dimanche 18 mai 2014

Ozu oji

Vu Qu'est-ce que la dame a oublié? d'Ozu (je conserve l'ancien titre car le nouveau, La dame, qu'a-t-elle oublié?, peut-être moins relâché au niveau du style, fait trop guindé à mon goût). Un titre pour le moins énigmatique, bah oui au fait, qu'est-ce qu'elle a oublié la dame? (OK, là le style est très relâché), on ne le sait pas vraiment, même si j'ai ma petite idée... Ce film, le dernier qu'Ozu ait tourné avant de partir en Chine (faire la guerre) est une comédie peu connue et pourtant exquise, un film très hollywoodien au niveau du récit (on pense à Lubitsch mais aussi à Cukor, en moins mordant: cf. les rapports entre les trois femmes qui n'arrêtent pas de s'envoyer des piques)... et déjà si ozuien, formellement parlant. Les objets au premier plan (et ce dès l'ouverture, une vue en mouvement d'un quartier de Tokyo filmé depuis le marchepied d'une voiture, si bas qu'on ne voit finalement que l'aile avant et le phare de la voiture), la profondeur de champ dans les scènes d'intérieurs, les pillow shots, etc... Il n'en reste pas moins que le film fait figure d'exception dans l'œuvre d'Ozu. Non seulement parce que Chishu Ryu n'y apparaît pas (même dans un petit rôle), non seulement parce que les personnages sont tous de milieux aisés, mais surtout parce que, pour la première fois et la seule je crois, le rapport familial, autour duquel s'organise habituellement le récit chez Ozu, ne se situe pas entre parents et enfants, ni même frères et sœurs - Qu'est-ce que la dame a oublié? a été réalisé entre le Fils unique et les Frères et les sœurs Toda -, mais entre un oncle et sa nièce. Situation unique qu'on peut mettre en lien avec celle d'Ozu qui, s'il n'a jamais était père, fut un oncle attentif (il parle d'ailleurs assez souvent de sa nièce dans ses Carnets). Situation probablement réactivée par le fait que le père d'Ozu venait juste de mourir quand le film fut écrit (ce qu'Ozu exorcisera, six ans plus tard, lors d'une scène étonnamment violente de Il était un père), favorisant ainsi une sorte de déplacement, de la fonction paternelle à celle de l'oncle (on dit avunculaire), considérée non pas comme substitut mais comme dérivé. La mort du père, et de ce qu'il représente en termes de tradition, voire d'autorité, conférerait au fils un nouveau statut, disons plus responsable, qui, s'il n'est pas père lui-même, s'exprimerait à travers d'autres fonctions, telle celle du grand frère ou de l'oncle, fonctions paternalistes, certes, mais sans le poids de la métaphore paternelle, rendant les relations plus simples, plus égales, plus complices...

Dans Qu'est-ce que la dame... la fonction paternelle est littéralement congédiée. Ainsi la scène où apparaît pour la première fois le professeur Komiya (Tatsuo Saito), l'oncle du film, penché sur son microscope: à l'homme qui s'inquiète (au téléphone) du résultat de son test de fertilité, il répond sans ménagement, sur un ton froid et détaché, qu'il n'aura jamais d'enfants. Exit la fonction de père, les enfants resteront à l'écart tout au long du film, à résoudre entre eux leur problème d'arithmétique (le jeune assistant de Komiya n'est pas plus compétent que les mères) ou à jouer à la "roulette géographique" avec un globe terrestre (jolie scène de complicité avec Setsuko, la nièce du film). Déplacement donc, dans le rapport entre l'oncle, mari manifestement las de sa vie conjugale, et la nièce, jeune fille plein d'entrain, pas encore majeure, mais qui aime fumer, boire et sortir le soir (elle est même en train d'apprendre à conduire). Le premier semble sous la coupe de son épouse, personnage autoritaire, qui le force à aller jouer au golf même quand il n'en a pas envie... La seconde paraît insouciante, désireuse avant tout de profiter de la vie, quitte à bousculer les règles (elle va jusqu'à accompagner son oncle chez les geishas). On y verra un symbole, celui de la jeune femme occidentalisée, plus moderne, plus libre, ce qui est vrai, mais c'est aussi parce que Setsuko incarne un autre aspect du Japon. Elle vient d'Osaka, la ville du Sud, réputée pour son mode de vie "méridional", une ville où les gens apparaissent, comparativement à ceux de Tokyo, plus expansifs, plus chaleureux, plus naturels. Pour Ozu, la jeune fille d'Osaka a même quelque chose d'exotique. Les séquences où elle se promène avec l'oncle ou l'assistant (et à la fin, lorsqu'elle est à la gare avec ce dernier, attendant son train pour Osaka) sont systématiquement accompagnées d'une petite musique de type hawaïenne, évoquant ainsi quelques îles paradisiaques...

Dans le rapport oncle/nièce que développe le film, il y a donc d'abord l'idée de réenchantement pour l'oncle. Il s'établit entre les deux personnages une véritable connivence (savoureuses scènes dans le bureau de l'oncle, situé au premier étage, étage dont on sait la valeur narrative chez Ozu, même s'il n'est pas suspendu comme dans ses derniers films - l'escalier y est visible), avec ce que cela suppose de clins d'œil mais aussi de franc parler, la jeune fille n'hésitant pas à reprocher à l'oncle son manque de fermeté vis-à-vis de sa femme (il n'a pas osé lui dire qu'il avait "séché" sa journée de golf!), allant même jusqu'à le pousser à gifler celle-ci. Sauf que cette gifle, loin d'asseoir la domination de l'homme vient au contraire relancer la machine amoureuse (sublime dernier plan qui voit les lumières des différentes pièces de la maison s'éteindre successivement, excepté une, au fond, où l'on aperçoit l'homme aller et venir, perplexe, avant de se décider à rester, alors que la femme apporte le café, prélude à une probable réconciliation sous le kakebuton). Pour autant, c'est dans l'autre sens que le film prend toute sa dimension, à travers ce que la nièce finit non seulement par apprendre de l'oncle, ce qu'elle n'aurait pas appris de son propre père, à savoir la technique de "l'approche opposée", qui consiste à laisser croire à la femme que c'est elle qui contrôle, mais plus encore par comprendre, que ce dont doit toujours témoigner un homme envers une femme c'est le respect, ce qu'elle avait eu tendance à oublier. A ce titre l'exercice aura été profitable, la jeune femme, soudainement plus grave, découvrant à la fin en la personne d'Okada, l'assistant venu l'accompagner pour son départ, un homme aussi respectueux qu'amoureux. Et pour le spectateur, l'émotion de retrouver tout Ozu, déjà là, à l'état brut, dans une comédie d'avant-guerre, avec ce côté brinquebalant qui est celui des premiers parlants; un Ozu mineur, comme on dit Asie mineure, soit sa part la plus occidentale, mais déjà imprégné de cette douceur si particulière qui fait la beauté, morale autant qu'esthétique, de ses films. La fonction de l'oncle c'est ça finalement, quelque chose de secondaire, de moins vertical, que ce qui vient du père, se déclinant de façon oblique, en pente douce, d'autant plus facile à intégrer que l'opposition n'y est pas directe. Un des secrets d'Ozu est peut-être là. Tout simplement.

PS. Loin de Cannes (très loin même), le film repasse à la Cinémathèque le 22 mai. Pour ceux qui peuvent, allez le voir, tant ce film, rare, est magnifique. Sinon il est accessible sur YouTube, c'est la même copiemais les sous-titres sont en anglais.

24 commentaires:

Anonyme a dit…

qu'est-ce que ça veut dire le titre de votre article? -style relâché ;)

Buster a dit…

Mon japonais est encore un peu approximatif mais en principe ça veut dire "Ozu l'oncle".

(et le kakebuton c'est la couette)

Anonyme a dit…

Tiens, en v'là un dans lequel il pleut! :-D

(le rôle de la pluie n'étant pas anodine, ici)

Anthony Prunaud.

Buster a dit…

C'est vrai, la pluie joue un rôle... j'en ai pas parlé pour ne pas gâcher le plaisir de ceux qui iront voir le film (car il y a aussi un côté vaudevillesque dans ce film).

takeshi a dit…

comme disait ma cousine mitsuko:
sous le kakebuton je me fais claquer le bouton

ok je sors

David Thiery a dit…

Mon japonais est approximatif lui aussi mais ce serait plutôt "L'oncle d'Ozu", la particule "no" traduisant l'appartenance ou la filiation.

Buster a dit…

C'est bien possible... "Ozu oji" alors? De toute façon il n'y a pas de "no" dans le film, c'est du kabuki :-)

Captain Harlock a dit…

小津 叔父

c'est le bon titre

Anonyme a dit…

Ecrivez le titre en français, ça sera plus simple

Buster a dit…

Lol

Non mais en français c’est pas drôle
Merci Albator :-) donc c’est bien Ozu oji, je corrige

(en fait je m’étais basé sur le titre du film suivant, les Frères et soeurs Toda, Todake no kyodai, mais la vraie traduction est les Frères et sœurs de la famille Toda, ce qui m’a trompé, j’aurais dû m’inspirer du film les Soeurs Munakata (Munakata shimai).

Anne Sinclair a dit…

Au moins, Ozu ne tournait pas des films antisémites !

Lucie a dit…

Coucou Buster, Votre texte donne vraiment envie de découvrir le film. Je vais essayer de le voir jeudi. Sinon, avez-vous vu finalement "Les Soeurs Munakata" ?

Buster a dit…

Hello Lucie,
Je suis sûr que la Dame va vous plaire…
Pour les Soeurs Munakata, c’est demain la nouvelle séance, si la copie est arrivée!, cela dit je ne suis pas certain de pouvoir y aller :-)

Christophe a dit…

il n'est donc pas si rare que ça puisqu'il est sur youtube.
Merci du lien.

Buster a dit…

Rare parce qu'assez inattendu dans la filmo d'Ozu, et aussi parce que très peu commenté. Hasumi, par exemple, n'en parle pas dans son bouquin (Yoshida non plus, je crois).

Gilles Jacobin a dit…

Palme d'or annoncée par toute la presse pour Xavier Dolan... Seriez-vous devenu un vieux réac sénile Buster ?

Buster a dit…

Ha ha… alors ça y est les chochottes du festival ont vidé leurs boîtes à mouchoirs, chialant tout leur soûl devant le Dolan. Pff... tous les ans c’est pareil. On nous a fait le coup avec Amour d’Haneke puis la Vie d’Adèle de Kechiche, cette année c'est avec Mommy... Ridicule.

Jane Campion a dit…

Détrompez-vous, on a voté pour Timbuktu.

Gérard Kaganski a dit…

Dans la presse déchaînée :

« Qui ne versera pas une larme à la vision de Mommy peut être raisonnablement traité de con. »


Buster a dit…

Bah voilà :-)

(sinon c'est beau Timbuktu, je parle du film de Jacques Tourneur)

Olivier Ségouré a dit…

Qui ne rira pas aux éclats à la vision de "P'tit Quinquin" ni ne pleurera à chaudes larmes devant "Mommy" ni ne se révoltera contre l'ultra-libéralisme après avoir vu "Deux jours, une nuit" ni ne verra un testament dans "Adieu au langage" ni ne trouvera somptueux "Winter Sleeps" ni ne retrouvera la confiance envers le jeune cinéma français à la vision de "Bande de filles" peut être raisonnablement traité de peine-à-jouir.

"Et tant pis pour les peine-à-jouir" (Pascal Bonitzer, préface à "Quentin Tarantino, un cinéma déchaîné")

Buster a dit…

Oui oui, jouissons!

David Thiery a dit…

Après consultation de mon professeur de japonais, "l'oncle Ozu" donnerait Ozu ojisan en japonais. Sur ce, merci pour le lien, je vais pouvoir le regarder et lire plus attentivement votre critique.

Buster a dit…

Merci David c’est sûrement la meilleure traduction. Je garde néanmoins Ozu oji, ça fait japonais de cuisine et ça colle finalement assez bien à l’esprit "marchand de tofu" d’Ozu :-)