jeudi 25 septembre 2014

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Je ne connais pas Furnes.

Ainsi commence le court avertissement que Simenon place en tête du Bourgmestre de Furnes. Enfin un écrivain qui proclame son ignorance des choses qu'il décrit. Et, tout de suite cependant, dès les premières pages, Furnes surgit, nous sommes à Furnes.
Furnes, ajoute Simenon dans son avertissement, est pour lui "comme un motif musical". Il aurait pu dire, aussi bien, "comme une image d'Epinal". A force de banalité, Simenon trouble et dépayse. Rien de plus exotique, de plus étrange si vous préférez, que les circonstances ordinaires de la vie. La vie à Furnes, ou à Vierzon. Le chat ronronne, le poêle ronfle, et la pluie tombe. L'horloge qui sonne les quarts et les demies n'est jamais en retard. Les saisons se succèdent avec ponctualité. Souvent, c'est l'automne, ou l'hiver, que ça commence. Car quelque chose commence. Le "motif musical" peu à peu se développe. Est-ce bien, d'ailleurs, un motif musical? Ce que Simenon suggère, c'est moins la légèreté, la musicalité des choses, que leur lourdeur circonspecte.
Dans les volutes épaisses de la fumée du cigare de Joris Terlinck, l'impressionnant bourgmestre, le "baas" sous l'œil froid de qui chacun plie, on devine très vite que va se déployer l'éventail des poncifs du roman populaire. Tout s'y basculera, depuis le suicide de l'employé qui a fait un enfant à une fille de notable, jusqu'à la séquestration d'une jeune folle, en passant par le bâtard qui tourne mal, l'habituelle haine des nantis pour les démunis, des pauvres pour les riches, l'incompréhension conjugale, et que sais-je encore. Pas de psychologie, bien sûr, mais une "atmosphère", ponctuée d'allusions répétitives et de notations familières. Il y a la brume, la pluie, la neige, la ville enfoncée dans le feutre, et le ciel qui pèse et rend étouffantes les heures uniformes, un ciel tendu "comme une étamine". On s'irrite devant le développement convenu de l'intrigue, le simplisme des caractères, la grossièreté du tissu psychologique, la platitude de l'écriture, et cependant ce "quelque chose" qui a commencé se déroule et fascine.
Ou plutôt, se creuse en abîme. L'art de Simenon (mais faut-il parler d'art? après tout pourquoi pas?) procède de l'hypnose. Comme elle, insidieux et vulgaire, ficelard et fumeux. Mais le lecteur consentant succombe. La dernière page tournée, il s'éveille vide, la mémoire à peine étourdie d'un malaise, l'esprit légèrement nauséeux. Il lui reste à s'ébrouer, et à vaquer de nouveau, comme si de rien n'était, à sa médiocre aventure personnelle.
Le bourgmestre de Furnes est révélateur, à la fois des moyens de l'écrivain, et de leurs limites. Le personnage central, ce "patron" tyrannique et buté, demeure une figure opaque à laquelle il est bien difficile de s'identifier, malgré les efforts consentis par l'auteur pour la doter d'un semblant de tendresse paradoxale. Ici s'exprime le pessimisme radical de Simenon, fondé sur le peu d'estime dans lequel il tient l'espèce humaine. Les humbles eux-mêmes, dans ce récit, ne trouvent pas grâce à ses yeux. Ce sont des larves. Les jeunes femmes sont bêtes et futiles, les mères envieuses, les patrons de bistro - qui jouissent ailleurs de la sympathie du romancier, ou de celle, à tout le moins, de Maigret, par exemple - étalent une mesquinerie satisfaite. Tout cela, finalement, paraît un peu trop noir pour être vrai. L'illusion de la vie, Simenon la rend palpable à des moments furtifs, lorsqu'il décrit l'odeur du Cercle catholique, ou la surprise effrayée d'un enfant qui voit la mer pour la première fois.
C'est alors que le charme opère, et que lecteur ravi s'éprend d'un texte dont le dépouillement confine à l'innocence: "On était en avril. Les jours s'étaient allongés et le port, dans le cadre de la fenêtre, était doré par le soleil couchant, avec la gare maritime figée comme sur une carte postale, les porteurs, en bleu, qui guettaient les voyageurs, les tramways jaunes et rouges qui passaient et donnaient un coup de frein criard au tournant de la rue." Cette "extrême indigence que le style exige", selon Chardonne, la voici. Le ton de Simenon est fait d'un tel refus de l'effet, mais il serait faux de croire que cela va de soi, que le naturel et le dénuement sont donnés. La voix de Simenon, lorsqu'elle atteint à la plus juste expression de son registre, restitue à la perfection l'instantané du regard, l'alerte des sens. Un état de grâce, une complicité sans artifice avec les choses, l'air qu'on respire, la couleur de l'instant. Cette pureté, Simenon la doit à la patience, à l'acuité de son affût.
J'ai lu Simenon lorsque j'avais dix ans. Je l'ai relu à vingt. Je le relis encore. Aucun de ses héros - qui n'en sont pas - ne m'accompagne. Toujours, en face des meilleures pages, cependant, je me dis: c'est ainsi qu'il faut écrire. Mais, le livre fermé, je l'oublie. Je pourrai le rouvrir: il sera comme neuf, malgré sa patine. Je n'attendrai de lui que ce divertissement un peu terne, cette mélancolie sans éclat, l'écho sourd d'une musique facile, l'image fuyante d'un univers simplifié, quoique toujours mystérieux, la lente pensée du quotidien. Qu'importe l'intrigue, elle n'encombre pas ma mémoire. Mais je n'oserais pas prétendre ne rien devoir à Simenon. Bien des écrivains d'aujourd'hui, qui s'étonneraient de lire leur nom associé au sien, l'imitent à leur insu, ont emprunté son regard, creusent à sa manière le sillon des phrases, cultivent comme lui le goût de ce que Jean-Didier Wolfromm appelle "la pesanteur des mots".
"Nouvelle plongée dans Simenon", note un jour Gide dans son Journal. Et d'ajouter qu'il a dévoré "six romans d'affilée". L'image de la plongée restitue à merveille la sensation qu'éprouve le lecteur d'une immersion en eau trouble, d'une dérive délectable et morose. Ce lecteur, Simenon le transforme en une sorte de Maigret poreux et flottant, qui ne réfléchit pas, dédaigne l'analyse et se prête avec complaisance aux effets d'une douceâtre imprégnation. Il suffit ensuite de presser l'éponge, quelques gouttes d'une eau douteuse aux reflets d'huile irisent un instant le souvenir, peu à peu cela s'évapore, l'éponge est prête pour un prochain usage.
Une impression ténue demeure, une vision fugitive de La Rochelle, ou de Liège, ou de Furnes: "les bourrasques continuaient, avec de gros nuages prêts à crever et des éclaircies de soleil, pendant lesquelles miroitaient comme des facettes les petits pavés mouillés de la place." Décidément Furnes est un rêve. Je connais Furnes. (Jean-Claude Pirotte, préface au Bourgmestre de Furnes de Georges Simenon, 1983)

19 commentaires:

Maigri a dit…

"Furges" (1er paragraphe) c'est une coquille ?

Buster a dit…

Oui c'était une coquille (à cause de "surgit" sans doute), c'est corrigé, merci.

Anonyme a dit…

Selon Guy Gilles, il faut lire Mémoires intimes, le livre de Simenon sur sa fille Marie-Jo

Buster a dit…

Celui-là je l'ai jamais lu, mais c'est noté.

Anonyme a dit…

C'est en tout cas ce que dit Patrick Jouané sur son lit d'hôpital dans "Nuit docile"...

Pierre Bergé a dit…

Je ne connais pas Bonello.

Buster a dit…

En fait je ne connais pas bien Guy Gilles, je n'ai vu de lui qu'Absences répétées et c'était il y a longtemps... A défaut de pouvoir découvrir ses films à la Cinémathèque, je vais lire le bouquin qui vient de sortir, Guy Gilles un cinéaste au fil du temps, dirigé par Gaël Lépingle et Marcos Uzal.

Griffe a dit…

Merci pour ce texte, Buster. La "banalité" des Maigret fourmille de passions, de secrets, de possibles. C'est l'opposé et même l'antidote à P'tit Quinquin, où l'énigme (il n'y en a qu'une seule) est un prétexte, et les grimaces des cache-misère.

Buster a dit…

Bien vu Griffe, ce texte était en effet en réaction à P'tit Quinquin.

Anonyme a dit…

Jean-claude Pirotte, c'est le papa de Jerzy ?

valzeur a dit…

Hello Buster & Griffe,

Personne n'a encore lâché les chiens sur le dernier effort "grand public" de Dumont ? Comment juger du vide, en effet…
Pour le plaisir, ces lignes de Malausa sur la chose en question : "une réflexion sur le Mal d'une prodigieuse intensité métaphysique, mais aussi (…) une chronique rurale extrêmement émouvante". Ordet + Mouchette, quoi ! Il faudrait pouvoir commenter mot par mot et mettre en regard des glorieuses images…
Juste un point annexe (pour l'instant) : Dumont fait appel pour ses castings, ai-je appris, à l'ANPE locale. D'ailleurs, si vous poussez le vice jusqu'à lire les interviews des courageux acteurs - qui n'ont rien à perdre - vous verrez que le second (beaucoup plus supportable que le commandant) se réfère à son réalisateur en le nommant "M. Dumont" (et sans jouer Madame Irma, on imagine bien qu'il l'appelait comme ça sur le tournage). Dumont ou le grand Kapital cinématographique venant à la rescousse des régions économiquement sinistrées ! A quand une inscription au MEDEF ?

Buster a dit…

Bah oui, Pôle emploi est l'endroit idéal (avec l'HP) pour dénicher des gueules pas possibles...

Buster a dit…

Sinon j'ai vu l'ensemble, hormis le premier épisode, plutôt marrant (l'effet de surprise joue beaucoup), la suite ne tient pas la route, effet de surplace vite saturant (pas de progression au niveau du récit, les personnages n'évoluent pas, ainsi le rapport entre les deux enfants, comme s'il suffisait de les faire s'enlacer pour que la grâce opère, ça sonne faux... seul peut-être l'adjoint du commandant gagne un peu de profondeur)... quant à l'aspect politique du film (autour du personnage de l'enfant arabe) ça fait complètement plaqué, on n'y croit pas... et la fin, ouh là là, c'est le côté mysticocucul de Dumont qui refait surface (comme un retour du refoulé), c'est très mauvais... Reste l'aspect purement formel, toujours intéressant chez Dumont, je vais peut-être écrire un truc là-dessus.

J'ai vu aussi le Bonello, pas convaincu non plus, mais je n'écrirai pas dessus, les grandes icônes au cinéma ne m'intéressent pas suffisamment... Par contre j'aime beaucoup le texte de Lalanne sur les trois Swan(n)...

Anonyme a dit…

Associer les chômeurs aux patients des hôpitaux psychiatriques, il fallait oser Buster! pour une fois que vous êtes violent nous ne ciblez peut-être pas les bonnes personnes. Incroyable cet effet Dumont!

Buster a dit…

Bah quoi, rien d'extraordinaire... je n'associe pas chômeurs et malades mentaux, je comparais simplement au niveau du recrutement P'tit Quinquin et Camille Claudel 1915.

Lucie a dit…

Coucou Buster,

J'ai hâte de vous lire sur P'tit Coquin, même si vous n'avez pas trop aimé le film, pour avoir un autre éclairage, parce que les critiques disent quasiment tous la même chose, c'en est déprimant.

Buster a dit…

Ok Lucie, je vais faire pour le mieux :-)

Jean Abeillé a dit…

Expliquez en quoi la fascination de Jean-Pierre Mocky pour les "tronches" bizarres et les chômeurs n'est pas "douteuse", à la différence de celle de Dumont. Vous avez 3 heures :-)

Buster a dit…

Hé hé... pas besoin de 3h :-)
Dumont et Mocky c'est le jour et la nuit... Mocky aime ses acteurs aux "tronches bizarres", qu'il réutilise d'ailleurs d'un film à l'autre, c'est sa famille, il y a une vraie tendresse... tout le contraire de Dumont qui pose un regard pas spécialement méprisant mais pas sympathique non plus, nulle affection, ce ne sont que des figures dans le cadre... Les plans soi-disant de grâce ou de mystère ne sont là que pour donner le change, de manière très signalétique...