vendredi 14 février 2014

Sur Preminger

De Philippe Demonsablon, on connaît les textes sur Mizoguchi, Fritz Lang, King Vidor, Renoir, Nicholas Ray, Hitchcock... tous publiés dans les Cahiers jaunes des années 50. Plus rare, ce texte consacré à Preminger et paru dans Présence du cinéma (n°11, février 1962):

L'oiseleur inspiré.

Ce sont de singuliers rapports qu'entretient Preminger avec ses personnages: voilà bien de ceux qui défient l'invention d'un scénariste, et la plupart seraient dérisoires venant d'un romancier, fût-il le meilleur. La démarche n'est pas d'abord celle d'un moraliste, mais il serait injuste de la dire inspirée par la seule recherche de prétextes à mise en scène, et c'est plutôt la notion de personnage qu'il va nous falloir préciser à cette occasion. Comparant entre eux les différents films de Preminger, nous y remarquons la persistance moins de certains thèmes dramatiques, que de certains types de situations, propres à étudier certaines réactions, à observer certains gestes: la vertu dramatique de la drogue dans l'Homme au bras d'or, comme, dans Angel face, de l'obsession criminelle ou, dans Whirlpool, de l'emprise hypnotique, est de susciter certaines manifestations psychologiques. Encore l'indépendance que sans fard étalent les films de Preminger entre l'élément dramatique (l'intrigue, le récit) et l'élément psychologique (les gestes, les mouvements, les réactions) nous invite-t-elle à pousser plus avant l'analyse. Si le romancier, si le scénariste appliqué prend soin de mêler l'un à l'autre ces éléments et les étayer l'un sur l'autre, justifiant par quelque élément psychologique des développements dramatiques qui à leur tour l'autorisent à d'autres notations psychologiques, tout se passe au contraire comme si Preminger dédaignait ces jeux de construction et ne voyait dans l'intrigue que l'occasion de provoquer des gestes qui seuls retiennent son intention. Aussi ai-je tout à l'heure parlé de manifestations psychologiques et non de psychologie: il s'agit d'instantanés, non d'étudier l'évolution des personnages. D'où cet aspect particulier des films de Preminger: liaisons rapides, les changements de lieu marquant autant d'arêtes dans le déroulement du récit, la progression finalement remplacée par une suite de scènes fermées sur elles-mêmes et douées de leur seule progression interne, tension, paroxysme, chute et repos. On voit bien là par où Preminger dépasse le naturalisme, dont il a, pourtant, cette froide passion de précision, ce refus de construire les personnages, ce goût d'accumuler les observations, comme ferait un entomologiste. Mais enfin ces gros insectes sont déroutants, et voici qu'il les agace et guette leurs sursauts. Le détachement qu'il y paraît mettre n'est qu'une liberté qu'il s'accorde de surcroît, une feinte laissant à sa proie l'illusion de la liberté: la longueur de la ligne au bout de laquelle il a ferré sa prise. Il n'y a pas d'expérience ni d'observation objective en ce domaine: pas un plan, pas une scène de Preminger ne cherche à nous persuader qu'il puisse y en avoir.
C'est sans doute à la conscience aiguë de ce fait que Preminger doit de donner à ses œuvres un équilibre, à vrai dire inconcevable, entre les exigences contraires du réel et de l'artifice.
Ce qui frappe le plus dans cet homme est son intelligence. D'où vient qu'il demeure ambigu? C'est que cette lucidité ne prétend pas s'appliquer seulement à l'exercice le plus efficace de son art: elle se prend à réfléchir aux moyens mêmes de cet art. Il semble qu'ici le geste créateur procède à la fois d'une intention, et de l'espoir qu'une intention nouvelle apparaisse dans le geste à mesure qu'il s'achève: l'image naissant du trait, et pas seulement le trait d'une image entièrement préconçue. C'est ce dépassement du projet par la création que Preminger paraît rechercher le plus dans la création. L'art est multiple plutôt qu'impur; son mode est l'ambiguïté, le malentendu - mais ici l'idée du malentendu accompagne sans cesse ce que l'art exprime naturellement par malentendu - comme si l'outil s'incorporait à la matière qu'il façonne. Il est oiseux de se demander s'il y faut voir plus de rouerie ou de sincérité; car si toute création est tricherie, cette tricherie change de nature dès l'instant qu'elle s'avoue et se pose en règle essentielle de la création. Alors l'artiste ne triche qu'en apparence, c'est avec les apparences qu'il triche pour exprimer une vérité poétique et morale. Ainsi l'ambition de Preminger n'apparaît pas fondamentalement différente de celle de Rossellini, sa virtuosité même n'est qu'un filet aux mailles plus serrées jeté sur des hasards concertés. Plus qu'à sa virtuosité, plus qu'à son goût du jeu, je suis sensible à ce qui s'y cache d'inquiétude et de volonté de provoquer l'invisible, d'amener à se produire quelque rencontre fortuite entre l'attention et l'inattention.
Preminger connaît assez les ressources de son art pour s'épargner la bassesse de dire. Il ne va pourtant point parer l'image d'une ambiguïté que l'image n'a nul besoin de réclamer car elle lui appartient d'abord. C'est une tout autre ambiguïté que promet la présence, distincte et simultanée, de l'acteur et du personnage; l'art du metteur en scène consiste à souligner ce décalage pour l'amener ensuite à s'effacer en quelques instants privilégiés. Une scène n'est pas trop pour obtenir l'inflexion d'un regard, pour surprendre l'ébauche d'un geste aussitôt repris ou contrarié, par lequel l'acteur (ou le personnage?) va s'abandonner, se trahir. Ainsi bien des scènes, et des plus saisissantes, restent-elles en marge de l'action dramatique, ou plutôt dessinent-elles une nouvelle action, plus intense que l'autre. Tout est bon dans cette poursuite opiniâtre des manifestations les plus fragiles que guette la caméra sur l'acteur absent de son geste, comme dépassé par la force qui le meut: sans doute Jean Simmons ne savait-elle pas ce qu'elle jouait dans Angel face, et je n'admirerais pas tant Whirlpool si je n'y trouvais la certitude que la sujétion hypnotique de Gene Tierney est aussi celle qu'il arrive à Preminger d'imposer à ses acteurs. Procédé extrême, et des acteurs plus nuancés demandent plus de subtilité: nul hypnotisme pour Jean Seberg, mais on devine bien à la façon dont notre homme la dirige, cette même intention de mener l'acteur au-delà de ce qu'il a conscience d'exprimer.
Longtemps l'objet joua un rôle dans ces moments où l'acteur débordait le contour du personnage. Feuille de papier froissée, téléphone, disque. Preminger s'ingéniait à semer des objets sous les pas de ses personnages pour les éveiller à leur choc, et qu'un empêchement de la matière répondît à l'abstrait de leur itinéraire. Mais l'acteur seul importe, et depuis quelques années nous avons vu ce grand metteur en scène résigner tout ce qui pouvait détourner d'eux l'attention, ne voulant plus enfin que prendre aux sortilèges de la forme la réalité la moins préméditée, et n'exprimer plus qu'à travers l'acteur le réel par l'artifice, la tension par le repos, la durée par les équilibres les plus transitoires. Il y emploie autant de lucidité que de rectitude. Et Cocteau me fournit là-dessus la plus sagace des conclusions: "Il ne faut pas confondre l'intelligence adroite à duper son homme, et cet organe dont le siège n'est nulle part et qui nous renseigne sans appel sur nos limites. Nul qui puisse les escalader. L'effort s'y devinerait. Il soulignerait davantage le faible espace dévolu à nos voltes. C'est à cette faculté de nous mouvoir dans cet espace que le talent se prouve."

27 commentaires:

Anonyme a dit…

"Demonsablon nous fatigue..foin de
ces critiques demonsablonneuse qui nous tuent"(Truffaut,correspondance)

hé a dit…

Demonsablon, c'est comme Oudart : deux critiques surdoués disparus des radars... Qu'attendent Herpe, Magny, Narboni, Burdeau, Lounas etc. pour rééditer leurs textes ?

Buster a dit…

Oui, Demonsablon était à l'origine un ingénieur sorti de Polytechnique (comme Vecchiali), qu'est-il devenu?
Concernant Oudart, je me souviens d'une note de Skorecki sur son blog se demandant "où es-tu JPO?". Dans les commentaires, on évoquait un texte sur l'Argent de Bresson qu'aurait écrit Oudart et qui n'aurait jamais été publié.

Si quelqu'un en sait davantage...

Nicole Brenez a dit…

Un que j'aimerais voir disparaître des radars c'est Borges, quel type minable, il a démoli mon texte sur René Vautier à cause d'une phrase:

"Le ressort pratique du geste cinématographique de René Vautier est l’ingéniosité, l’Ingenium, notion développé par un Jésuite baroque espagnol du XVIe siècle mais qu’il faudrait faire remopnter aux Cyniques grecs, Anaximandre, Diogène, Antisthène, à cette tradition de penseurs et d’artistes qui trouvent toujours le moyen le plus élégant de défier le pouvoir – d’un pouvoir dont parfois on ne se souvient que parce qu’il fut défié par de brillants penseurs."

Il est pourtant très bien mon texte, même si je ne précise pas qui est le jésuite baroque du XVIe et que je me trompe à propos d'Anaximandre.

Christophe a dit…

Demonsablon, c'est marrant, j'en parlais justement lundi dernier avec Bruno Andrade. LE précurseur du mac-mahonisme (avec Rivette d'une autre façon). Mourlet lui-même a reconnu sa dette. J'aimerais bien aussi savoir ce qu'il est devenu.

Christophe a dit…

Rien à voir avec Oudart par contre dont chaque texte m'est tombé des mains.
Il ne pas prendre au sérieux chaque blague de ce farceur de Skorecki.

en cliquant là vous tomberez sur a dit…

la note de Skorecki...

Anonyme a dit…

Des nouvelles d'Oudart :
https://www.facebook.com/jeanpierre.oudart

Buster a dit…

Hum... vous êtes sûr que le Jean-Pierre Oudart de Facebook est bien celui qu'on recherche?

"La suture" c’est pas de la tarte, en effet, le Oudart théoricien, lacanien, n’est pas facile à lire, mais il y a aussi le Oudart critique, son texte sur Shining, par exemple, est absolument fabuleux.

Hé hé… Ma pauvre Nicole je peux rien pour vous, le cinéma de Vautier, connais pas… (maintenant il faut reconnaître que cette phrase, elle est quand même abominable :-)

Buster a dit…

PS. le jésuite baroque c’est peut-être Baltasar Gracian, sauf qu’il est du 17e et qu’il n’a rien à voir avec les Cyniques.

Anonyme a dit…

Si on tape Philippe Demonsablon sur Google, on trouve, en dehors des textes critiques, une "note sur un talisman omanais". C'est le même ?

Buster a dit…

Marrant, on dirait la critique d'un film de Dwan, genre "Note sur les Rubis du prince birman".

Anonyme a dit…

Ce n'est pas Gracian le jésuite baroque dont parle Nicole Brenez.A mon avis, c'est un parfait inconnu, c'est pour cela qu'elle ne précise pas son nom

Buster a dit…

Oui bien sûr.

Il faudrait établir un contact avec l’esprit de Raul Ruiz, lui seul pourrait nous dire qui est ce mystérieux jésuite baroque du 16e siècle. En même temps je m’en fous un peu - et puis j’ai pas mon guéridon :-)

Anonyme a dit…

Juan Luis Vives, lui est bien du 16e siècle mais ce n’est pas un Jésuite baroque.

Buster a dit…

Et ce n’est pas non plus un inconnu!

Raul Ruiz a dit…

Moi je sais, mais je ne dirais rien tant que Buster n’aura pas retrouvé son guéridon.

Buster a dit…

Lol

Mickey a dit…

Ce texte sur Preminger est intéressant même si Demonsablon en a écrit des meilleurs, sur Mizoguchi notamment. Demonsablon était un adepte de la "politique des auteurs" mais pas un mac-mahonien.

El Diablo, quizás a dit…

Ignacio de Loyola est espagnol, a fondé la Compagnie de Jésus, écrit Les exercices spirituels et vécu au 16ème siècle. Ça pourrait coller, non?
(Mais en même temps on s'en fout.)

Buster a dit…

Jésuite, espagnol, du 16e siècle, oui mais quid de l'ingenium et du baroque?

Anonyme a dit…

Bonjour Buster,

Alors comme ça, vous me recherchez.
Que puis-je pour vous ?

Bien cordialement,

Ph. Demonsablon

Buster a dit…

Bonjour Philippe Demonsablon,

Je voulais juste savoir si vous connaissiez le nom du jésuite baroque espagnol du XVIe siècle qui a développé le concept d'Ingenium.

Bien à vous
Buster

(hahaha)

Gontran a dit…

Ce serait plus simple d'envoyer directement un mail à Nicole Brenez non ?

Buster a dit…

Hé hé... bonne idée, qui s'en charge?

§ a dit…

C'est bien Baltasar Gracian le jésuite en question. Brenez n'est pas à un siècle près.
Sa phrase résume d'ailleurs bien les limites de sa pensée : elle mélange tout, gonfle des idées banales avec des références imprécises et porte n'importe quoi aux nues. Il est sympathique Vautier, mais c'est un mauvais cinéaste.

Buster a dit…

Salut §, gracias pour Gracian...
Voilà, on dira que c'est bien lui dont parle Brenez même si elle se trompe de siècle.
(et si elle ne donne pas son nom c'est pour éviter de faire trop cuistre :-)