mercredi 23 juillet 2014

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L'histoire (ratée) d'Adèle H.

Vu l'Homme qu'on aimait trop de Téchiné. Pas aimé. Certes je ne m'attendais pas à ce que Téchiné nous serve un polar haut en couleurs, tel que que nous le présentait Roger Gicquel il y a 35 ans (L'affaire des casinos de Nice) ou encore Jacques Pradel plus récemment (L'affaire Agnès Le Roux) - oui je sais il y a aussi Christophe Hondelatte -, quand bien même la présence de Cédric Anger au scénario pouvait laisser croire à un thriller, disons psychologique, dans la lignée de son film le Tueur (excellent au demeurant). Visiblement ce n'est pas ce qui a intéressé Téchiné. La première partie du film file rapidement, à grands coups d'ellipses et de scènes sans durée, à vocation purement informative, dont on ne retiendra que le corps de nageuse d'Adèle Haenel (elle nage d'ailleurs très bien) et une belle scène de danse africaine, tant il apparaît que Téchiné est pressé d'en arriver à la deuxième partie, soit la relation passionnelle (mais à sens unique) entre Agnès et Agnelet, l'agneau tout blanc, tout innocent, et le faux agneau (plutôt un loup, aux dents très longues, ainsi que le décrit la mère d'Agnès, Catherine Deneuve en chef d'entreprise, comme dans Potiche... ouais), entre Agnès L. (comme on dirait Adèle H., H comme Hugo ou... Haenel, la coïncidence est amusante à défaut d'être troublante) et cet "homme qu'on aimait trop" (enfin "on", les femmes surtout).
Sauf que cette deuxième partie, censée être la plus romanesque du film, manque curieusement de souffle, ce qui vient du fait, bien sûr, que la passion n'est pas réciproque, mais aussi que cet aspect ravageur d'une passion non partagée ne fonctionne pas. Et la raison de ce dysfonctionnement c'est le personnage d'Agnelet. Que Téchiné ne le charge pas au niveau criminel, s'en tenant simplement aux faits, et donc à ce qui rend l'affaire si énigmatique (on connaît des crimes sans mobile, là c'est l'inverse: un mobile sans crime), du fait même de sa personnalité insaisissable, très bien, le problème est que c'est au niveau romanesque que le personnage aurait dû conserver davantage de mystère. Non pas sur son passé (qui d'ailleurs reste mystérieux, se résumant à quelques bribes), non pas sur ses sentiments (dont on conçoit très bien la froideur) mais sur cet étrange pouvoir de séduction que le film, en dépit de son titre (pour le coup trompeur), n'arrive pas à rendre tangible. La faute à une mise en scène peu inspirée, c'est le moins qu'on puisse dire, la faute surtout à cette foutue première partie qui nous montre un personnage beaucoup trop fade (réduit qu'il est à son rôle d'avocat minable, faussement servile et obséquieux), parce que vu à travers le seul regard de la mère Le Roux (le film est tiré de son bouquin), pour que cela ne contamine pas la deuxième partie. Comment croire en effet à la passion d'Agnès pour un personnage aussi faible du point de vue romanesque, qui ne dégage aucune aura et dont le pouvoir de fascination semble bien minuscule pour justifier l'emprise exercée sur les femmes... Comme si Téchiné et les producteurs s'étaient contentés de choisir un acteur séduisant (Guillaume Canet) pour incarner un personnage de séducteur et que le reste devait suivre automatiquement. Bah non. Tout cela fait tellement plaqué, sans la moindre résonance, que lorsque Adèle Haenel (au jeu hypersensible et à l'œil bien rond) se met à pleurer (et ça y va), elle donne plus l'impression d'avoir été attaquée au gaz lacrymogène que l'image d'une jeune femme amoureuse, follement amoureuse, souffrant de ne pas être aimée en retour...
Peut-être que Téchiné aurait dû construire son film différemment, éviter la chronologie et opter pour un récit plus complexe, plus condensé aussi, qui ne couvre qu'une certaine période de l'affaire (ici la seconde partie), moyennant quelques flash-backs (touchant à la première partie), à la manière du Mystère von Bulow de Schroeder, qui surtout nous dispense de cette partie finale (le procès d'Agnelet trente ans après) complètement ratée, tombant là comme des cheveux (gris) sur la soupe, une dernière partie dont on ne voit pas l'utilité, sinon d'étoffer le rôle de Deneuve, de lui offrir une image moins dure, une façon peut-être aussi d'inscrire le film dans une sorte de grand mélo feuilletonesque, avec une partie pour chaque personnage (l'avocat arriviste, la jeune fille tourmentée, la mère pénitente), sauf qu'il aurait fallu alors creuser le récit, faire du film une mini-série. Oui peut-être... mais on ne refait pas le film, on le juge en l'état. Et si l'on s'en tient à la forme qui est la sienne: plate, télévisuelle, avec toutes ces trouées narratives (non pour entretenir un quelconque secret mais bien par souci d'économie), forme dont se serait accommodé avec bonheur un Chabrol, force est de constater, à l'instar du personnage d'Agnelet quand il parle de lui, que Téchiné pour ce genre de film (une commande si j'ai bien compris) c'était pas un cadeau.

PS. Le Téchiné j'en parle faute de mieux (le Guédiguian est pire). En attendant Boyhood de Linklater, qui sort aujourd'hui, et Sunhi de Hong Sang-soo, qui ne devrait pas tarder à passer dans mon coin. Pour Metropolitan de Stillman, en revanche, c'est mal parti, trop peu distribué et horaires débiles (une séance par-ci une séance par-là), heureusement que je l'ai déjà vu (dans sa copie d'origine).

12 commentaires:

Anonyme a dit…

100% d'accord.

Anonyme a dit…

100% pas d'accord

Anonyme a dit…

Adèle Haenel nage aussi très bien dans Les Combattants (qui sort fin août) et elle peut faire des pompes aussi.

Buster a dit…

C'est une sportive.

Anonyme a dit…

50% d'accord ou 50% pas d'accord.

Céline S. a dit…

Adèle c'est la meilleure.

Buster a dit…

Merci à tous pour les commentaires (je suis comblé).

Anonyme a dit…

De rien.

Bernardo a dit…

Si le personnage joué par Canet manque d'envergure, c'est peut-être aussi à cause de l'acteur, non ?

charlie brown a dit…

il fait trop chaud pour écrire des trucs superintelligents :)

sinon le film n'est pas si mauvais.moi j'aime bien les films qui sont économes dans leur narration.

Buster a dit…

Bernardo, j'ai toujours un peu de mal à juger la valeur d'une interprétation, en plus chez moi ça ne joue pas beaucoup dans l'appréciation d'un film, maintenant c'est sûr que Canet n'a pas la "présence" d'Haenel ni la prestance de Deneuve, mais si son personnage n'est pas à la hauteur cela vient d'abord de l'écriture du film et de la mise en scène... Dans certaines scènes on ne peut pas dire que Canet ait été gâté par les dialogues (l'histoire du frère mort, la scène d'humiliation quand il oblige Haenel à s'excuser... tout ça est très mauvais et cela aurait été pareil ou guère mieux avec un "meilleur" acteur).

Charlie, moi aussi j'aime les films économes dans leur narration, mais bon Téchiné n'est pas Tourneur... les ellipses ici ne sont que des trous parfois béants dans la narration, elles sont soustractives, elles n'apportent rien au récit.

Anonyme a dit…

Vous fatiguez pas Buster, on est tous d'accord à part les zozos des Inrocks, le Téchiné est nul. Ce qu'on attend c'est votre texte sur Boyhood.