vendredi 7 mars 2014

La mère morte

The Grand Budapest hotel de Wes Anderson.

De Z à A, Wes Anderson remonte le temps et joue avec l’espace, dilatant son cadre puis le comprimant, au carré, format des années 30 et des boîtes à pâtisseries, multipliant les "cadre dans le cadre" (fenêtres, portes, tableaux...), les remplissant aussi, avec sa maniaquerie habituelle. Un cinéma de haute précision, ultra-méticuleux, genre "fait main", ce qui le rend unique (le dandysme est là et non dans l'élégance d'un prêt-à-porter chic). De Z comme Zero (le gentil groom du film, qui est aussi le narrateur, immigré venant d'on ne sait où, zéro expérience, zéro études, zéro famille), ou Zubrowka, pays imaginaire qu'on imagine situé au nord de la Syldavie d'Hergé, à l'époque de l'Anschluss (question à 1000 kublecks: si le film se passe dans des villes fictives, telle la ville de Lutz, à quoi renvoie le "Budapest" du titre?), ou encore les doubles Z, ces escadrons de la mort, aux gueules noircies, comme s'ils sortaient des entrailles de la terre... à A comme Agatha (la jeune pâtissière avec sa tache de vin sur la joue dessinant la carte du Mexique), ou bien Archer, la typographie choisie par le réalisateur pour écrire, outre le générique, les différentes dates du film, police inspirée de celle des machines à écrire, symbole de l'entre-deux, l'entre-deux-guerres, entre le monde ancien, sur lequel on porte un regard nostalgique, et le monde moderne, que l'on appréhende avec angoisse. De Z à A, autant dire de Zweig, référence déclarée du film (aussi pour le "point de vue narratif"), à Anderson, de la passion du passé au goût des petites choses vintage...

Si Anderson remonte le temps, c'est pour mieux l'arrêter. 1932. Année du Grand Hotel de Goulding (juste pour son point de départ: une pléiade d'acteurs dans un palace berlinois), de Trouble in paradise de Lubitsch (et son personnage d'escroc "roumondain", enjôleur et cynique), de Number 17 d'Hitchcock (et ses jolies maquettes pour filmer la course entre un bus et train)... Lubitsch et Hitchcock. Non pas qu'Anderson fasse dans le pastiche - sauf, pour ce qui est d'Hitchcock, avec la séquence de filature au muséum, réplique de celle du Rideau déchiré, à l'image de Dafoe en Gromek (même moto, même cuir noir) - mais qu'il recrée, à sa manière, cette espèce de vivacité, au niveau de la parole, du geste et de l'action, qui caractérise le cinéma hollywoodien du début des années 30 (le film est aussi un joli concours de moustaches, jusqu'à celle de Zero, simple trait au crayon). Avec cette idée quand même de maintenir un ancrage européen, celui de la Mitteleuropa, expliquant que Lubitsch rime encore avec kitsch, c'est le "conteur arabe pour occidentaux" comme disait je ne sais plus qui, scénographe hors pair mais encore dans le carton pâte, un côté kitsch qui est celui du Grand Budapest hotel, avec ses teintes rose (plus dragée que bonbon), violine, orange, et surtout rouge, très rouge, évoquant du coup l'Overlook hotel de Shining (cf. aussi les longs travellings dans les couloirs)...

Mais laissons le kitsch, Kubrick et l'aspect lubitschcockien du film, la principale référence c'est Anderson lui-même, reprenant ici en les complétant les grands motifs de son œuvre. The Grand Budapest hotel c'est surtout, via cette histoire de tableau volé sur fond de monde finissant et de guerre imminente, un miracle d'équilibre, entre vitesse et cloisonnement, burlesque et mélancolie, enfance de l'art et cruauté... C'est toute la complexité (et la beauté) du personnage de M. Gustave, le concierge de l'hôtel incarné par Ralph Fiennes, personnage zweigien et en même temps so britishmembre de la société des cross keys, qu'Anderson magnifie à travers le regard admiratif et reconnaissant que lui porte Zero, reléguant à l'arrière-plan l'Histoire, au profit de tous ces petits épisodes qui composent et dynamisent le récit, en accord finalement avec l'Atmosphäre de l'époque. Un plan, un geste, suffisent à Wes Anderson pour nous faire sentir, derrière l'effet comique, les prémisses du chaos. Ainsi, par exemple, de ce plan où Brody, dans le rôle du vilain "nazi", ennemi juré de M. Gustave, détruit de rage le tableau qui a été accroché à la place de celui que les deux hommes convoitent, le fameux "Garçon à la pomme", chef-d'œuvre (inventé) de la Renaissance. Le nouveau tableau évoque la peinture d'Egon Schiele. Le comique c'est d'imaginer que Fiennes et Brody passent ainsi à côté d'un vrai Schiele (dans le générique de fin, on découvre que ce tableau, un faux évidemment, a pour titre "Two lesbians masturbating"!). Sauf qu'en détruisant le tableau c'est aussi l'attitude des nazis vis-à-vis de ce qu'ils nommaient "l'art dégénéré" que Brody reproduit. Toute la force émotionnelle du plan andersonien est là, dans cette gravité cachée qui accompagne l'effet comique, à l'instar des plus grands burlesques, Keaton en tête (cf. le gag merveilleux des deux portes à l'entrée de la prison)...

Le grand thème de The Grand Budapest hotel, ce qui entraîne le film, en assure le mouvement, c'est bien sûr, et comme souvent chez Anderson, celui de la transmission. A travers cette histoire de testament et surtout la relation, très forte, qui s'installe entre M. Gustave et Zero. Mais d'où vient la mélancolie? Il y a d'abord le fait que Zero se retrouve doublement endeuillé: d'Agatha, l'aimée (victime de la grippe prussienne) et de Gustave, le "père" (victime de la barbarie nazie), amour et civilisation se révélant finalement de peu de poids (la manière dont les deux personnages disparaissent brutalement du récit crée une sorte de "trou noir" proprement sidérant). Mais il y a autre chose. Je me posais au début la question du titre: pourquoi Budapest? La réponse est à chercher dans l'hôtel lui-même. Pour moi il symbolise la mère. Des preuves? D'abord l'origine du mot Budapest, composé de Buda, "eau", et de Pest, "grotte", ce qui renvoie à l'idée de matrice. Ensuite la scène où l'on vient arrêter M. Gustave (dans le hall de l'hôtel). Quelle est sa réaction? Il se met à courir. Mais pas vers la sortie, comme pour s'enfuir, non, vers les escaliers, comme s'il voulait se réfugier au fin fond de l'hôtel, autrement dit dans le giron maternel. Peur de l'enfant à l'idée d'affronter le monde, assimilé ici à une vaste prison dont on s'évade à l'aide d'outils miniatures (séquence hilarante), mais toujours à l'intérieur du cadre (pas de hors-champ, comme au temps du muet et du burlesque), pour mieux retrouver l'hôtel-matrice. Un retour aux origines pour M. Gustave (on pense à Eisenstein et son célèbre MLB, "plongée dans le sein maternel", emprunté à Ferenczi - tiens, un Hongrois - pour illustrer sa conception du cinéma comme régression), et pour Zero, le fils spirituel, un vrai voyage initiatique, mais dont il restera prisonnier. L'effroyable mélancolie est là, dans sa boucle sans fin. La perte de l'objet s'est transformée en une perte du moi. Un moi devenu mort, vide, zéro. Comme la mère. Comme l'hôtel Grand Budapest... Et c'est bouleversant.

21 commentaires:

Anonyme a dit…

Eh bé, ça valait le coup d'attendre !

Nestor a dit…

C'est quoi un escroc "roumondain"?

Buster a dit…

"roumondain", c'est la contraction de roumain et mondain

(j'adore les mots-valises, ça fait gagner du temps)

Pharrell Williams a dit…

Beau texte.

Le personnage de Gustave H, c'est aussi un autoportrait très émouvant de Wes Anderson.

Buster a dit…

Merci "Pharrell" (c'est tout ce que vous avez trouvé comme pseudo? :-)

L'autoportrait, je ne suis pas totalement convaincu, je pense que dans Fantastic Mr Fox c'était plus évident (j'en parlais d'ailleurs dans mon billet), ici Wes Anderson semble se projeter dans les trois personnages principaux: Gustave pour le côté dandy, Zero pour le côté enfant, et Agatha pour le côté artiste (c'est elle qui fabrique des miniatures). Non?

Pharrell a dit…

Vous avez raison.

(Du coup, c'est peut-être encore plus émouvant :-))

Où trouve-t-on votre texte sur Fantastic Mr. Fox ?

Buster a dit…

Renard mon ami

Anonyme a dit…

Buster, je vous conseille la lecture du topic sur Gravity par Borges, ça vaut le détour ;)

Buster a dit…

Oui j’ai lu, c’est très beau, Borges tout seul, perdu au milieu des étoiles, mais lui il nous reviendra, c’est pas comme Clooney... retour prévu en 2017 :-D

dr orlof a dit…

Rien à redire : superbe analyse ! J'ai également été touché par la profonde mélancolie de ce film qui va se nicher au cœur même d'une fantaisie débridée. Le meilleur Anderson à ce jour, selon moi.

Buster a dit…

Merci Docteur... très bon diagnostic ;-)

Anonyme a dit…

alors buster,vous l'avez acheté le wes anderson collection?

Buster a dit…

Bof... et puis le Grand Budapest hotel n'y est pas. Ce truc sort ou trop tôt ou trop tard, mauvais timing.

Wes Autrefils a dit…

Vous n'êtes pas sérieux, Buster. Explications en lien.

Buster a dit…

Ah tiens, Borges est déjà rentré, revenu des étoiles…

Bien sûr que, dans la scène de l'arrestation, la sortie de l'hôtel est barrée, du moins la sortie principale, ce qui compte c’est le mouvement, tourné vers l’intérieur, qui semble s’arrêter dans les escaliers. Pas de poursuite à l’étage ou de saut par la fenêtre (en tous les cas c'est pas filmé)... comme si Gustave cherchait moins à s’échapper qu’à ne pas quitter l’hôtel, son hôtel.

spirou a dit…

borges a raison, l'image de l'hôtel comme symbole maternel, c'est n'importe quoi,
quant à votre interprétation de la scène de l'arrestation c'est du pur délire.

Buster a dit…

Mais mon pauvre Spirou (vous aussi du "plat pays"?), c’est ça l’interprétation: du délire, de la fantaisie... Si je veux raconter le film, alors oui je dis que M. Gustave essaie d’échapper à la police en s’enfuyant par les escaliers... mais quel intérêt?
Ce qui m’a frappé dans la scène c’est au contraire l’impression que pour Gustave devoir abandonner l’hôtel semblait plus douloureux que le fait d’aller en prison. Et qu’à partir de là sa fuite vers les escaliers s’apparentait plus à un mouvement de repli qu’à une tentative d’échappée. Pour vous, et tous ceux qui ironisent sur les forums et les réseaux sociaux, c’est du grand n’importe quoi, bah très bien, continuez de ricaner puisque vous ne savez faire que ça.

(avec Borges au moins il y a des trucs à lire, même si c’est jamais plaisant)

Allez, on passe à autre chose... place à The Pale Fountains!

spirou a dit…

buster, vous me confondez avec un autre, je ne fréquente pas les forums ni les réseaux sociaux, et je ne suis pas du "plat pays" non plus.
quant au "n'importe quoi", c'était juste un clin d'œil à votre propre réaction vis-à-vis du texte de momcilovic.
bref, vous êtes pas cool.

Buster a dit…

Ok Spirou, si c'était juste un clin d'oeil, lol alors...

spirou a dit…

lol.

Anonyme a dit…

hé bien moi j'ai trouvé le film d'un ennui total ! J'ai même dormi... En sortant dans la salle, mon amie m'a dit, 'moi les films comme ça je trouve ça un peu daté, tu trouves pas toi? Ça me fait penser à Amélie Poulain".