lundi 5 mai 2014

Night moves

Les inconnus du lac.

Kelly Reichardt sait de quoi elle parle. L’écologie elle connaît. Tous ses films, du premier, River of grass, tourné dans sa Floride natale, à Meek’s cutoff, son film de frontière, en passant par Old joy, évidemment, et l’itinérant Wendy & Lucy, en sont imprégnés. De tous les cinéastes actuels c’est peut-être celle dont les films s’inscrivent le plus profondément dans le paysage américain et plus généralement la nature, au sens thoreauiste du terme… Le terrorisme, elle connaît aussi. Ses parents étaient flics, son père était même membre d’une cellule anti-terroriste. L’activisme n'est pas chose abstraite pour elle. Qu'il soit gay, féministe ou écologique, elle l'a côtoyé (quand bien même elle n'aurait pas été militante). Elle a donc des idées sur la question. Elle a surtout un regard. Bah oui, Kelly Reichardt est une cinéaste, une vraie. Ce qu'elle a à dire, elle le dit, mais ça passe par un travail, ici éminemment subtil, sur les formes, ce qui fait au bout du compte qu'elle en "dit" beaucoup plus que n'importe quel film à visée didactique (tant pis pour ceux qui aiment qu'on leur assène des discours, qu'on leur explique le pourquoi du comment). De tout ça, donc, je ne dirai rien, il suffit de lire les entretiens. Par la même occasion, et pour ne pas me répéter, je renvoie à ce que j'ai déjà écrit  et  sur Kelly Reichardt, vu que Night moves est dans le prolongement de ses précédents films.

Meek's cutoff évoquait un passage mystérieux qui, quelque part, à travers le personnage de l'Indien, se transformait en barrage: barrage de la langue, de la culture, etc. Night moves serait un peu l'inverse. Si la première partie reprend le principe du film documenté (au quotidien de la vie de pionniers - comment traverser une rivière, réparer la roue d'un chariot, recharger un fusil... - répond ici la préparation minutieuse d'un acte terroriste - comment faire sauter un barrage -, où l'on ménage le suspense, comme dans les films de casse ou d'évasion, avec, pour les meilleurs, un vrai travail sur la durée des plans, qui maintient la tension/l'attention), la seconde plonge les protagonistes dans une forme d'errance et de perdition qui confine à la folie. Un barrage qui saute, comme un verrou, laissant échapper ce qui était retenu en amont, geste libérateur, en tous les cas vécu comme tel au début (ainsi quand Josh/Jesse Eisenberg, de retour dans la communauté agricole où il travaille, regarde le ciel à travers l'orifice de sa yourte - on devine qu'il n'a pas dormi), avant que l'imprévu (en fait prévisible mais qui avait été occulté de façon inconséquente) ne surgisse et que tout bascule. Rencontre avec le "réel" qui précipite chacun des personnages, du moins deux d'entre eux (le troisième, au passé trouble, s'avère moins perméable à l'événement, son seul souci étant de se protéger, au détriment des deux autres), dans une angoisse de plus en plus massive, envahissante, qui réveille tout ce qu'il y avait déjà de fragile chez l'un (Josh, personnage plutôt mutique dont l'identité se trouve subitement menacée, du fait de cette angoisse devenue impossible à "endiguer", se croyant observé de toute part, jusque dans les phares des voitures) et de plus conflictuel chez l'autre (Dena/Dakota Fanning, personnage en rupture de ban qui, on l'imagine, réglait ses comptes avec papa - elle travaille par ailleurs dans une sorte de spa très new age -, et qui là, suite à l'accident, voit ses troubles psychosomatiques, essentiellement cutanés, se mettre à flamber). 

La force du film ne réside évidemment pas dans cette approche clinique de l'angoisse, mais dans la façon avec laquelle Reichardt rend la seconde partie de plus en plus dévastatrice, si dévastatrice qu'elle semble tout "noyer" sur son passage. Le film se répand ainsi littéralement, engloutissant ce qui entoure les personnages, les coupant du monde, de façon brutale pour Josh (sublime plan où, lors d'une fête, il apparaît seul au milieu du cadre, les danseurs surgissant autour tels des ombres virevoltantes), plus insidieuse chez Dena, laquelle, bravant la règle du "no contact" édictée au départ, essaie désespérément de se raccrocher à l'autre, par le biais du téléphone. Ce qui fait que tout ce qui arrive dans la seconde partie était déjà là, en puissance, dans la première partie (voir le gros plan sur les mains salies de Josh). Si le film est divisé en deux parties - avant et après l'explosion - il apparaît surtout comme déplié, selon un mouvement très alangui, très musical (au passage, superbe partition de Jeff Grace, dans l'esprit de Yo La Tengo), mouvement "répétitif", en accord avec l'aspect minimaliste et feutré du cinéma de Reichardt (l'explosion, entendue au loin, se réduit à un bruit de pétard mouillé), et en même temps "progressif", allant crescendo, marqué par un terrible sentiment, celui de l'inéluctable, qui voit la vulnérabilité inquiète de Josh, tout comme la fausse assurance de D., se décomposer inexorablement, monstrueusement, la peau de la seconde se trouvant littéralement "rongée" par la culpabilité (Dakota Fanning se transforme physiquement, ce qui fait que vers la fin son visage a quelque chose de gishien, à la fois tragique et comme purifié), alors que pour le premier (qui lui ne change pas physiquement, normal, tout se passe à l'intérieur), c'est davantage de moi-peau dont il faudrait parler, moi-peau altéré, disloqué, face aux coups de boutoir du réel. Jusqu'au moment où...

PS. Il serait intéressant de comparer le film de Reichardt à celui de Bresson, le Diable probablement.

30 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour Buster,

Encore un bon texte, merci.
Les trois liens ne fonctionnent pas...


Ludovic

Anonyme a dit…

c bo

Buster a dit…

Merci Ludovic... c'est corrigé pour les liens.

Anonyme a dit…

C'est marrant de retrouver Joachim Lepastier et Jacky Goldberg dans les commentaires du premier lien.

Buster a dit…

Ah oui tiens, je me souvenais plus... c'était une autre époque :-)

Anonyme a dit…

Beaux développements chez les Spectres... Non ?

http://spectresducinema.1fr1.net/t1827-night-moves-de-kelly-reichardt

Buster a dit…

Hé hé... disons que c'est bien parti :-)

Joy a dit…

Bon, le film est pas mal et le rejet des Cahiers est assez incompréhensible, mais c'est un peu trop étiré à mon goût, et sur le fond pas suffisamment solide. Le film manque de corps, je le trouve flasque.

Anonyme a dit…

Vous croyez vraiment que Kelly Reichardt a un même rapport à la Nature que Thoreau ?

Anonyme a dit…

C'était bien parti chez les Spectres... mais Borges est arrivé !

valzeur a dit…

Hello Buster,

Je rentre, il est tard et pas le temps de développer, mais en l'espace d'une semaine, je sors de trois films lamentables (le Salvadori, le GolGondry)… dont le troisième "Night Moves" n'est pas peu décevant. Personnages ectoplasmiques, acteur minable et mis-casté (Eisenberg, les deux autres sont bons), sur-signifiance sur fond de subtilité (ces gens n'ont pas de background, ben tiens), complaisance arty-mollasse (oh, le suspense devant le barrage, vatilexploséavecnozéros, si seulement !, le film serait terminé), fin minabloïde (pitié, pas la culpabilité, pas les effets collatéraux de l'engagement, pas la mauvaise pièce de Camus en version Sundance !). Conclusion : 5/20 (comme le Salvadori, le Gondry est à 6).

Buster a dit…

Salut valzeur, alors comme ça on est resté à quai, on a pas voulu monter dans le bateau avec le nullard Eisenberg, oh oh oh… visiblement (mais aussi audiblement parce que la bande son joue un rôle majeur dans Night moves - vous auriez dû le regarder les yeux fermés ça vous aurait épargné quelques aigreurs), on n’a pas eu affaire au même film. Personnages sans background vous dites? parce qu’aucun n’y est allé de sa petite confidence biographique au coin du feu, alors que c’est là, condensé, dans le présent du film, à travers ce qu’ils expriment sans que ce soit explicité.
Le film entier est sur ce registre. C’est pas de la sur-signifiance, c’est de l’évidence, de même que le suspense qui n’est pas dans la réussite ou non de l’entreprise (le passage avec le type qui change la roue de sa voiture n’est pas indispensable, je vous l’accorde) mais de façon plus générale, dans le mouvement du film et sa temporalité… Formellement c’est un film de climat, d’ambiance, c’est très musical, comme une longue plage de musique ambient avec quelques trouées noisy (en voyant le film je pensais au sublime Painful de Yo La Tengo)…
Quant à la question de l’activisme écologique et ses dommages collatéraux, ce que laisse entendre Reichardt c’est peut-être que tout est affaire de mesure. Trier ses déchets, consommer bio, ça mange pas de pain, si je puis dire, mais qu’en est-il d’un comportement plus radical, comme l’écoterrorisme? Au-delà même de la question de la culpabilité, qui est surtout du côté de la fille, parce qu’il y aurait eu un mort (le fait qu’il y en ait eu qu’un seul confère à l’accident une dimension symbolique), c’est la pulsion de mort qui se trouve derrière qui me semble le véritable sujet du film, ce que traite admirablement Reichardt, à travers le personnage d’Eisenberg et son cheminement.

Joy > flasque le film? C’est plutôt le contraire. La forme est très précise, parfaitement définie, quand bien même la ligne y est ténue…

Anonyme de 19h > personne aujourd’hui ne peut avoir un même rapport à la nature que Thoreau, si on pense à ce que Thoreau appelait lui le "grand rapport", un rapport plus profond (qui n’est plus intellectuel) aux faits observés de la nature et qui touche pleinement à la vie. Si j’évoque Thoreau c’est plus de l’ordre du fantasme, quelque chose de perdu mais qu’on chercherait à réactiver, à petite échelle, sous des formes modernes, dégradées, (comme dans Old joy), expériences peut-être vouées à l’échec (d’où l’aspect désenchanté du cinéma de Reichardt), ce qui fait qu'on les répète indéfiniment, mais belles à tenter, quand même…

Bref pas plus Walden que La Désobéissance civile, tout simplement parce qu'on est au XXIe siècle, pas au XIXe…

Anonyme a dit…

"évidence", "climat", "ambiance" ?..

Et pourquoi pas : "j'ai été trop ému", "c'est si beau" et "j'ai pas de mots" ?

valzeur a dit…

Hello Buster,

Je vais devoir être vilain avec la pas très drôle de dame, Kelly. Pas besoin de confidence biographique de ses 3 chariots, les comprendre un peu mieux m'aurait suffi. Mais, contrairement à vous, je pense que KR n'a pas grand chose à dire sur ses personnages ; aussi, elle se réfugie dans le brouillard, à l'image de cette musique tout en soudscapes (heummmm !!!!) que j'ai trouvé épouvantablement facile, indie. KR ne quitte JAMAIS sa zone de confort, si bien que le film est une rivière d'eau tiède balisée de giga-symboles entre deux moments de pur néant (genre : le toit ouvert de la yourte qui regarde Eisenberg, mais aussi les deux phares qui le suivent dans la nuit, et pour finir, au cas où n'aurait pas compris, le miroir déformant du supermarché à la fin). "L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn" (ou plutôt jeune/vieux puceau putatif, comme d'hab). S'il y avait autre chose à voir, on passerait bienveillant, mais non, hélas. Tout ça est d'une faiblesse maousse-costaud. Et je ne dirais rien du passage avec la biche mourante et enceinte qu'Eisenberg jette dans le fossé, pour signifier la pusillanimité du personnage, rien moins qu'actant (et quand ça arrive, c'est très vilain). A la décharge du film, Eisenberg est vraiment un problème ; à part son allure d'ado il n'apporte qu'une intériorité pincée qui peut passer pour de la constipation. Il suffit de comparer avec Fanning, magnifique, et Sarsgaard, très bon, pour bien mesurer le problème. Sinon, les rares moments où KR essaient de se confronter au politique sont d'une mollesse effarante. Ex : la projection narquoise du docu écolo ; tous les personnages y sont présentés à peu près comme lamentables (il existe dans le cinéma récent une scène similaire beaucoup plus intéressante d'un film tout aussi raté, je veux parler d'Après mai d'Assayas, TA TA TAM !!!). Bon, Buster, je ne vais pas poursuivre, un train m'attend demain matin. Mais que notre lune de miel critique chancelle sur une bousinette pareille, c'est par trop triste… (vivement "Map of the Stars" pour qu'elle explose !, je suppute)

Buster a dit…

OK vous faites bien de vous sauver :-)
Ce que vous décrivez ce sont des signes, de plus en plus manifestes à mesure que le film avance et qui ne xconcernent que le personnage joué par Eisenberg, ce qui est cohérent avec le propos du film (il y en a aussi de nombreux concernant Dakota F mais plus discrets). A chaque cinéaste sa grammaire et celle de Reichardt est assez simple finalement. C'est un cinéma "à l'indienne", c'est peut-être par là qu'elle se rapproche le plus de Thoreau dont on disait aussi qu'il était le plus chinois des écrivains américains (Reichardt la plus chinoise des cinéastes américains?) OK je rigole...
Tout ça pour dire qu'il ne faut pas considérer ses films un signe par-ci un signe par-là, un plan par-ci un plan par-là, mais globalement, c'est l'impression d'ensemble qui compte et qui fait toute la force du film.
Quand je parle de pulsion de mort c'est que le discours écologiste quand il se radicalise s'inscrit dans une vision catastrophiste de fin du monde, mais surtout qu'ici la pulsion de mort est redoublée, déjà à l'oeuvre chez Eisenberg avant même que l'accident arrive, quelque chose existe en lui qui ne peut que conduire au drame... et la manière dont Reichardt amène tout ça est vraiment magnifique.

Bon voyage quand même!

Michel Dorsnight a dit…


La scène de l'automobiliste qui change sa roue montre que l'ancien marine est tout aussi inconséquent et approximatif que ses deux complices, puisque s'il est capable de déclencher le compte à rebours il ne sait pas comment le suspendre. Ce qui nous vaut ce plan de profil, où il reste immobile (un bug, comme ces personnages de jeu soudain bloqués dans "existenZ"), idiot, hébété comme De Niro regardant son téléphone dans "Jackie Brown".

L'ambigüité des motivations des personnages est passionnante (ajoutons que l'expert en explosifs couche avec la fille) ; le fait que toute la préparation minutieusement et magnifiquement suivie soit une suite de maladresses et d'inconséquences déroute un peu (Dakota F enlevant sa casquette devant la caméra de surveillance pour convaincre le vendeur d'engrais, ou le choix de la saison touristique pour commettre l'attentat) sauf à entendre qu'au fond ils souhaitent l'échec et la punition pour leur acte dérisoire. (le chef du potager bio responsable et raisonnable a beau jeu de discréditer leur action en une phrase, le sens profond de ce qui s'est passé lui échappe)


P.S. Bizarre le début offensif de votre texte, avec l'argument d'autorité (KR sait de quoi elle parle). Howard Hawks ne connaissait rien aux pharaons, ça n'empêche pas de tourner des chefs-d'œuvre.

Jean-François Rangé a dit…

A propos des Sœurs Munakata d'Ozu, on vous a arrangé une autre projection, fin mai, en espérant que vous pourrez vous rendre disponible.
Si vous avez vu le téléfilm de 1963 (programmé en remplacement) qu'en avez-vous pensé?

Buster a dit…

Oui bien sûr, on peut faire des grands films sans rien connaître (en termes d'érudition) au sujet abordé. En fait je répondais à ceux qui reprochent à Reichardt de laisser les motivations des personnages dans le flou, sous-entendant chez elle une vision arty de l'écoterrorisme, qui ménagerait à dessein une sorte de flou artistique, alors que ça témoigne au contraire d'une vraie réflexion sur le sujet (selon moi cette notion de pulsion de mort qui serait sous-jacente, d'où l'ambiguïté).

Sinon pas vu le documentaire qui remplaçait les Soeurs Munakata, j'étais trop vénère, ça s'est poursuivi avec la grève de jeudi et l'annulation de Va d'un pas léger. Heureusement je me suis rattrapé ce soir avec Gosses de Tokyo et La dame qu'a-t-elle oublié?

mike a dit…

Cette musique vrombissante dont parle valzeur est une facilité de tous les films indés aujourd'hui. Je n'ai pas vu le KR mais j'ai eu beaucoup de peine en voyant le dernier David Gordon Green devant le misérabilisme et le lyrisme de pacotille de l'ensemble avec cette inévitable bande originale qu'on retrouve de Spring Breakers à Shotgun Stories.

Buster a dit…

Non mais valzeur souffre d'acouphènes et ça ne s'arrange pas avec l'âge...

La BO de Night moves est très belle et se combine parfaitement à l'écriture de Kelly Reichardt, très musicale, qui va du néofolk de Will Oldham/Bonnie Prince Billy (acteur et/ou compositeur de plusieurs de ses films) au rock indie de Yo La Tengo (auteur de la BO de Old joy).

Anonyme a dit…

Vision arty et réactionnaire sur l'écologisme radical, comme dans La Dernière Piste avec la figure de l'Indien. Je ne vois vraiment pas l'intérêt de ce genre de film.

Guy Lux a dit…

Vivement le Cronenberg ! C'est plus marrant quand vous et Valzeur n'êtes pas d'accord :)

Claude Savarit a dit…

Guy, t'es sénile : Valzeur et Buster ne sont justement pas d'accord sur Night Moves.

Guy Lux a dit…

Sénile toi-même ! J'ai bien vu qu'ils n'étaient pas d'accord. C'est pour cela que j'attends avec impatience leur affrontement sur le Cronenberg, parce que c'est plus marrant quand ils ne sont pas d'accord et que ça devrait être le cas là aussi.

Léon Zitrone a dit…

Faites entrer la vachette!

Étienne Mougeotte a dit…

On le sait bien que t'aimes les gros pains et les jeux de vilains, Guy. N'agite donc plus ce qu'il te reste d'os : on s'occupe de tout, va. Tu ne seras pas déçu du voyage.

Buster a dit…

Super débat, merci les gars!

Simone Garnier a dit…

C'est qui la vachette ?

Léon a dit…

Pardon, je voulais dire la valzette...

Karl Zéro a dit…

Salope, Simone !!