dimanche 21 septembre 2014

Métamorphoses

Aimer, boire et chanter.

On raconte que Balzac aurait accouru un soir chez sa sœur en s’écriant "saluez-moi car je suis en train de devenir un génie", tout ça parce qu’il venait d’avoir une idée lumineuse: faire réapparaître ses personnages d’un roman à l’autre. Presque deux siècles plus tard, on imagine un autre Honoré, débarquant un matin aux Inrocks en s’écriant "Hé les gars, saluez-moi, je suis en train de devenir un génie". Parce que lui aussi a eu une illumination: transposer les Métamorphoses d'Ovide à notre époque pour les rendre plus attractives (auprès des lycéens et lycéennes) et empêcher ainsi cette belle littérature de mourir. Magnifique... j’en ai les larmes aux yeux. Donc voilà, Métamorphoses se passe de nos jours. Au programme (écrit au tableau noir par maître Honoré, notre nouveau professeur): "dire les métamorphoses des formes en des corps nouveaux". Ici à travers trois rencontres, celles que fait la jeune Europe (qui "veut vivre une histoire", sauf qu'aujourd'hui, bah oui, c'est compliqué) avec respectivement Jupiter (le baiseur tout puissant), Bacchus (le fêtard) et Orphée (le poète) - le film aurait pu s’appeler "Aimer, boire et chanter" -, l’occasion de quelques récits mythiques entremêlés et autant de transformations (animales ou végétales) des corps, dans une nature proche des cités et des autoroutes. A l’arrivée, c’est plutôt moche et surtout très prétentieux. C’est du cinéma qui se veut réflexif, en fait surtout préoccupé d’afficher sa modernité (évoquant platement Straub et Pasolini), du nouveau cinéma (comme il y a eu le nouveau roman, l'anti-Balzac), un bric-à-brac d’images et d’historiettes, jouées par des comédiens amateurs, plus ou moins dénudés, débitant leur texte sur un ton volontairement monocorde, sans la pompe du classique mais aussi sans une once de passion, comme étrangers à eux-mêmes et à ce qu'ils racontent (exit les personnages et le récit), où l’on croise de tout (êtres hybrides, transgenre, bestiaire grandeur nature, avec de vraies bébêtes...) et de rien (du vent, beaucoup de vent), sur du Bach, du Schoenberg ou du Webern (du moderne, je vous dis)... jusqu’au moment où l’on reconnaît Ravel, qu’on se met à penser à Arrietta, et ce d’autant plus fortement qu’à la fin du film, qui voit Europe nager et glisser au fil de l’eau (joli plan au demeurant, comme cet autre plan, très balthusien, où elle apparaît, culotte à l'air, accrochée à un arbre), c’est "le Jardin féerique" de Ma mère l’Oye qu’on entend, soit le finale de Flammes, qu’on se rappelle alors qu’Arrietta s’était lui aussi penché sur les Métamorphoses d’Ovide (Echo et Narcisse) et que c’était autrement plus beau, car sans ostentation, autrement plus fluide, car tout en rythme (mêlant harmonie et dissonances), et pour le coup véritablement ravélien, en même temps qu'ovidien (1). Car si on ne peut plus raconter d'histoire, ou qu'on ne veut pas ou qu'on ne sait pas, et qu'on n'est pas vraiment peintre, le minimum est d'avoir de l'oreille. Qui sache faire avec la musicalité d'une œuvre. C'est là peut-être que se jouent les métamorphoses, surgissant mystérieusement au détour d'un plan, d'un raccord, d'une ellipse..., sans crier gare (donc sans effet d'annonce). Rien de tel chez Honoré qui, en matière de corps nouveaux, s'en tient à quelque chose de purement cérébral, des constructions, corps sans âme et sans chair, où manque finalement l'essentiel: un vrai frémissement, qui fasse naître le désir. Un manque... et un comble, s'agissant d'Ovide.

(1) Echo et Narcisse, c’est d’abord le son et l’image, soit le cinéma, Arrietta nous dévoilant à travers ce film autant sa vision du mythe (différente en cela de la version, contemporaine et jazzy, qu’en a donné Pierre Zucca), via les Métamorphoses d’Ovide, qu’une forme d’ars poetica où se trouvent exposés, comme à l’état brut, à la fois le noyau narratif de ses films - des bribes d’intrigues et d’actions vécues dans l’intensité du moment, reliées entre elles par quelque fil secret et entrecoupées de plans sur un personnage tantôt songeur tantôt plongé dans un profond sommeil (ici Bacchus), de sorte qu’on ne sait jamais quelle est la part de rêve dans ce qui nous est montré -, et les bases de son esthétique, qui empruntent pour beaucoup au cinéma muet, ici à travers la couleur (...), rappelant les teintages et la technique du pochoir des films primitifs, alors que dans ses films en noir et blanc le rapport au muet repose davantage sur la vitesse de défilement des images, la naïveté des trucages - l’ange aux ailes de papier et habillé d’un drap, figure récurrente des premiers Arrietta - et le style de certains personnages, surtout féminins (...) Mais Echo et Narcisse, c’est surtout, concernant Arrietta, l’expression du désir. A bien écouter, c’est sur le mot "amor", répété par Echo, que disparaît Narcisse. A bien regarder, c’est en rose rouge qu’il se trouve métamorphosé (...) Ce qui meut les films d’Arrietta, au sens où ils sont en mouvement perpétuel, toujours en devenir (c’est ainsi finalement qu’il faut comprendre ce besoin chez lui, quasi pulsionnel, de les retravailler, moins par souci de perfection que par volonté de prolonger le mouvement), c’est bien le désir, autant le sien que celui de ses personnages, que seule la mort - qu’il s’agisse d’un meurtre ou d’une simple envie de dormir - semble capable d’épuiser.

24 commentaires:

Anonyme a dit…

ok

De Gaule a dit…

Christophe outragé, Christophe martyrisé, Christophe déshonoré, mais Christophe dans Libé !

Buster a dit…

:-D

Junon a dit…

Le film d'Honoré n'est pas si nul, vous êtes trop radical Buster.

Ovidie a dit…

Sinon, l'adaptation des Métamorphoses sous la forme d'une bd pour adultes, par Milo Manara, est plutôt marrante.

Le Paon a dit…

La critique de Buster n'est pas radicale, vous êtes trop nulle Junon.

Dr Orlof a dit…

"C’est du cinéma qui se veut réflexif, en fait surtout préoccupé d’afficher sa modernité"

Pas vu le film mais ça me semble être une parfaite définition du cinéma d'Honoré, toujours préoccupé par l'affichage de ses références : la Nouvelle Vague dans l'horrible "Dans Paris", Demy dans "Les chansons d'amour"...

Buster a dit…

Merci Dr, merci Le Paon, merci Ovidie.
Junon, moi radical?, dans le genre djihadiste de la critique, y'a pire non?

Junon a dit…

Il est trop con Le Paon.

Anonyme a dit…

dans le genre djihadiste de la critique, si vous pensez à valzeur, je trouve qu'il s'est drôlement ramolli, la preuve, il adore "les combattants"

Buster a dit…

Je ne pensais pas spécialement à valzeur, qui d'ailleurs n'est pas si ramolli que ça (par ex quand il réduit P'tit Quinquin à gros caca - il appelle le film PQ - ce qui est excessif)

Leo-Maria McCarey a dit…

De toute manière, le film de l'année, c'est 3 coeurs. Et c'est Mumu qui le dit ! Prière d'y croire.

Benito a dit…

Le gros caca c'est le truc d'Honoré, les critiques qui aiment ça, il faudrait les pendre par les pieds.

Anonyme a dit…

Non le film de l'année c'est Sunhi (film kawai selon valzeur)

Buster a dit…

Pas vu 3 coeurs... et raté Sunhi.

Jacquot-Assayas (ne pas confondre avec Jackass), c'est le côté women's picture des deux films qui doit plaire à Mumu :)

Vous être trop radical Benito, les critiques qui aiment Métamorphoses il faut juste les transformer en neuneu-phares.

valzeur a dit…

Hello Buster,

@ Anonyme
Hé, ho ! Je n'adore pas les Combattants, mais à côté de :
- Sils Maria
- Party Girl
- Métamorphoses
- P'tit Quiqui
- Mange tes morts,
c'est quasiment Byzance (ou en tout cas, sa banlieue).

Lucie a dit…

Toujours pas vu 3 Coeurs ? C'est quoi c'bordel ? :-)

Buster a dit…

Ok, je le vois demain... avec valzeur :-)

Lucie a dit…

Comment ça, vous allez au cinéma avec Valzeur ? C'est quoi c'bordel ? :-)

Buster a dit…

Hé hé...

Nan je plaisante, je connais pas valzeur.

bloom a dit…

Pas mal, votre article, Buster. Mais vous ne dites rien de ce que cela raconte, "Métamorphoses". Et d'ailleurs, dans la presse aussi, personne ne parle du contenu de ce film. Bizarre, non ?

Buster a dit…

C'est que ce n'est qu'un emboîtement de petites histoires prélevées dans le bouquin d'Ovide, je pourrais les décrire mais à quoi bon, parce qu'en termes de récit ça ne raconte pas grand-chose... Sinon je pourrais aussi en dire plus sur la manière dont Honoré construit et fait résonner l'ensemble, sauf que ça ne résonne pas non plus (serais-je un spectateur difficile?), donc je me limite à l'impression générale...

PS. Le fait que le film soit contemporain et que le personnage principal qui sert de fil conducteur se nomme Europe pourrait laisser penser à un message de la part d'Honoré, sur ce qu'il en est de la culture européenne aujourd'hui... mais c'est sûrement faux (heureusement d'ailleurs).

bloom a dit…

Oui, le personnage s'appelle Europe, est de tradition musulmane (scène avec le père), et s'émancipe de ses origines en rencontrant les dieux latins, et en lisant Ovide. C'est tout de même cela le récit principal de Métamorphoses dans lequel s'enchâssent les autres histoires. D'ailleurs, Honoré a déclaré que ces mythes de la méditerranée appartenaient aussi aux populations maghrébines, et qu'elles devaient les lire. À cette lumière, on peut s'interroger sur les scènes où Orphée est chassé de la cité ou celle où Venus châtie les amants en leur faisant profaner une salle de prières musulmane. Bref... Qu'est-ce que ça veut raconter tout cela, à votre avis ?

Buster a dit…

J'entends bien ce que vous me dites bloom, mais cet aspect du film ne me passionne pas beaucoup, au sens où cela relève du discours chez Honoré. Moi ce qui m'intéresse c'est le récit, ce qui va au-delà du scénario et des intentions du cinéaste, cette vérité du récit qui en dernier lieu appartient au spectateur, et non de comprendre ce que l'auteur a voulu raconter à travers son film. Je me doute que pour Honoré il ne s'agit pas d'illustrer simplement Ovide, sauf que c'est peut-être cette part illustrative qui finalement est la plus convaincante... car pour le reste le film souffre quand même d'un gros problème, celui de la croyance, totalement déficiente ici, ce qui est paradoxal vu que c'est le sujet même du film.

Après, pour répondre à votre question, je me dis que si Honoré a voulu évoquer une sorte de communauté méditerranéenne qui engloberait Europe du sud et pays du Maghreb, les scènes dont vous parlez et que j'ai déjà un peu oubliées laisseraient entendre qu'à l'origine la "violence" était, via les dieux, du côté de l'Occident (Europe était donc une jeune fille du Moyen-Orient)...