vendredi 23 mai 2014

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Abel et les Caïns.

Pas vu Welcome to New York de Ferrara. Je le verrai, mais plus tard. Pour l'heure je me contente de lire ce qu'on en dit ici et là. C'est rare que je lise les critiques d'un film que je n'ai pas encore vu, rapport au spoilage (oui je sais, moi aussi...), mais bon, là le problème ne se pose pas, vu qu'on connaît déjà l'histoire, vu surtout que les critiques ne semblent se déterminer qu'à l'aune du scandale dont le film s'inspire, oubliant que la vérité d'un film est celle de la fiction (et non du fait divers, d'autant qu'à ce niveau la vérité on l'attend toujours - on peut d'ailleurs considérer que cette confiscation de la vérité, par les voies légales, celles de l'accord financier, autorise encore plus à fantasmer ce qui s'est réellement passé), ce qui fait que leur discours (aux critiques) se superpose à celui de tous les non-critiques, journalistes, écrivains, humoristes, etc., montés comme un seul homme au créneau pour dénoncer l'obscénité du film, son côté glauque, vulgaire, abject, etc. (les adjectifs ne manquent pas), comme si l'histoire, celle dont se nourrit le film, était belle, propre et joyeuse. Quant à l'accusation d'antisémitisme, je ne peux évidemment pas en juger tant que je n'aurai pas vu le film mais je reste méfiant devant ce type d'argument qui bien souvent relève d'un manque cruel de discernement. Qu'Anne Sinclair y recoure n'a rien de surprenant et à la limite on la comprend - elle s'estime salie -, mais que certains critiques lui emboîtent le pas, s'indignant par exemple des propos tenus par Devereaux/Depardieu quant à l'origine de la fortune de son épouse Simone/Bisset, est symptomatique de leur incapacité à "regarder" le film autrement que comme une adaptation volontairement minable de l'affaire DSK. Et de la trouver, au mieux problématique, au pire indéfendable. A lire ainsi les critiques (du Monde à Libé en passant par les Inrocks), je me demande s'il n'y avait pas là comme un piège à critiques, dans lequel la plupart seraient tombés, alors que ça semblait quand même assez gros (le sujet sulfureux, un buzz savamment orchestré, Depardieu et ses provocations, Cannes et son cirque, une sortie en VOD, mettant happy few et spectateur lambda sur le même pied d'égalité), s'arrêtant à ce que la production et ce petit malin de Maraval leur offraient en pâture (à l'instar des grognements de Depardieu, un Depardieu ogresque si j'ai bien compris), et dès lors prompts à s'exciter dessus, sans chercher à voir plus loin. Je parlais plus haut de ce qui s'était réellement passé dans la suite 2806 du Sofitel de New York mais à vrai dire ça n'a plus beaucoup d'intérêt dans la mesure où aujourd'hui on ne l'imagine que trop bien. Plus passionnant, car plus mystérieux, plus troublant (et donc plus ouvert à la fiction), ce qu'il en est du séjour en prison, de l'assignation à résidence, de la relation Devereaux/Simone, et plus généralement de ce qui fait le réel (et non la réalité) de cette "sale histoire", l'envers du fait divers, ce que le cinéma de Ferrara, mix d'impressions, de couleurs et de textures, semblait à même de pouvoir restituer. Bon, peut-être que tout ça n'y est pas, que je me leurre complètement, mais il m'étonnerait quand même que Welcome to New York ne soit que ce que nous en dit la critique...

PS. Cela étant, la pire critique que j'ai lue jusque-là c'est bien celle de Burdeau sur Mediapart. D'abord parce que son truc sur l'addiction c'est vraiment la tarte à la crème concernant Ferrara (et qu'ici en plus mettre en parallèle l'addiction guérie de Ferrara et celle contrariée de Devereaux est franchement inepte), ensuite parce qu'on a l'impression que tout y est préconçu, que ça a été construit en amont, avant la vision du film, Burdeau s'ingéniant dans un second temps à vouloir faire coller le film à sa grille de lecture ainsi préétablie, quitte à dire n'importe quoi (écrire "il n’y a pas de plus grand addict que celui qui, privé de sa came, en est rendu à devoir s’enivrer de cette privation", faut oser), quitte surtout à se retrouver complètement en porte-à-faux par rapport au film (finir sa critique par "le discrédit jeté sur la politique laisse un goût assez amer, ce discrédit fût-il formulé par un cinéaste de la trempe de Ferrara, et bien que le vrai sujet de Welcome to New York, on l'a dit, loge sans doute ailleurs" c'est avouer indirectement que dans ce texte on s'est surtout écouté parler sans trop se soucier de ce que film disait véritablement... comme d'habitude).

[ajout du 27-05-14: vu Welcome to New York. Très ferraraien, donc infiniment mieux que ce que nous en dit la critique. La première partie, avant l’assignation à résidence, est vraiment très belle, si si. Même les scènes de partouzes sont assez réussies, évoquant Cassavetes autant que Ferreri. Depardieu est énorme, mais pas si énorme que ça... Dans Bellamy de Chabrol, son corps filmé de plus près - occupant par instants la moitié de l’écran - était plus encombrant. Quand il est nu (la scène stupéfiante à la prison), sa grosse chair flasque prend des reflets bleutés (comme dans les tableaux de Lucian Freud), une coloration qui inscrit le personnage dans la nuit, sa propre nuit, mais aussi celle de la ville, New York, admirablement saisie par Ferrara. Le jeu avec les lumières est d’ailleurs magnifique, qui capte, ici un regard, à peine éclairé dans l’obscurité, qui fait que, par exemple, le visage de Depardieu semble par moments transformé (on croirait voir Harvey Keitel), là ce monde dépersonnalisé, sans repères (l'intime/le privé/le public), dans lequel évolue le personnage. La seconde partie, qui se déroule dans l’appartement de Tribeca, fait très soap. La mise en scène y est plus relâchée, les scènes d’affrontement entre Depardieu et Bisset, livrés à eux-mêmes (Bisset n'est pas très à l'aise dans ce genre d'exercice), ne fonctionnent pas toujours (mais on peut aussi estimer qu’un mur les sépare, lui enfermé dans le déni, se complaisant dans ce qu'il considère être sa maladie, elle annihilée par un tel comportement et ce qui lui apparaît comme un désastre), c’est parfois répétitif, comme si on regardait un énième épisode de Santa Barbara, mais ce n'est pas sans charme...]

Sinon en ce moment j'écoute Best of times de My Sad Captains. Très beau.

13 commentaires:

Gégé a dit…

T'as tout compris ma poule, viens que je t'embrasse (j'ai bien dit embrasse)

Buster a dit…

Euh, non merci.

Une poule dans le vent a dit…

La critique de Chronicart ne fait aucune mention de la réplique soi-disant antisémite du film

Jeannot a dit…

J'ai hâte de lire enfin un truc pas trop bête sur mon film, alors s'il vous plaît aller voir "adieu au langage" et faîtes-nous un bon texte. Bises, Jeannot.

Emmanuel Burdeau a dit…

Merci Buster. Borges a fait des émules à ce que je vois.

Buster a dit…

Murielle, "la poule dans le vent", c’est bien pour ça que j’ai écrit "certains critiques" et que je ne cite pas Chronic'art ;-)

Jeannot, je n’avais pas trop aimé le précédent, Film socialisme, mais celui-là me tente assez, le plus dur c’est de trouver la salle (en plus je compte y aller avec Chomsky mon beagle)

Emmanuel, je n’ai pas attendu Borges pour critiquer la critique quand elle le mérite.

J'ai été recalé mais... a dit…

Le critique des Inrocks ne fait aucune mention lui non plus de la réplique soi-disant antisémite du film

Dick Odor a dit…

"Qu'Anne Sinclair y recourt"

Subjonctif, mon vieux, "recoure". Donc vous pouvez utiliser autant que vous voulez le mot "spoilage", ça ne jurera pas.

Buster a dit…

C’est bon Bitard, j’ai corrigé.

Et pour les Inrocks c’est noté, reste plus que le Monde et Libé…

geeke a dit…

Mais qu'attendez-vous pour le voir ? Peut-être la fibre optique ? ;)

Buster a dit…

Y a pas le feu non plus! :-)

C'est que, en ce moment, je suis dans Ozu jusqu'au cou. Dès que j'en suis sorti, je vois le Ferrara (promis juré).

Anonyme a dit…

en quoi être occupé par Ozu empêche-t-il de voir Ferrara ?

ps. vous en avez de la chance, vous avez un correcteur d'orthographe sur votre blog :)

Buster a dit…

La vérité est que je ne retrouve plus la télécommande de ma tivi. (j’espère que Chomsky, mon chien, ne l’a pas volée et enterrée dans le jardin - remake foireux de Bringing up baby!)

Sinon oui j’ai un correcteur d’orthographe (et grammaire), c’est Bitard doré, il est un peu bourru (faut dire aussi qu’il est pas payé) mais efficace.