lundi 4 août 2014

Boyhood

Ah Boyhood! Une suite de "présents" nous dit Linklater. Mais à l’arrivée, une fois le projet abouti, le film achevé, que représentent tous ces présents accumulés? Je ne connais pas bien Linklater - je n’ai vu qu’un Before sur trois -, mais il suffit de Boyhood pour nous faire comprendre à quel point la question du temps est sa grande affaire. Dans ce film le temps est structuré sur deux niveaux. Un premier niveau, évident, qui est celui des tournages, dont il faut rendre la succession fluide, en accord avec la croissance de Mason, le fait que tout cela reste harmonieux, même si, à un moment donné, au plus fort de la croissance, le passage d’une année à l’autre peut se révéler plus brutal, à-coup acceptable puisque naturel. Et un second niveau, plus secret, qui est celui du récit, avançant par fragments, tels non pas des chapitres mais de simples paragraphes, plus ou moins complets, séparés entre eux par des points de suspension. Ce second niveau est bien sûr le plus intéressant, non seulement parce que le récit doit tenir compte de ce qui s’est déjà passé mais surtout parce que, du fait même du projet, il ne peut anticiper la suite. Le nœud fictionnel est là. A l’instar de la vie elle-même, quelque chose se construit progressivement, inexorablement, mais sans vision claire de l’avenir, ce qui fait que le film, avec son amoncellement de vécus (au présent), apparaît à la fois comme un condensé de souvenirs (chaque morceau choisi de la vie de Mason vaut moins par ce qu’il représente immédiatement que par ce qu’il vient déposer année après année) et comme une forme d’empêchement, quant à la capacité de se projeter dans le futur, même si, à mesure que les années passent, un horizon finit par se dessiner, qui fera de Mason un personnage accompli (Pour le dire autrement, on se revoit plus facilement jeune qu’on s’imagine vieux). C’est le propre de tout récit me dira-t-on. Oui, à la différence que le dispositif voulu par Linklater fait superposer le devenir de Mason avec celui du jeune acteur qui l’incarne. Un même temps partagé se devine pour l’acteur et son personnage, avec cette idée merveilleuse que si au début c’est l'acteur qui nourrit le personnage, à la fin c’est plutôt le personnage qui nourrit l'acteur. Le temps dans Boyhood serait donc un temps bien particulier, celui non seulement de l'enfance/adolescence (boyhood) mais aussi, pour le personnage-acteur, sujet à la fois regardé (c’est lui le héros) et regardant (il est comme témoin de tous ces événements, familiaux ou non, importants ou non, qui rythment sa vie), le temps nécessaire pour passer du "moment qu’on saisit" (période d’observation) au "moment qui nous saisit" (stade de la contemplation). Soit l'apprentissage d'un regard, qui ne se contente plus d'enregistrer (on pourrait dire mécaniquement) quelque étape de la vie, mais prend acte, peu à peu, d’une forme de "présence au monde", regard d’autant plus beau qu’il s’accorde avec le devenir photographe de Mason et, plus encore, le propre regard de Linklater - difficile en effet de ne pas y voir aussi le désir du cinéaste de retrouver ce temps de l’enfance et de l’adolescence qui était le sien -, trois regards en un qui font de Boyhood un film rare et magnifique. 

42 commentaires:

Anonyme a dit…

12 jours pour écrire le texte ?

Buster a dit…

Yes, 12 jours à raison de 7 min par jour.

Mais une mauvaise manip m'a fait perdre toute une partie (autour du "black album"), tant pis, j'ai pas envie de recommencer, écrire un texte sur un mobile en plein no web's land c'est trop compliqué...

Anonyme a dit…

Boyhood bof

Gatsby a dit…

Le film n'est pas à la hauteur de ses ambitions. C'est le concept qui est magnifique, pas le film. Linklater n'est pas un grand cinéaste. Le temps a beau être sa grande affaire, il en reste à une forme très conventionnelle qui ne peut que devenir ennuyeuse à la longue.

Tiburce a dit…

Beau film Boyhood (bis)

Anonyme a dit…

ça veut dire quoi 'no web's land'? vous passez vos vacances sur Mars?

Buster a dit…

Presque... c'est surtout que j'ai le chic pour aller me foutre dans des coins perdus que mon crétin d'opérateur ne couvre pas.

Anonyme a dit…

Mieux vaut le no web's land avec Buster que le no man's land avec Thierry Jousse.

Anonyme a dit…

Y'a que Gatsby qu'est magnifique mais on le savait déjà.

Buster a dit…

Mouais... Gatsby, au contraire, rien de conventionnel ici, c'est d'ailleurs pour ça que beaucoup trouvent le film ennuyeux, habitués qu'ils sont aux récits bien calibrés. Si la partie adolescence semble "trop longue" c'est justement parce que c'est la période des questionnements, des doutes, des attentes... ça peut paraître "ingrat" sur le moment pour le spectateur, mais avec le recul cette partie prend vraiment de l'ampleur, c'est ce qui rend le film si beau.

Paul McCartney a dit…

Vous devriez réécrire la partie "black album".

McKay a dit…

:) Tout est accompli, oui, et "je croyais qu'il y aurait plus", ce mélange de sérénité et de tristesse qui infuse le film. Hâte déjà de le revoir.
Lequel de la trilogie des "Before..." avez-vous vu? le premier?

Buster a dit…

Oui, le premier, Sunrise, mais c'était à sa sortie, je n'ai plus aucun souvenir du film, il faudrait que je le revoie avec les deux autres.

Paul > A mon retour... later donc, quoique là ça risque d'être too late :-)

Gatsby a dit…

C'est marrant, vous aimez les fragments de présent de Boyhood mais pas ceux d'Under the Skin. C'est contradictoire. Chez Glazer, ces fragments ont pourtant un impact beaucoup plus fort.

Buster a dit…

ça n'a rien à voir... chez Linklater ce n'est pas chaque moment pris isolément qui compte mais leur accumulation, il y a tout un travail sur la durée. Pour le coup, c'est sûr, il n'y a pas d'impact.

Gatsby a dit…

Je ne vois pas en quoi ça rend Boyhood supérieur à Under the Skin.

Buster a dit…

Je n'ai jamais dit ça, dire qu'un film est supérieur à un autre n'a aucun sens, surtout quand il s'agit de deux films si différents. C'est le projet formel qui domine dans UTS, et de façon convaincante mais que dans sa première partie, alors que dans Boyhood c'est le récit qui domine et superbement tout au long du film...

Soliman a dit…

C'est moi qui suis magnifique.

Anonyme a dit…

Le problème ce n'est pas que le film est ennuyeux, c'est ce qu'il dit, les valeurs qu'il défend, l'éloge de la famille, tout ca est franchement rétrograde, et à côté, votre blabla sur le récit ne pèse pas lourd, désolé

Buster a dit…

Comment peut-on écrire de telles âneries...

Anonyme a dit…

Pas faux le côté réac du film.

Geeke a dit…

lol

Geeke a dit…

le lol était en réac (atchoum) tion au "côté réac du film".

Buster a dit…

Je ne comprends pas. Comment peut-on parler de film réac alors que le point de vue est celui du garçon, avec sa sensibilité, son côté artiste qui le marginalise... et qu'il s'oppose à celui du père, personnage gentiment irresponsable, même s'il gagne en maturité avec le temps, et surtout à celui de la mère, personnage davantage dans la norme, les conventions, l'éducation, le souci d'exemplarité, la réussite sociale... Si Linklater nous montre une certaine Amérique, en aucune manière il ne la justifie.

Buster a dit…

Pour le lol, par contre, j'avais compris :) c'est d'ailleurs ce que je voulais répondre dans un premier temps...

Smith a dit…

Buster, vous ne comprenez pas parce que vous ne voulez pas voir l'aspect politique du film. Sous cet angle, Boyhood est quand même très douteux. Que ce soit vu à travers le regard de l'ado n'y change rien. Mason ne s'oppose pas vraiment au milieu dans lequel il grandit. Linklater joue sur l'équivoque par moments, mais à l'arrivée, c'est bien le conformisme petit-bourgeois de la famille américaine moyenne qui se trouve célébré.

Buster a dit…

Non non, pas d'accord, l'angle n'est pas le bon, qu'il y ait une dimension sociopolitique ok, mais la privilégier c'est passer complètement à côté du film. En plus c'est toujours tendancieux ce type d'approche parce qu'on a vite fait de juger le film en fonction de ses convictions

Buster a dit…

je continue (la connexion est difficile)

Smith, je vous imagine pester sur votre siège pendant la séance parce que Mason suit la voie d'un "bon petit américain", qui ne se rebelle pas, aime son papa et sa maman, ne se drogue pas, ne devient pas gay, obtient son diplôme, etc

Buster a dit…

Pour autant rien n'est prédestiné dans ce film. Vous dites que Linklater joue sur l'équivoque, pas du tout, c'est tout simplement que le film est parfaitement ouvert quand il débute, toutes les possibilités narratives sont envisageables, le film n'en refuse aucune a priori, ce n'est qu'à mesure que le film progresse, de façon à la fois continue et fluctuante, que certaines possibilités s'éliminent, c'est en cela que le projet est magnifique.

Buster a dit…

Et si les parents incarnent une certaine Amérique (middle class), ça reste contextuel, l'essentiel ce sont les personnages, l'émotion qu'ils dégagent, le père qui prend conscience de sa légèreté, la mère et son angoisse (merveilleuse Patricia Arquette), lorsqu'elle fait le bilan de sa vie.

Anonyme a dit…

Buster, vous devriez lire ce qu'a écrit Guillaume Massart (Zad) sur Filmdeculte, une bonne grosse lecture idéologique du film, à mon avis vous allez aimer. :)

Smith a dit…

C'est trop facile. Vous idéalisez le film. Même sous l'angle du récit et des personnages, il n'est pas si convaincant. Trop de scories : par exemple, le beau-père ou encore l'ouvrier mexicain, des personnages qui alourdissent le récit. C'est étonnant que Linklater qui a eu douze ans pour monter son film ait conservé la scène très signifiante du restaurant, quand la mère retrouve l'ouvrier des années plus tard, qui a réussi socialement -il est le patron du restaurant - et qu'il la remercie de l'avoir encouragé à suivre des cours du soir parce que c'était quelqu'un d'intelligent. La scène est inepte du point de vue politique, mais aussi au niveau de la fiction.

Anonyme a dit…

D'accord Buster mais ça fait peu de choses au final, non ?

Buster a dit…

Smith, c’est vrai que cette scène n’est pas la meilleure du film, sur le moment on se dit "tiens l’acteur était disponible cette année-là et Linklater en a profité pour lui écrire une scène", mais ce serait trop simple. Si la scène a été conservée c’est qu’elle doit bien avoir une fonction. Et si elle est gênante c’est peut-être que Linklater l’a voulu ainsi… que cette gêne traduit le sentiment de Mason par rapport à la réaction de la mère pour qui tout ça semble normal, en accord avec sa vision très américaine de la "promotion sociale", mais bon là, je vais peut-être trop loin, il faudrait que je revoie le film.

Anonyme de 10:55, oui, peu de choses au final, au sens où "ce n’est que ça", qu’il n’y a pas plus… c’était l’enjeu même du film, ne pas se complaire dans la grande fresque familiale attendue, ne retenir au contraire que certains événements pas forcément marquants du point de vue dramatique mais que Mason a retenus pour des raisons parfois obscures qui touchent à l’affect, pari autrement plus audacieux en termes de fiction que Linklater relève superbement même si tout n’est pas réussi, ce qui est d'ailleurs logique compte tenu du projet.

Aglaé a dit…

Merci Buster de défendre ce très beau film.

Griffe a dit…

Salut, Buster. Malgré ses défauts (le sacrifice de certains personnages secondaires surtout, qui les rend trop caricaturaux) Boyhood m'a quand même touché. Il est clair que la dernière scène avec Patricia Arquette donne tout son sens aux deux heures et quelques écoulées. Ça aurait pu s'appeler "Mirage de la vie", non ? Quant à la banalité des personnages, on entend dans le film une jolie chanson de Family Of The Year qui s'appelle Hero et qui fait : Let me go / I don't wanna be your hero / I don't wanna be a big man / I just wanna fight with everyone else... Linklater n'oublie pas, je trouve, de montrer que cette vie "ordinaire" n'est pas exempte de bataille - pour supporter les autres et leur violence, se définir, s'adapter, s'accepter tel qu'on est... Le passage éclair du temps dédramatise les événements, tout comme la progressive adaptation des deux jeunes à la société des adultes, mais pour autant Linklater ne nous cache pas qu'on a affaire à des jeunes gens blessés. La soeur, en particulier, après une apparition en fanfare, devient étonnamment amorphe. Sa dernière crise de nerfs (dans la voiture, devant sa nouvelle école) est bouleversante ; et à la fin elle ne trouve absolument rien à dire pour féliciter son frère fraîchement diplômé. Vous n'avez pas l'impression, quand la mère lâche ses derniers mots en sanglotant, qu'ils concernent ses rapports avec ses enfants ?

Sidonie a dit…

@Aglaé, c'est n'importe quoi

Buster a dit…

Salut Griffe,

La scène où à la fin la mère éclate en sanglots est en effet bouleversante, sa force tient au fait qu’elle vient conclure un parcours qui intègre chez le personnage d’Olivia à la fois son rôle de mère et ses ambitions de femme, on pourrait y ajouter comme le précise Terry McKay dans sa note, l’expérience inédite que fut pour Patricia Arquette le tournage du film. De quoi ouvrir les vannes quand tout est terminé. Mais c’est sûr que c’est d’abord la mère qui parle, effondrée à l’idée que ces douze années essentiellement consacrées à ses enfants, à leur éducation, soient perçues comme quelque chose de normal, voire banal, une succession logique d’étapes qu’elle a su gérer seule (la scène fait suite à celle où le père la félicite d’avoir bien élevé leurs enfants), et maintenant que les enfants sont grands, eh bien il est normal qu’ils la quitte, non par ingratitude mais parce que c’est la vie, que c’est comme ça (c’est ce qui donne je trouve à la fin du film un petit côté ozuien). Fin qui entérine l’aspect désenchanté qui courrait/couvait tout au long du film, explosant ici littéralement, ce qui fait dire à la mère que la prochaine étape, ce sera quoi? son enterrement?, réaction exagérée - tu fais un bond temporel de 40 ans, lui répond Mason - qui témoigne bien de sa détresse. Peut-être faut-il y voir aussi une remise en cause de ce qu’elle incarnait jusque-là, une forme de behaviorisme typiquement américain, à travers ses modèles éducatifs et son enseignement (les théories sur le conditionnement)… Le film sous ses allures de chronique ordinaire est beaucoup plus riche qu’il n’y paraît, il faudrait le revoir. Sa structure n’est pas sans rappeler la forme de l’iceberg (behavioriste?), avec sa partie émergée, observable, et son gros bloc immergé, secret, douloureux, que le film ne cherche jamais à révéler, et encore moins à dramatiser, on n’est pas chez Bergman (de nombreuses scènes semblent déphasées, comme si elles précédaient ou faisaient suite à des moments de crise, qu’elles laisseraient ainsi en pointillés), mais qu’on ressent, de plus en plus présent, via la croissance de Mason, jusqu’à ce que ça s’évanouisse, sans totalement disparaître, telle une fonte des glaces (la fin de l’adolescence), lors du plan final, contemplatif…

Aglaé a dit…

Ta gueule Sidonie !

Sidonie a dit…

c'est qu'elle me cherche l'autre truie

Buster a dit…

Aglaé et Sidonie, je vous rappelle que vous êtes sur un blog, pas dans une cour de ferme. Si vos prochains commentaires volent toujours aussi bas, je vous coupe... le son!

Sidonie a dit…

:(