vendredi 28 février 2014

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Le complexe d'Ida.

Bon, au début je voulais appeler ça "le syndrome Ida", sans me rendre compte du jeu de mots, pour le moins malheureux, que cela provoquait. Je parlerai donc du "complexe d'Ida", et c'est mieux ainsi. Ida de Pawel Pawlikowski est un beau film, un très beau film même... la question est de savoir si c'est aussi un "film beau", je veux dire, un film dont la beauté n'est pas que plastique, évidente, mais aussi plus secrète, se dévoilant progressivement, à l'image de son héroïne quand elle libère ses cheveux; un film dont la lumière ne se réduirait pas aux talents d'éclairagiste de son chef-opérateur mais viendrait aussi de l'intérieur, à l'instar - par exemple - d'un Dreyer ou d'un Bresson (excusez du peu). Pour le dire autrement: Ida n'est-il qu'une reconstitution formaliste, maniériste, de la Pologne du début des années 60, celle qu'a connue Pawlikowski lorsqu'il était enfant, avant de la quitter pour ne la retrouver qu'aujourd'hui, à l'occasion de ce film, favorisant ainsi le télescopage des deux périodes? Ou exprime-t-il autre chose qui dépasse la question de l'esthétique à travers ce qu'il dit, ou simplement évoque, concernant l'antisémitisme polonais, sous la forme ici d'un retour du refoulé: le fait que des Polonais (catholiques) ont tué des Juifs pendant la Seconde guerre mondiale? Il est sûr que cette pente esthétisante, qui vise à recréer le climat de l'époque, qui est celui de la déstalinisation (soit, sur le plan esthétique, la fin du réalisme socialiste et le début d'une nouvelle vague - le film se déroule en partie à Lodz, célèbre pour son école de cinéma, d'où sortirent, entre autres, Wajda, Munk, Polanski et Skolimovski), tend à "figer" le film: format serré, 4/3, noir et blanc granuleux, lumière d'hiver, diffuse, neutralisante... comme si quelque chose d'irréel se manifestait, que l'émancipation entrevue n'était qu'illusion. En écho à cet aspect figé, voire gelé, du film, il y a le recours fréquent au décadrage, le visage des personnages, complètement ex-centrés, se retrouvant au bas du cadre. Comment l'interpréter?
Bonitzer, dans son célèbre bouquin, parlait du côté mortifiant du décadrage, y voyant une "pulsion de mort agressive et froide", qui rejette le vivant à la périphérie, et ce d'autant plus violemment que l'œil est habitué (du moins en Occident) à centrer, à fixer d'abord le centre d'un plan... Quelque chose se déplace, en marge, et va même jusqu'à tomber dans Ida. C'est la figure du film qui condense glissement (Ida, la jeune novice qui doit bientôt prononcer ses vœux, aussi transparente qu'impénétrable, et sur laquelle semblent glisser les événements, elle-même glissant à la surface du film) et basculement (Wanda, dit "la rouge", à cause de son passé stalinien, juge aujourd'hui placardisée, qui noie son mal-être dans l'alcool et les rencontres sans lendemain avec des hommes). On pourrait trouver ça un peu trop carré, un peu trop signifié (d'un côté la sainte, de l'autre la putain... Wanda le dit elle-même), ce que renforce la ligne directrice du film, qui conduit les deux femmes dans la Pologne profonde, paysanne, lieu de vérité - une vérité enterrée, qu'il faut donc déterrer -, cette vérité qui a fait d'Ida une orpheline (recueillie dans un couvent) et de Wanda, sa tante, ce personnage dur, cynique, désabusé, que la jeune fille découvre en même temps que son judaïsme... La beauté est pourtant là, dans cet équilibre entre douceur (celle, froide, d'Ida) et douleur (celle, enfouie, de Wanda), équilibre hélas rompu quand Ida se retrouve seule, qu'elle semble passer de l'autre côté du miroir, du côté de la "vie", à travers sa relation avec le saxophoniste, prélude à une petite vie réglée d'avance (nulle traversée), vision déprimante, si déprimante qu'elle préfère retourner au couvent (alors qu'elle sait maintenant qu'elle est juive), choisissant ainsi le repli, à l'écart du monde, sauf que cette fois elle n'est plus filmée au bord du cadre - comme l'était Wanda avant de basculer - mais plein centre... Enfin vivante?

7 commentaires:

Anonyme a dit…

Finalement vous l'avez aimé ou pas ce film?

Buster a dit…

C’est un film que j’aime bien mais dont je perçois les limites... Trop installé, enfermé, dans sa belle esthétique. Le parcours d’Ida n’a rien de passionnant, elle fait le choix de la spiritualité, ce qui à la vue du film semblait décidé d’avance. Beaucoup plus touchant est le personnage de Wanda, même si là aussi tout semblait écrit dès le départ. De la rencontre, un peu forcée, entre celle qui paraît coupée du réel et celle qui, au contraire, s’est trop colletée avec, qui fait que le personnage est déjà mort quand le film commence, il se dégage quelque chose d’assez émouvant, oui quand même…

Arsène Lupin a dit…

Bonsoir Buster

Avez-vous lu le billet de Kaganski dont le titre (My own private Ida) devrait vous interpeller ;)

Buster a dit…

Pas lu... mais le titre est excellent, en effet ;-)

Anonyme a dit…

le titre est excellent mais trompeur puisque dans son texte qui est parfaitement creux ,kaganski démolit le film. Ida n'est peut-etre pas le chef d'oeuvre que beaucoup y voient mais il mérite son succès. kaganski crache dessus après avoir défendu un film comme celui de galienne, quel con !

Buster a dit…

Hé hé... je me disais aussi.

Anonyme a dit…

Vous exercez votre intelligence critique sur un objet qui n'en vaut pas la peine!