littéral du terme - le secret qui sort de l'ombre, hors du foyer -, à travers la voix de la mère, cette voix que perçoit la fille comme un écho dans le blizzard, une voix de plus en plus présente, de plus en plus réelle, qui ne peut que la poursuivre indéfiniment.       

Bonus:

Les tubes des années 80 qu'on entend dans le film:

Sea swallow me, Cocteau Twins
Heartbreak beat, The Psychedelic Furs
Fond affections, This Mortal Coil
Temptation, New Order
Dazzle (Glamour mix), Siouxsie And The Banshees
Behind the wheel, Depeche Mode
Living in another world, Talk Talk
Everybody wants to rule the world, Tear for Fears
Bring on the dancing horses, Echo And The Bunnymen
A private future, Love And Rockets
Pictures of you, The Cure
These early days, Everything But The Girl
It's a mug's game, Soft Cell
Being boring, Pet Shop Boys
Darklands, The Jesus And Mary Chain

+ des extraits de la bande originale.

31 commentaires:

mike a dit…

oh la putain de bo...

Buster a dit…

Hé hé… je soupçonne une pointe d’ironie. En fait, je ne suis pas très fan de ce type de musique, quand bien même elle a bercé une partie de mon adolescence, mais dans le film ça passe très bien, parce que ça reste en toile de fond et que ce ne sont que des extraits…

mike a dit…

pas du tout, elle est top comme rarement.

David a dit…

J'ose pas lire votre texte, j'ai trop peur que vous racontiez la fin.

Buster a dit…

N'importe quoi... mais bon, si ça peut vous rassurer, je dévoile rien du tout :)

Djemaa a dit…

Bonne semaine à vous, merci de nous enchanter, Pascal.

Lucie a dit…

Coucou Buster,

Ca y est, je l'ai vu, quel beau film en effet. Beau texte aussi, comme d'hab. Elle est quand même "blizzard" la fin, non ?

Buster a dit…

Merci Pascal, merci Lucie.

La fin, difficile d'en parler sans révéler le pot aux roses... parce qu'il y a deux conclusions, une première sans surprise, quant au sort de la mère, et une seconde, plus inattendue (le twist), une fin à la Grémillon, hé hé, proposée par Araki (elle n'est pas dans le roman), sur ce qui se serait réellement passé, comme s'il nous livrait là sa propre interprétation...

Anonyme a dit…

Vous avez jeté un coup d'oeil sur le blog de Pascal Djeema ? "...certains blognautes me laissent des commentaires méchants et insultants. Motif de cette colère : je laisse des "bonjour, bonne journée" sur des blogs dont les gérants sont décédés." Rassurez-nous Buster, c'est toujours bien vous qui écrivez sur ce blog, ou un admirable imitateur ?

Buster a dit…

Bah non hélas, je suis mort depuis longtemps, c'est Morain, mon plus grand admirateur, qui tient le blog à ma place :-D

valzeur a dit…

Hello Buster,

Enfin un peu de contradiction dans nos vies ! Sans détester White Bird, je le trouve quand même totalement plan-plan. Enlevez la merveilleuse BO et il ne reste rien du film, puisque la musique est là pour pallier les émotions que le traitement satirique d'Araki repousse au loin. Par rapport au livre affreusement médiocre (je n'en avais lu que 40 pages avant d'abandonner), les personnages sont beaucoup plus outrés (à l'exception notable de Christopher Meloni). L'héroïne est une pimbêche tête-à-claques, son boyfriend un neu-neu de compétition ; Eva Green joancrowfardise sans répit. Tout ça ne casse pas trois pattes à un canard, pour ne rien dire de la fin postiche absolument grotesque. A bien y réfléchir, le cinéma d'Araki ressemble de plus en plus à du Gaël Morel milieu de gamme, alors que dans un monde idéal, Morel rêverait sûrement de faire du Araki haut de gamme (ce qui n'existe pas, Mysterious Skin excepté).
A côté, désolé de me surprendre moi-même, mais Mommy est bien supérieur, malgré tous ses défauts de façade. Le Dolan ne raconte à peu près rien avec infiniment plus de panache et la direction d'acteurs est mille fois supérieure à ce que l'on voit dans le Araki, plus un commentaire ricanant sur le matériau minable du roman de Kasischke qu'autre chose. En fait, Dolan aime ses acteurs de façon pleine et entière, alors que les siens (ou siennes) émoustillent Araki et rien de plus.
Je lui pardonnerai toutefois en partie (Araki) pour l'ouverture avec Sea Swallow Me, l'un des plus beaux morceaux des Cocteau Twins (adjoints d'Harold Budd).

Buster a dit…

Ah quand même, ça devenait barbant cette convergence de vues… :-)

Bon, moi j’ai beaucoup aimé le film, que je ne trouve pas du tout plan-plan (sauf si vous considérez l’hystérie dolanienne comme la norme)… c’est vrai qu’il n’y aucun effet, pas de virtuosité, les plans sont d’une grande simplicité, le cadre est comme étiré, reléguant les personnages à chaque extrémité, créant du coup une effroyable distance… dans le sous-sol les scènes font très sitcom, mais cette simplicité donne justement beaucoup de force au film, et aux personnages qui, à mesure que le film avance, gagnent en profondeur et deviennent de plus en plus attachants (dans des registres différents, que le personnage d'Eva Green paraisse excessif par rapport à celui, effacé, de Meloni, c'est normal, c'est le propos du film)

Chez Dolan les personnages sont peut-être plus attachants encore (surtout celui de la voisine), mais tout est fait aussi pour les rendre ainsi, à ce niveau Dolan n’y va pas de main morte, on peut même dire qu’il met le paquet. Dans le fond Mommy ne vaut que par sa direction d'acteurs (le reste c'est de la poudre aux yeux, une poudre en plus lacrymogène...)

PS: Jamais vu le moindre film de Gaël Morel.

Jacques Chirac a dit…

La fin est complètement abracadabrantesque.

Buster a dit…

Ok la fin est blizzard, grotesque, abracadabrantesque... parce qu'elle semble contredire le film, et en même temps pas totalement... je développerais bien mais...

(quelqu'un qui tient un blog pourrait-il m'expliquer comment incorporer des commentaires masqués, qu'il suffit d'ouvrir pour lire, comme sur certains forums?, ça permettrait de parler de la fin sans la dévoiler directement)

Anonyme a dit…

valzeur qui craque pour mommy, on aura tout vu.

Anonyme a dit…

Disons que la fin n'est pas contradictoire avec le personnage du père mais plus dure à avaler en ce qui concerne l'autre personnage impliqué...

un lecteur moustachu a dit…

On sait déjà que Araki c'est meilleur que Gaël Morel, et aussi que Todd Haynes (Loin du paradis)

Buster a dit…

Voilà, la fin n'est pas simplement une bonne blague du réalisateur (Araki rit), on pourrait en dire plus, mais non... :-)

mike a dit…

Le dernier Julian Casablancas...
Il devient meilleur en vieillissant, il sort un album de pop songs parfaites avec les Strokes (Last Impressions On Earth était déjà un chef d'oeuvre) et là il fait un album de pseudo-voyou, très conscient.
Super bonnard comme on dit.

mike a dit…

La comparaison Gregg Araki et Gaël Morel, c'est une blague ? De l'homophobie (bah ouais, ils sont gay tous les deux)? Quel est le rapport?
Sinon, le meilleur film de Gregg Araki, c'est Smiley Face; ça me fait marrer les hétéros (dont je fais partie) qui versent leur larme sur Mysterious Skin (que je n'ai pas vu).

Anonyme a dit…

Mommy c'est plus fort !

Buster a dit…

Ouais c'est ça, et Dolan toujours plus haut (comme Tina Arena).

Marc Bolan a dit…

Après le Dolan, bientôt le Nolan, toujours plus haut lui aussi...

Jerry Rubin a dit…

Petite devinette : quelle revue implore le mois prochain les cinéastes de "faire des films traversés, électrocutés, par le psychédélisme, qui envisagent le récit comme un voyage au fond de l’inconnu, qui ont la fièvre, qui sont hallucinés et nous placent dans un état second, qui lancent un signal, le signal du passage à un autre état de conscience, qui font le pari fou de faire tenir le délire en invoquant des forces vitales, cosmiques, pour créer un monde en mouvement constant, un monde comme régénéré, des films pleins de créativité et d’euphorie, avec des liens forts entre esthétique et politique et la foi dans un monde nouveau, qui fassent le grand saut, bref des "Gravity" (d’Alfonso Cuarón) ou des "Eden" (de Mia Hansen-Løve) mais réussis, des films qui nous mettent dans d’autres états, des états physiques, émotionnels, psychiques, qui donc regardent le spectateur dans les yeux, qui cherchent à l’hypnotiser, à l’accorder sur sa propre fréquence, cherchent une transmission, et supposent donc une autre manière de penser les récits (qui vont vers l’inconnu), les formes (altérées), le spectateur (le réel objet du film  : c’est lui qui doit voyager, pas le personnage), qui retrouvent un esprit, pas un "style" : une émotion, le fond de joie inextinguible mais aussi la distorsion jusqu’à la limite, et l’humour, la joie, la terreur, l’extase, l’empire de l’imagination  : l’empire du délire. "

Buster a dit…

Oh putain le délire...

LSD: Lolesque Stéphane Delorme

valzeur a dit…

Hello Buster,

Sur White Bird, ce que je préfère de loin est Meloni et Eva Green. Mais comme à quasiment chacun de ses films, j'ai l'impression que son ironie (pop ?, kitsch ?, camp ?) désamorce la profondeur potentielle de son sujet. Je me souviens généralement très peu de ses films, mais une phrase m'en est restée. Un personnage en cavale de the Doom Generation, je crois, farfouille chez un disquaire et déclare : "Ma collection de disques me manque". Et il est vrai que la musique chez lui est tout ; elle figure l'inconscient des personnages et vaut pour l'émotion (cf ses splendides BO). Du coup, ses films ne sont jamais vraiment déplaisants (à l'exception du débiloïde Kaboom), mais pas bien obsédants non plus (litote).
Sur Mommy, ça n'est certes pas le chef-d'oeuvre de l'année, mais c'est un film intrigant. Rien ne marche vraiment, et pourtant on le suit sans trop d'énervement. On dirait une sorte de CV géant : regardez ce que je peux faire, le travail sur le mélo, le cadre, les acteurs, etc. Le côté "toi et moi contre le monde" achoppe totalement sur le fait qu'il n'y a pas de monde opposant, à part d'assez dérisoires avatars (la directrice du centre au début, les blaireaux du bar au milieu, et les infirmiers à la fin - dépêchés par la mère, d'ailleurs). Je crois que Mommy ne tient que grâce au personnage de Suzanne Clément (les plans dans sa maison à elle sont porteurs d'un petit quelque chose qui n'a pas de nom, assez mystérieux). Si Mommy et White Bird ont un point commun, c'est l'imaginaire Desperate Housewives et je préfère vraiment ce qu'en fait Dolan, plus surprenant au fond, puisqu'il "castre" pratiquement ses personnages (au contraire de leur langage). La grande scène sur les Kleenex souillés est un leurre, il n'y a absolument pas de désir exogène dans ce film, ce qui le rend complètement curieux. Le circuit fermé s'entrouvre pour accueillir le double inversé de la mère, et pratiquement aucune étincelle n'en jaillit. Bon, Dolan est un petit malin et il ménage quelques micro-épiphanies assez efficaces (comme la chanson de Céline Dion). Ma préférée est le moment où Anne Dorval comprend que son chti gars perd tout son sang dans le supermarché et fait un geste avec son portable pour sommer un badaud d'appeler les secours. Il y a dans son mouvement du bras et son regard une sorte de relecture-MTV d'Anna Magnani qui m'a invraisemblablement plu (je sais, ça a l'air dingue).
En fait, je crois avoir tout compris ; à force de fréquenter votre blog, Buster, je m'amollis (je ne vois que ça). C'est bien simple, j'ai vu tout à l'heure "Bande de filles" et je n'ai même pas totalement détesté, juste trouvé ça bien médiocre (il y a deux-trois choses à sauver). Quelle mauvaise influence vous avez sur moi, Buster !!!!

Buster a dit…

Salut valzeur,

c’est marrant parce que je suis d’accord avec ce que vous dites sur Mommy, sauf que moi ça m’agace plus que ça m’intrigue... j'ai vraiment du mal avec le cinéma très tape-à-l’oeil de Dolan, cette façon aussi de revendiquer le droit à l'excès, d’aller jusqu’au bout de ses envies, sans limites ni retenue (sous prétexte de la jeunesse), bon là on est dans l'Amour avec un grand A, tout le monde se laisse embarquer, c’est facile, et pourtant j’y arrive pas, je sens trop la présence de Dolan derrière chaque plan, chaque scène, cette omniprésence annihile chez moi toute émotion, sauf à de très rares moments, quand justement quelque chose semble échapper (un peu) à la mainmise du réalisateur, ainsi la scène complètement ringarde où les trois personnages dansent sur du Céline Dion, alors que, au contraire, je trouve la scène du bar (sur du Bocelli cette fois) absolument détestable, car trop vindicative, trop pro domo… bref tout ça manque de détachement, de distance, c’est encore trop réactif, trop puéril... Dolan est doué c'est sûr mais il faut qu'il grandisse encore.

Bande de filles, je pensais l'éviter, mais je vais peut-être le voir finalement... ;-)

Anonyme a dit…

"Vie sauvage" n'est pas si mauvais, en tout cas le film vaut beaucoup mieux que sa bande-annonce.

mike a dit…

Votre salmigondis psychologique sur le film est ridicule.
Après avoir lu ce qu'en disait valseur, j'étais très surpris de trouver le "boyfriend un neu-neu de compétition" très sympathique et touchant.
Après, c'est vrai que les personnages sont un peu "VIDES" (je sais, c'est cruel de dire ça, mais c'est le moment de réfléchir à la façon dont vous menez votre vie).

mike a dit…

pardon, réaction sanguine de ma part, le style m'avait fait tiquer.

Buster a dit…

Ah bon.