dimanche 7 septembre 2014

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Vertige des (h)auteurs.

Winter sleep de Ceylan et Sils Maria d'Assayas ont en commun un paysage grandiose (ici la Cappadoce, là l'Engadine), de la "haute" culture (ici Tchekhov, Shakespeare, Dostoïevski, Schubert, là le vrai faux Wilhelm Melchior, Nietzsche, Haendel) et, planant sur les scènes de huis-clos, une même ombre, celle de Bergman. Du cinéma d'auteur, avec ce que cela suppose de maîtrise et de sérieux, à la base quelque chose d'un peu pesant (autour de questions on ne peut plus existentielles), qu'il s'agirait de dépasser, via la mise en scène, le jeu des dissonances et des conflits (entre les personnages) mais aussi de l'harmonie (avec les lieux, la nature, le cadre), pour atteindre quelque émotion. C'est à ce niveau que les films diffèrent, Ceylan travaillant sur la compacité, alourdissant encore plus son propos, par sa façon d'insister sur l'aspect bloc qui isole les personnages, à l'image de leur habitat (troglodyte) et de cette neige qui vient recouvrir l'ensemble, là où Assayas vise au contraire une sorte de nébulosité, diluant son propos, par sa façon de laisser flotter les choses (qui touchent au théâtre, au cinéma, au désir, à la terreur du temps... rien que ça), à l'image du serpent de brume (le phénomène de Maloja) et de ces effets miroirs, censés rendre l'ensemble plus vertigineux encore. Des voies "climatiques" différentes donc, mais à l'arrivée le même constat d'échec, au sens où rien ne se passe vraiment. Ça ne vibre pas. Chez Ceylan on sent trop la volonté de faire du cinéma majuscule, ici sous la forme d'un mix angelopoulosso-bergmanien pas très digeste - de la parole encadrée -, alors que chez Assayas il y aurait plutôt la tentation du minuscule, une forme de dialogue intime avec le cinéma (tel qu'il le revendiquait à propos de son triptyque Irma Vep - Eloge de Kenneth Anger - HHH), sauf que là ça se résume à des échanges assez creux (notamment sur les nouvelles technologies, le cinéma américain d'aujourd'hui, avec ses superhéros, toute cette "modernité", celle du tout-à-l'image, à laquelle se trouve confronté le personnage joué par Binoche - dont le rire, soit dit en passant, sonne toujours aussi faux - et à laquelle Assayas oppose, de façon un peu simpliste et trop répétitive, la force des intervalles: fondus au noir et autres ellipses)... De sorte que la trajectoire des deux principaux personnages (dans Winter sleep, un ancien comédien raté; dans Sils Maria, une actrice plus toute jeune) reste confinée au surplace, chacun enfermé dans son petit monde, lui, mesquin et lâche, à l'image de ses éditoriaux qu'il rédige pour la gazette locale (une feuille de chou, dixit la sœur), incapable qu'il est d'écrire sa grande Histoire du théâtre turc; elle, narcissique et égoïste, angoissée à l'idée de rejouer Maloja snake, la "pièce à deux personnages" qui l'a rendue célèbre à 18 ans, car devant interpréter cette fois l'autre rôle, passer de l'autre côté du miroir (comme il est dit dans le dossier de presse, véritable "prêt-à-penser" pour critiques pressés) et ainsi abandonner le rôle-vedette, le sien, à une jeune star d'Hollywood dont on suit les frasques via Internet (All about Jo-Ann). Tout ça n'est pas désagréable (il y a pire, comme on dit) mais pas terrible non plus, parce que finalement très confortable, du Tchekhov congelé d'un côté, un serpent qui se mord la queue de l'autre, où l'on perçoit trop les intentions de l'auteur, l'aspect métaphorique de l'ensemble, que la métaphore soit lourdement plaquée (les larmes invisibles chez Ceylan) ou soigneusement filée (l'éternel retour chez Assayas), ce qui en rétrécit l'horizon, obligeant l'auteur à des coups de force scénaristiques (la scène "dostoievskienne" de l'argent brûlé dans Winter sleep, la disparition "antonionienne" de l'assistante dans Sils Maria) pour sortir du rail narratif. Et l'occasion (pour le spectateur que je suis) de s'apercevoir, hélas un peu tard, que l'intérêt des deux films n'était pas dans le parcours intérieur de leur personnage principal (dont on se fiche pas mal) mais dans le sacrifice de celui qui leur offrait la réplique, et que s'il y a émotion, elle vient de là uniquement: de la mélancolie d'un regard, celui d'une épouse, perdue au fin fond de l'Anatolie, ou de l'éclipse d'une autre jeune femme (Kristen Stewart, formidable), disparue subitement, comme volatilisée, au pied d'un rocher...

PS1. Je ne parlerai pas de Party girl, c'est trop mauvais. Imaginez un épisode de l'émission Strip-tease filmée par le cameraman des Dardenne, un cameraman qui, en plus, serait un peu bourré sur les bords... Ce n'est même plus la question du naturalisme, c'est celle de la mise en scène, ici égale à zéro (trois fois zéro puisqu'ils se sont mis à trois pour réaliser cette horreur qui colle aux personnages comme un vieux sirop dégoûtant). Et dire que certains évoquent Pialat...

PS2. Nishikori et Cilic qui sortent respectivement Djokovic et Federer en 1/2 finale de l'US Open, c'est de ça dont j'aurais dû parler!

7 commentaires:

Anonyme a dit…

"Juliette Binoche, par ailleurs à tomber de présence et de beauté" (Jean-Michel Frodon)

Buster a dit…

Pauvre Frodon, j'espère qu'il s'est pas fait mal :)

Ecce homo a dit…

La disparition de l'assistante au pied du rocher c'est en rapport avec Nietzsche.

Buster a dit…

Oui bien sûr, mais c'est justement ça qui ne m'intéresse pas dans le film, toutes ces petites références qu'on glisse en douce, sans avoir l'air d'y toucher, qui fait savant et faussement modeste...

Anonyme a dit…

Pas plus de commentaires? Même pour Party Girl?

Geeke a dit…

Je vous trouve anormalement bienveillant avec Les Combattants et trop excessivement sévère avec Party Girl. Sauf que je me fous pas mal des deux films tout de même. On va pas chipoter.

Buster a dit…

Oui les Combattants ça casse pas des briques, mais la partie centrale, même très convenue, n'est pas déplaisante... Party girl en revanche, rejet total, j'ai détesté du début à la fin.