vendredi 11 juillet 2014

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L'étrange créature du lac noir.

Vu Under the skin de Jonathan Glazer. La force du film tient à deux choses: sa dimension "expérientielle" (et non expérimentale) et Scarlett Johansson. Expérience, celle du sensible, qui touche à la sensation, donc à l'esthétique. C'est le côté empiriste du film, sa part typiquement anglaise (la philosophie anglaise est traditionnellement empiriste, s'opposant au rationalisme français ou à l'idéalisme allemand). Expérience par la sensation qui est surgissement, pénétrant l'esprit via le regard, ou l'ouïe, l'ouvrant à la conscience. Scarlett Johansson, dans le film, c'est d'abord cela: un être d'organes, sans passé, ni affect, une belle enveloppe à la présence magnétique, attirant irrésistiblement des hommes-mouches qu'elle emprisonne, telle une veuve noire, dans sa toile, liquide et opaque (le "continent noir", oui bien sûr... la fameuse question "que veut une femme?", ou plutôt ce que nous voulons d'elle, cet aspect psychanalytique du film auquel on serait tenté de s'accrocher, et d'autant plus fortement qu'on se trouve complètement perdu). A ce stade le film fonctionne à merveille. Scarlett Johansson, créature naissante et déjà prédatrice, y est toute de sensualité, la sensualité avec ce que cela suppose de sexualité et de sensorialité. A bord de son van, elle erre dans la nuit glasgowienne, abordant machinalement le premier quidam qui traîne (dès l'instant qu'il est seul), sans qu'on sache exactement de quoi il retourne. Les sens sont comme exacerbés, en accord avec le réalisme brut, pseudo-documentaire, des rencontres et le travail sur la bande son (ce qui pour certains rappelle Sombre, le film de Grandrieux - un film que je déteste, soit dit en passant)Que tout ça fasse arty, qu'on y perçoit le côté artificiel, que ça ne fictionne pas vraiment, les scènes restant à l'état de simples potentiels narratifs, n'importe guère puisque c'est le propos même du film: une coquille vide qui se nourrit de sensationsL'Autre n'existe pas, les ellipses sont comme des éclipses... pour le spectateur il y a un réel plaisir à se laisser ainsi égarer, pour mieux céder au pouvoir vampirique, empiriste - vampiriste? - qu'exerce le film dans sa première partie.
Hélas la suite n'est pas du même tonneau. En découvrant l'altérité - un jeune homme au visage difforme - la créature, dotée d'un ersatz de conscience, tend à s'humaniser. Evolution nécessaire mais ici insuffisante. Glazer reste prisonnier de son dispositif. Le jeune homme en question - c'est le vrai visage de l'acteur qui souffre de la maladie de Recklinghausen - évoque moins l'humanité, cachée derrière l'horreur d'une défiguration, qu'un tableau de Bacon: l'horreur dans la beauté. Sauf qu'un film n'est pas un tableau, ni même un clip. Quand la sensation disparaît, rien dans Under the skin ne vient la remplacer. Parce que l'histoire manque. Chez Bacon la figure c'est l'être humain hors de l'espèce humaine. Ici ce n'est plus qu'un pauvre hère dont on affiche la douleur. Si la créature est dès lors censée éprouver des émotions, ressentir compassion et angoisse (signe qu'elle s'humanise), elle ne se transforme pas véritablement. Là où on espérait un vrai personnage de fiction (au contact de l'Autre), à la manière par exemple du magnifique Je ne suis pas morte de Fitoussi, on a droit qu'à une créature soudainement apeurée. Pour le coup, tout ce qui lui arrive devient lourdement signifiant. Rencontre ratée avec le sexuel, fuite dans la forêt (symbole de passage), rencontre avec l'Autre méchant... La monstration devient démonstration. Le récit promis dans la première partie ne s'enclenche pas. Du film-matière, qui se suffit à lui-même et dont on accède directement, on bascule dans une sorte de matière fictionnelle assez grossière, réduite à quelques symboles et autres signifiants, ainsi de la peau-barrière et de ses effets de surface, du rapport dehors/dedans, entre le monde et soi, l'étranger et le familier... des motifs que le film étire, plus qu'il ne les développe, jusqu'à ce que ça craque, que tout se déchire et qu'on découvre, sous la peau du film, cette masse noire qui est celle des récits empêchés. Dommage. Reste quand même la fascination (ambiguë) du début et une musique envoûtante - aux accents par instants bartokiens, surtout ligétiens (on pense évidemment à Shining), quoique un peu envahissante...

Bonus. La bande originale du film, signée Mica Levi (alias Micachu, qui a aussi son groupe, Micachu & The Shapes): Creation - Lipstick to void - Andrew void - Meat to maths - Drift - Lonely void - Mirror to vortex - Bedroom - Love - Bothy - Death - Alien loop.

22 commentaires:

Buster a dit…

Pour Lucie ;-)

Lucie a dit…

Merci merci merci merci. ;-)

Lucie a dit…

Merci (il en manquait un). :-D

Buster a dit…

De rien, de rien, de rien...

Lucie a dit…

Le texte est... sensationnel !

Buster a dit…

Lol.

Est-ce que je peux retourner au foot, maintenant? :-)

Lucie a dit…

Permission accordée, mais pour le week-end seulement ! :-)

valzeur a dit…

Hello Buster,

Avec ça, vous n'avez pas du voir le dernier Hong Sang-Soo ? Ce qui m'est hélas arrivé... Au risque d'être un peu impropre (HSS n'est pas japonais), je ferais bien breveter la formule suivante à son propos : du "kawai" cérébral (et peut-être deviendrai-je riche et fêté). C'est à la fois fossilisé, indigent, et il y a deux-trois petites choses que j'ai admiré malgré tout (un zoom avant sur un splendide arbre jaune, un zoom arrière sur des chaussures). Le reste m'a semblé une purge distinguée (j'ai d'ailleurs dormi 20 minutes, sans vraiment rien perdre du film). Les plans-séquences des scènes de restaurant sont inanimés et assez insupportables (sauf un). En bref, vous allez adorer !

Buster a dit…

En effet mon bon valzeur, je n'ai pas encore vu le dernier HSS, ce qui ne saurait tarder vu ce que vous en dites. Du kawai cérébral? Ha ha ha... De mon côté, je ne saurais trop vous conseiller Metropolitan, le premier Stillman.

Toto a dit…

Les Cahiers et Positif, c'est kif-kif bourricot, ils font leur même dossier d'été sur les chefs opérateurs. :)

Buster a dit…

Hé hé... qui est Kif-Kif? qui est Bourricot?
Cela dit c'est toujours mieux que l'habituel Spécial sexe des Inrocks.

Murielle Joudet a dit…

Coucou Buster,

Je suis tout à fait d'accord avec vous, première partie oui, deuxième : NOOOON. Je n'arrive pas à mettre de côté l'aspect clipesque-pubard qui pour moi empêche le film d'atteindre à ce sommet de radicalité et de sensorialité qu'il prétend être.

Machin Truc a dit…

On assiste en direct à l'implosion de l'équipe de cinéma de Chronicart ! Quelle émotion !

Buster a dit…

Coucou Murielle, ouiiii :-) cette seconde partie laisse sur sa faim. On dira quand même que dans le genre clipesque, c’est cent fois mieux que du Dolan. Le clip en soi je n’ai rien contre, et dans la première partie ça fonctionne très bien, mais à partir du moment où on décide de raconter aussi l’évolution d’un personnage, il faut du récit, on ne peut se contenter de cumuler des fragments de présent… (bon là, je réponds surtout aux autres)

Anonyme a dit…

On peut très bien montrer l'évolution d'un personnage sans passer par le récit.

Buster a dit…

Non je ne crois pas, ou alors il ne s’agit pas de personnage, on reste au stade de créature…
La forme du film s’adapte bien à une évolution disons organiciste de la créature, telle une plante (et c’est vrai que Scarlett J est une belle plante!): naissance, épanouissement, mort… Là il y a la volonté qu’autre chose se passe, qu’un discours, pour ne pas dire un message, à prétention humaniste, vienne se greffer. Mais ça ne fonctionne pas, parce que le film reste sur sa forme de départ, purement sensoriel… il aurait fallu qu’il passe du pur effet de fascination à un sentiment d’inquiétude plus profond (et ça, ça passe par la fiction), qu’il devienne plus impénétrable encore qu’au début, au lieu de nous éclairer à coups de signifiants d’autant plus pesants que ceux-ci se retrouvent du coup au premier plan.

Sébastien G a dit…

Le film raconte quand même quelque chose, le nier vous fait passer à côté de l'essentiel. Vous dites que l'histoire manque, c'est faux, et en plus c'est un faux problème : en quoi cela discrédite un film qu'il n'y ait pas d'histoire ? Votre texte n'est pas inintéressant mais je le trouve excessif. Visiblement vous n'aimez pas la modernité, vous en êtes encore à vouloir des films avec de bonnes histoires. Quant à convoquer la philosophie anglaise et l'empirisme, c'est vraiment pour nous en mettre plein la vue, cela n'a aucun rapport avec le film.

Buster a dit…

Je ne sais pas quoi vous répondre, d’autant que je ne suis pas sûr que vous ayez vraiment lu mon texte, j’ai l’impression que vous reprenez les âneries que j’ai lues (eh oui) sur Facebook par deux ou trois comiques (je suis poli) qui manifestement n’ont pas compris le sens de mon texte. Parce que franchement vous croyez que quand je parle d’histoire c’est de l’histoire au sens scénaristique? Lisez mon texte, vous verrez que ce n’est pas de ça dont je parle, moi je parle de fiction, de récit, ce qui n’a rien à voir.

Sinon c’est quoi l’essentiel? Ce qui est dans le roman de Michel Faber? Ce qu’on lit un peu partout dans les critiques? Ce que raconte Glazer dans ses entretiens? L’empirisme anglais, je n’en parle pas pour en mettre plein la vue, comme vous dites, c’est juste le point de départ de mon texte, parce que j’ai choisi de l’orienter sur la question de la sensation. Trouver que ça n’a aucun rapport alors que c’est la clé du film si on l’aborde par ce côté-là, celui de la sensation, c’est avouer qu’on y comprend pas grand-chose. Et si j’oppose l’empirisme anglais au rationalisme français (rapidement, hein, ce n’est qu’une parenthèse), c’est simplement pour opposer la sensation, qui ne nécessite pas d’explication, au réflexe interprétatif lorsque justement votre rationalisme est mis à mal.

SG a dit…

J’ai lu votre texte. Ce que je vous reproche c’est que vous voulez à tout prix qu’il y ait de l’histoire ou du récit (comme vous voulez). Un film peut parfaitement s’en passer, même si ce n'est pas le cas ici.

Buster a dit…

L’histoire ici (j’aurais dû mettre des guillemets) c’est ce que le film raconte au-delà de son scénario, c’est le récit et c’est ça qui manque au film, non pas parce que je veux du récit à tout prix mais parce que le film, bel objet formel qui le rend fascinant dans sa première partie (à ce niveau ce n’est pas de l'"histoire", c’est plutôt ce qu’on appelle l’historia, ce qui retient le spectateur, ce qui le touche), cherche aussi à dépasser son propre formalisme, qu’il s’engage sur la voie du récit (à travers l’humanisation de la créature) et qu’à ce niveau il échoue.

PS. Si je convoque l’empirisme anglais, c’est aussi bien sûr parce que le film est anglais, plus largement britannique, qu’il se déroule en Ecosse, qu’il y a là un terrain, un terreau… ce n’est d’ailleurs pas nouveau chez moi, j’en parlais déjà à propos du Spider de Cronenberg, un film qui lui est vraiment empiriste.

Kurt a dit…

Esbroufe totale ce film. Le bouquin de Faber est plus profond, plus dérangeant, il va beaucoup plus loin.

Buster a dit…

Possible, je n'ai pas lu le livre. Vous pouvez nous en dire plus, Kurt?