mercredi 15 octobre 2014

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"Sommes-nous", Alain Bashung, 1998. [vidéo: Jacques Audiard, eh oui]

Fantaisie militaire vient d'être réédité avec de nombreux inédits dont une version alternative de "Sommes-nous", version au bandonéon, absolument sublime.

Et ces paroles, magnifiques, signées Jean Fauque: "Sommes-nous la sécheresse, sommes-nous la vaillance, ou le dernier coquelicot [ah! le dernier coquelicot]... sommes-nous la noblesse, sommes-nous les eaux troubles, sommes-nous le souvenir..." Certainement une des plus belles chansons de Bashung.

Aucun rapport (sinon le souvenir): on parle beaucoup de Marnie à propos de Gone girl, le dernier Fincher (cf. ). Curieux de voir ça, parce que s'il existe un cinéaste a priori très éloigné d'Hitchcock c'est quand même bien Fincher. Ça me rappelle que mon premier texte critique, écrit quand j'avais une vingtaine d'années, portait justement sur Marnie (je l'ai déjà publié, légèrement remanié, sur le blog, je le republie ci-dessous). J'y pointais la double position d'Hitchcock (à la fois "chasseur" et "animal chassé"). Qu'en est-il de Fincher?

La chasse au renard.

Comment définir Marnie? Chef-d’œuvre testamentaire ou sommet du maniérisme? Quintessence de l’art hitchcockien ou déjà les prémisses du déclin? A revoir le film aujourd’hui, c’est surtout son mouvement qui impressionne. Toute œuvre est attirée par un centre qu’elle n’atteint jamais (Blanchot). Ici le centre - le secret de Marnie - est si fuyant que c’est tout le film qui semble se dérober, tel un puits sans fond, un tableau creusé de l’intérieur. Insaisissable Marnie. D’où vient ce sentiment? Des imperfections du film ou du dévoilement de sa méthode? Faut-il y voir les manifestations du "grand film malade" cher à Truffaut (lire Spoto sur la crise affective traversée par Hitchcock pendant le tournage) ou le principe même du film hitchcockien, celui de la fuite comme pur enjeu esthétique? Un peu des deux, sans doute. Mais encore...
Pour Hitchcock, Marnie est "l’histoire d’un amour fétichiste". Soit. Gros plans de nuque et de jambes, scène de baiser filmée si près que le grain de la peau se confond avec la texture de l’écran. Fétichisme de l’image. Pourtant quelque chose résiste: l’image de Marnie n’est jamais pure. Sauf lors des séquences à cheval, seuls moments véritablement libres du film, elle est toujours contaminée, par une menace extérieure ou la présence de l’homme. Voir le plan des jambes dans la scène qui précède l’acte sexuel. Marnie est entièrement nue comme le suggère la chemise de nuit tombée à ses pieds. Mais la vision dans le même plan des jambes du mari habillé (en robe de chambre et pyjama) crée un point de résistance, l’image perd son pouvoir fétichiste. Double mouvement: Marnie attire le regard du spectateur en même temps qu'elle maintient ce dernier à distance, comme si le film portait en lui un conflit violent, irréductible, entre désir et défense. Refrain connu sauf que dans Marnie ça fait symptôme. D’où ces lignes de fuite, ces trouées, toutes ces "défaillances" si controversées de la mise en scène qui loin de traduire une quelconque incohérence du récit ou un mépris du réalisme chez Hitchcock viennent au contraire renforcer l’aspect symptomatique du film.
Les symboles - l’ouverture des coffres, la mort du cheval, les flashs rouges, les orages... -, toutes ces images qui figurent la problématique sexuelle et les crises phobiques de l’héroïne, s’effacent devant la beauté des scènes. Primauté de la forme sur le fond. Les ressorts de l’intrigue donnent au film son rythme avant de lui donner du sens, équivalents freudiens du fameux macguffin. Le scénario lui-même dénature la portée psychanalytique de l’œuvre. Du roman de Winston Graham, construit comme une cure analytique (avec catharsis finale), il ne reste ici qu’une séance "sauvage" esquissée par le mari lors du voyage de noces. Quant à la révélation des causes du trauma à la fin du film - la "scène primitive" -, loin de déclencher l’abréaction attendue elle laisse Marnie totalement anéantie. Sa vie ne sera plus qu’un simulacre de vie, comme l’évoque la toile de fond désormais célèbre: une rue portuaire dont l’horizon est bouché par un paquebot énorme (bonjour la métaphore) - reprise inversée d’un plan nocturne du Faux coupable, autre film sur l’enfermement.
Derrière le mari frustré, il y a bien sûr Hitchcock en Pygmalion tyrannique et sadique (cf. les Oiseaux, déjà avec Tippi Hedren). C’est la place de l’artiste, celle qui lui permet de façonner son œuvre en matérialisant ses fantasmes. Mais la place de l’artiste, c’est aussi celle de l’héroïne. "Marnie c’est moi" nous dit quelque part Hitchcock. Ubiquité de l’artiste. Ainsi la séquence de la chasse au renard: Hitchcock y est à la fois le chasseur et l’animal chassé. A travers le mari, il est le chasseur traquant Marnie. Faire la cour comme on chasse à courre. Les cuivres de Bernard Herrmann résonnent, c’est le son du cor. Mais au loin, tout au loin, c’est la corne de brume qu’on entend. Retour du refoulé, appel des origines. Et derrière le regard effrayé de Marnie, c’est subitement Hitchcock qui apparaît. Hitchcock, le cockney exilé à Hollywood. Hitchcock, l’homme aux prises avec sa névrose. Hitchcock: un artiste aux abois...

PS. Marie Dubois face à Truffaut (séance d'essai pour Tirez sur le pianiste, son premier rôle).

29 commentaires:

Anonyme a dit…

Gone Girl, ce n'est pas si mal. Il faut lire la critique d'Orignac dans Chronicart.

Buster a dit…

Pas trop aimé le film, je m'en expliquerai dans une prochaine note.

A Chronic'art c'est normal qu'ils aiment, dès qu'un chat roux traîne dans un film, ils sont aux anges ;-)

Anonyme a dit…

Ne me dites pas vous aussi que vous avez trouvé le film effroyablement misogyne.

Buster a dit…

Le film est misogyne mais ce n’est pas le problème, il existe de grands films misogynes… (comme de mauvais films féministes). Et puis le livre dont le film s’inspire et qui a été écrit par une femme a lui aussi été taxé de misogyne… après n’ayant pas lu le livre, je ne sais pas comment Fincher a transposé tout ça… En tous les cas ce n’est pas satisfaisant parce que le film n’arrive jamais à surpasser ce stade de la femme salope, comme par exemple dans les grands films noirs… on n’est pas non plus dans la comédie grinçante, genre Guerre des Rose, ni la comédie du remariage (même si on y pense forcément)… en fait le film s’éparpille trop, s’égarant dans la satire, hyperconvenue, de la société moderne, des médias, de la téléréalité, etc, se limitant à la question, somme toute banale, des "apparences" (d’où une mise en scène assez sobre finalement), au détriment d'une autre question, pourtant centrale ici, celle de la passion féminine (désir, ambition, jalousie, vengeance…), à travers la notion antinomique de couple, vu des deux côtés, le rapport entre privé, intime et public, avec surtout ce que cette passion peut avoir de monstrueux, au sens de la tragédie grecque (à la manière un peu du dernier Polanski)...

Anonyme a dit…

Bah c'est du Fincher, rien à voir avec Hitchcock, De Palma, Kubrick, Polanski..

François Troufion a dit…

Gone Girl on s'en fout, c'est Mommy qu'il faut voir, LE film de l'année pour Gérard LEfort, un film flamboyant qui donne la foi, nous dit Delorme (interdit de rire)

Buster a dit…

Mouais… vu aussi, Mommy c’est moins pire que Tom à la ferme, mais ouh là là que c’est pénible ce type de cinéma surchargé, débridé, j’allais dire hyperactif, qui confond vitalité et frénésie, hystérise ses effets, pas si maitrisé que ça (le truc du format carré, un vrai carré pas du 4/3, c’est quand même bidon quand on y réfléchit), même si là c’est moins portnawak que les précédents (bah oui il apprend Dolan, comme tout le monde…), un cinéma qui se complaît narcissiquement dans le même discours revanchard, qui revendique le droit à la différence, à l’imagination, à l’émotion, à un vrai cinéma populaire (parlé en joual et à toute berzingue, ça fuse plus que ça pulse), avec son côté ringard, parce que hein, c’est sincère, c’est le coeuuuur qui parle, et dont on sort non pas bouleversé mais totalement lessivé…

Momie a dit…

En même temps, c'était difficile de faire pire que Tom à la ferme

Buster a dit…

C’est sûr.

Sinon je sors de White bird d’Araki, enfin un film que j’aime (le premier depuis... Boyhood!), antidote à la fois du Fincher et du Dolan.

Anonyme a dit…

Beau film White bird, malgré le twist final complètement débile

Mathieu Marcherait a dit…

Et Mange tes morts est-il l'antidote à la fois à Bande de filles et à P'tit Quinquin ?

Buster a dit…

Je sais pas, j'ai pas vu le film.

Anonyme a dit…

Dans Mommy, les acteurs sont quand même très bons.

Buster a dit…

Bien sûr mais faut dire aussi que ce genre de film favorise la performance d'acteur, et puis aujourd'hui pratiquement tous les acteurs sont bons, même (et surtout) les non-professionnels, ce n'est plus un critère de jugement (en tous les cas à mes yeux).

Bernard Pruvost a dit…

Les acteurs non professionnels, c'est les meilleurs !

Buster a dit…

Les meilleurs ce sont les jouets, comme le petit robot et l'oie mécanique dans le film de Cavalier.

Lucie a dit…

Le petit paon joue très bien aussi. :-)

Buster a dit…

Oui pas mal... mais je trouve qu'il surjoue un peu l'agonie, le rollmops est beaucoup plus sobre ;-)

Lucie a dit…

Hi hi hi

Alain Cavalier a dit…

Buster, j'ai l'impression que vous n'aimez pas beaucoup mon film

Buster a dit…

Si si j'aime bien, mais bon, je n'ai pas non plus été transporté, il y a par moments une naïveté, un côté "ravi de la crèche", qui me gêne... cela dit j'ai beaucoup aimé le coup du rollmops et bien sûr l'étreinte finale entre le robot rouge et l'oie en plastique (sur Stardust de Lester Young).

Elodie a dit…

Vous êtes fou Buster, Le Paradis est le plus beau film de l'année.

Buster a dit…

OK

Lucie a dit…

Vous n'avez pas encore vu Bande de filles ? A mon avis, vous allez détester ! :-)

Buster a dit…

Non mais j'ai vu la bande-annonce, et ça me suffit, je préfère revoir... Bande de flics!

(cela dit, la pire BA du moment c'est quand même celle de Vie sauvage, le film de Cédric Kahn, qui m'a l'air une daube absolue)

Lucie a dit…

Vie sauvage, on dirait le nom d'une eau de toilette.

Buster a dit…

Ha ha... (vous êtes dure Lucie)

A part ça, allez voir, si ce n'est fait, le dernier Araki, c'est un très beau film.

Lucie a dit…

Je vais y aller Buster, c'est promis.

Buster a dit…

Ok, pour la peine je vais écrire un beau texte :-)