lundi 14 juillet 2014

Aveuglements




Hideko Takamine dans Nuages flottants de Mikio Naruse (1955).

Lu dans Edwarda, la revue de Sam Guelimi, ce beau texte de Dominique Ristori, à propos de Nuages flottants: (attention spoiler!)


Tokyo année zéro


Des ruines, c'est tout ce qu'il reste au lendemain d'une guerre. Pas même l'amour ne résiste aux capitulations. De lumineux flashbacks nous rappellent que le romanesque appartient à un passé glorieux: dans l'Indochine mise en coupe réglée par le Japon, un homme en mission loin de son épouse avait séduit une dactylo au teint de rose. Mais les rêves d'empire se sont effondrés comme ceux des jeunes filles, semble nous dire Naruse Mikio. L'ordre ancien peut-il renaître des décombres?


Soleil irradié


Désormais, il fait gris dans les ruelles de Shibuya; froid à l'intérieur des taudis où survivent les deux vaincus. La jeune femme se laisse entretenir par l'occupant puis par un gourou qui l'avait déflorée de force lorsqu'elle était encore adolescente. L'amant quant à lui échoue dans tous les négoces qu'il entreprend. Ils continuent de se voir mais leur histoire semble sans issue car malgré ses souliers usés, ce bel-ami d'infortune demeure fatal, du genre à enterrer les femmes autant qu'à les séduire. L'héroïne qui a pourtant des répliques durassiennes, mêlant lucidité et cruauté, ne peut échapper à son attraction. Tour à tour elle avorte, vole, serait prête à se suicider dans ses bras. Le quatrième maître du cinéma japonais (après Ozu, Mizoguchi et Kurosawa) s'attache à filmer une réaction en chaîne de déceptions.


Infinie est la vie des fleurs, brève leur douleur


Cela pourrait durer ainsi jusqu'à la fin des temps. Mais la pellicule est comptée. L'homme accepte donc un travail sur une île arrosée de pluie, laissant dans son sillage abjection et ambitions. En chemin, il épouse celle qui le suivait comme une ombre sans jamais rien lâcher. Pourtant, sitôt obtenu ce qu'elle voulait par-dessus tout, un mariage en guise de reconstruction, la jeune femme est fauchée par une pneumonie.

Faut-il voir dans cette œuvre la parabole convenue d'un désir vital dont le ressort serait le manque, dont la satisfaction signifierait la mort? Ou bien cette noirceur propre au réalisme d'après-guerre?
Ce serait oublier la scène finale: celui qui est redevenu un homme prépare la défunte pour l'au-delà. Lui revient sa beauté éternelle alors qu'elle jouissait au cœur de la jungle. Et l'on se dit qu'un ordre à venir est possible.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

vous lisez Edwarda, Buster?

Buster a dit…

Oui.

David Thiery a dit…

Effectivement, il est beau ce texte, c'est dans le dernier numéro ( n°11) ?

P-s: Rien à voir mais quelqu'un a mis Le Théâtre des matières de Biette sur youtube ( https://www.youtube.com/watch?v=egeEqM03sKY ) Une bonne idée, au vu de sa diffusion réduite à presque rien.

Buster a dit…

Oui il s'agit bien du dernier n° d'Edwarda.

Et merci pour le lien.