dimanche 27 juillet 2014

Later




Symphonie n°5, op.82 de Sibelius, dirigée par Guennadi Rojdestvenski.

Glenn Gould: Donc vous ne vous attendez pas à ce que votre souhait d'extinction de l'art se concrétise de votre vivant.
Glenn Gould: Non, je ne pourrais pas vivre sans la Cinquième de Sibelius.

Extrait de Glenn Gould par Glenn Gould sur Glenn Gould, paru en 1974. Or 1974 c'est aussi l'année où Rojdestvenski enregistre avec l'Orchestre symphonique de la Radio de Moscou ce qui est considéré par beaucoup comme la meilleure version de cette 5e Symphonie. Hélas on ne la trouve pas sur YouTube (du moins en entier). A défaut, voici celle que Rojdestvenski enregistrera cinq plus tard (à Leningrad) avec l'Orchestre philharmonique royal de Stockholm. Magnifique.

Boyhood de Linklater sera assurément l'un des grands films de l'année. J'y reviendrai. Mais l'essentiel est déjà là, dans le "pense-bête" de Terry McKay, publié sur FB, de loin ce que j'ai lu de mieux sur le film:

Love and Pavlov (notes sur Boyhood).

Boyhood? L'exact contraire du tour de force. Ou du film prototype. Rien qui se pose là, plein la vue, devant vous. Ça c'est bon pour le pitch, le high concept pour les financements d'abord et pour les dossiers de presse ensuite... Tant pis pour qui ça prive de prise sur le film, du sceau ou du marteau de l'Auteur puissant, des réflexes conditionnés de salivation, de sidération, d'émotions (esthétiques?) fortes, celles auxquelles il faut des signaux, toute une signalétique et un formalisme minimum. Bah s'il avait voulu, d'un rien le film aurait fait sangloter son spectateur pendant près de 3 heures. Il s'en est fallu d'un rien mais non, et le beau c'est de s'en rendre vite compte, que le film refuse ça à tout moment, l'émotion instantanée et chronique, c'est sa ligne au long cours, rester au seuil constant, et miser sur l'ensemble - lequel est infiniment sentimental. Miser que ça s'instille, patiemment et à retardement ("Link later", ça ne s'invente pas). La vie n'est pas plus un long fleuve tranquille qu'une longue vallée de larmes. Pas ça. Mais un entêtement patient, une espèce de présence à soi inattentive mêlée d'attention au détail. Dans Boyhood le présent ne forme jamais événement. C'est un état d'attente ordinaire, apparent détachement et muette inquiétude. Surtout: un prélude permanent. L'entreprise du film (les fameuses 12 années) c'est une affaire de ferveur particulière, de commitment - une obsession absolument cinématographique: le continuum - une endurance. Le temps donc que quelque chose prenne. Une consistance, une cohérence. Oui mais la cohérence était déjà là, à l'origine du film. Linklater dès la conception avait son idée, idée fixe et idée précise du film qu'il entendait faire. Ce n'est pas un film improvisé, ce n'est pas non plus un film documentaire. Mettre en scène c'est alors orienter de telle sorte que la vision s'impose peu à peu à l'ensemble, dans et par la durée, se dépose d'elle-même, se vérifie et se déploie mais sans rien lui imposer, sans peser (sans coup de force donc): c'est le "saisir le moment vs. le moment nous saisit" de la dernière scène. La vision de Linklater est une visée. Qui est ce qu'il y a de plus difficile à rendre, précisément. Non pas le temps qui passe - rien ne passe finalement sauf les 3 heures du film. Mais le temps qui dure. La durée (d'un plan long, d'une scène longue, d'un film long), c'est l'un des grands soucis du cinéaste. Le film (et la vie) comme séquence. Le film-séquence. Le film comme un jeu - ou plan - de patience. Tout le contraire du film-tranche(s) de vie. Boyhood n'a pas de parties, il est d'un seul tenant. C'est dans Slacker (1991) qu'on entend: "une obsession passive". Et sa sœur qui lui demande: "Mason pourquoi es-tu toujours aussi lymphatique?" Mason est sans autre qualité que sa présence, présent aux autres et ni plus ni moins que les autres membres de sa famille (on pourrait presque imaginer le film de chacun, de la mère, du père, de la sœur). Mais pas de petit narrateur pour conter le récit de lui-même, de sa vie. Pourtant Linklater réalise des films à teneur souvent autobiographique, mais d'une biographie "mêlée", alliée à la bio des autres (de ses comédiens, de ses personnages), comme agglomérées et raccordées. Fondues ensemble. Fiction, document? Bon donc, un dispositif. Linklater est de ces quelques rares cinéastes (classiques) qui fonctionnent par dispositifs. Le dispositif pour tout récit. Comme Jean Eustache. C'est la contrainte qui prime, le projet comme hypothèse et la promesse d'une expérience, unité, drame. Durée. Le dispositif comme un bain, révélateur: cet "élément" qui préside à ce qui le traverse. Et ce qui le traverse effectivement ce n'est pas tellement une histoire, ce sont des "états" et des moments en continu, et de longs dialogues, qui circulent, qui durent et qui s'agrègent. Le hasardeux et le dessein, ce qui conditionne et ce qui résiste (Boyhood est un film de résistance à mes yeux): vacillement romanesque en lieu et place de ce que d'habitude on attend d'un récit, enfin d'un scénario béton (un début, un milieu, une fin, des pics, des creux, des climax, l'alternance de moments forts et de moments faibles etc.). Jusqu'à ce que quelque chose entre en parfaite synchronie (le projet in progress et le film achevé, sa part d'expérimentation et sa part d'extrême intelligence, la durée du film et l'expérience du spectateur, etc.). On sait de façon certaine qu'on a aimé absolument - et entièrement - Boyhood au moment où Mason saisit qu'il est en train de tomber amoureux. Il sourit. Et on pleure à l'exact moment où Patricia Arquette explose en larmes (celles du personnage, celles de la comédienne sous l'émotion de sa dernière scène du tournage sur 12 années). Love and Pavlov.

Le temps qui dure, c'est exactement ça, avec ces "états" qui s'assemblent les uns après les autres, sans rupture (lien et liant), pendant 12 ans - entre Yellow de Coldplay et Deep blue d'Arcade Fire -, pour faire progressivement corps, au sens d'unité, ce qui fait que c'est moins les transformations physiques de Mason qui importent que ce qui, au contraire, était présent en lui, depuis le début, et vient se révéler à la fin, complètement à nous, dans un dernier plan sublime (il y a quelque chose d'ozuien dans ce dernier plan).

- Sinon le film de la rentrée que j'attends avec le plus d'impatience, ce n'est pas le dernier Assayas ni même le dernier Bonello, mais bien The miracle of Morgan's Creek de Preston Sturges - au passage un des 5 films préférés de Whit Stillman -, film dont on se demande encore comment il a pu voir le jour tant les codes, ceux du Code, il semble s'asseoir dessus (autocensure mon œil), ce qui faisait écrire à James Agee que le Hays Office avait dû être violé dans son sommeil. Ha ha... Un extrait: .

20 commentaires:

Geeke a dit…

Mouais pas terrible terrible ce texte, un peu à l'image du film et sa lourdeur éléphantesque qui accouche d'une souris...

Buster a dit…

C'est vrai ça, comment ai-je pu me laisser abuser à ce point, par le film et ce texte, on ne m'y reprendra plus!

Théo, Julien, Yal et les autres a dit…

Nous on le trouve superbe ce texte, même si on a rien compris au film :)

Geeke a dit…

Ouais. Fallait que j'apporte un peu de contradiction.
(V. Malausa likes and approves my first comment)

Buster a dit…

Ah d'accord, je n'avais pas repéré le clin d'oeil au texte de Malausa (que je viens donc de lire)... Dans le fond VM aurait préféré une sorte de Benjamin Button dans l'autre sens, c'est-à-dire à l'endroit :-)

Anonyme a dit…

Putain je comprends plus rien, Boyhood c'est bien ou c'est pas bien ?

Buster a dit…

C’est plus que bien, c’est magnifique, n’écoutez pas les rabat-joie…

Gildas a dit…

Malausa n’a pas complètement tort, le personnage du beau-père au début est quand même très caricatural et la deuxième moitié du film verbeuse et trop répétitive, on s’ennuie un peu,

Buster a dit…

Oui mais n'oubliez pas que le film est vu à travers le regard de Mason, personnage taciturne, qu'on imagine rêveur, un regard qui enregistre, c'est celui d'un futur photographe. Si le beau-père avec ses principes est si terrifiant, évoquant d'ailleurs moins le père dans Shining que le pasteur dans Fanny et Alexandre, c'est que sa tyrannie est vue avec les yeux d'un petit garçon de 7/8 ans, où se mêlent la sensibilité de l'artiste en herbe et le fait qu'à cet âge on est plus impressionnable...
Quant à la deuxième moitié du film, il y a des répétitions de situations, mais c'est traité à chaque fois différemment, étant donné que le regard de Mason, toujours un peu distancié, change, qu'il se façonne avec l'âge... ce qui est beau dans ce film c'est que la gravité du personnage, présente depuis le début, n'est jamais pesante, elle s'exprime progressivement, à mesure que le personnage grandit, mais toujours en douceur...

Christophe a dit…

Miracle of Morgan'sCreek était un des films préférés de D.W Griffith (aussi).

Christophe a dit…

Et qu'en pense Nickie Ferrante?

Buster a dit…

Je suppose qu'il aime aussi.

Anonyme a dit…

Alors Buster, il ne vous manque pas un peu Borges ?

Buster a dit…

Pas vraiment.

(pourquoi cette question, il lui est arrivé quelque chose?)

Tiburce a dit…

Beau film Boyhood.

Buster a dit…

Ah oui tiens, ça me fait penser que j'avais promis un texte. Bon ben,dès que j'ai une connexion solide...

Anonyme a dit…

Bah alors ce texte ...

Buster a dit…

Later :-)

Une fois sorti du no web's land.

Vincent a dit…

Merci pour le tuyau, Buster, j'ai découvert avec bonheur "Miracle of Morgan'sCreek". Je n'avais pas ri comme cela devant un film depuis quelques temps. Du coup j'ai enchaîné avec le film que Sturges a réalisé juste après avec à peu près la même équipe, "Hail the conquering hero" qui bénéficie de la présence de la fascinante Ella Raines.

Buster a dit…

Oui, j'ai hâte de découvrir le film. Dès mon retour...