vendredi 7 février 2014

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Point trop nympho.

Quelques notes sur le Nymph()maniac de Lars von Trier:

1. Après Antichrist et Melancholia, voilà donc Nymph()maniac, le dernier volet de ce qu'on pourrait appeler la trilogie de la jouissance chez LVT, que celle-ci soit perverse, cachée, autre... autant dire indicible, ce que laisserait entendre le signe () au milieu du titre - oui je sais, c'est aussi le sexe entrouvert de la femme, mais je laisse de côté le côté provoc de von Trier -, deux parenthèses entre lesquelles il n'y a rien... zéro, le vide. Le discours sur la jouissance a beau multiplier les pistes, les métaphores, les analyses, tout finit par s'annuler. Entre le noir qui ouvre le récit et celui qui le clôt, une parenthèse de deux fois deux heures et huit chapitres (5+3, comme la suite de Fibonacci mais à l'envers) qui ne dirait rien d'autre que ceci: la jouissance, eh bien on ne sait pas ce que c'est. Ce n'est pas le désir, qui n'est qu'un leurre (comme le rapala finlandais dans la pêche à la mouche), c'est quelque chose d'insondable, qui touche au cosmique (Joe enfant en pleine lévitation), à la mystique, via la musique (le Cantus firmus de Bach...), à l'infini, via les mathématiques (la suite de Fibonacci, donc), mais aussi, à travers sa quête éperdue (ici parce que subitement Joe ne "sent" plus rien, la faute à l'amour?, climax dépressif qui marque la fin du premier volume), à un véritable processus de déchétisation, qui voit le sujet, irrésistiblement plongé dans l'expérience sadomaso, se faire objet a (la suite de Fibonacci c'est aussi l'objet a- corps avili sur lequel on vient même pisser... Summum de l'abjection? Pas si simple.

2. LVT divisé. Vous préférez quoi? Führe mich martelé par Rammstein? Ou Hey Joe sussuré par Charlotte Gainsbourg?

3. Si Nymph()maniac va loin, très loin, et finalement trop loin, c'est aussi parce qu'il vient de loin. Non seulement il prolonge Antichrist et Melancholia, mais surtout rassemble, à travers la question: "des deux, qui est mauvaise, Joe ou la société?", tout ce qui obsède Lars von Trier depuis bientôt trente ans: qu'on se place du côté du mal ou du côté du bien ne change rien, le monde n'a pas plus de valeur que l'existence de sens. Une vision nihiliste qui à la longue devient plombante (c'est pourquoi je préfère les films qui échappent - un peu - à cette négativité, comme les Idiots ou le Direktør). Certes von Trier ne dit pas n'importe quoi, son discours n'est jamais creux - Nymph()maniac n'est pas qu'une histoire de trous à remplir -, même s'il n'est pas agréable à entendre, ce qui le différencie par exemple d'un Steve McQueen (le cinéaste FIAC). Qui plus est, il tend à maintenir dans ses films une certaine distance (sauf dans Breaking the waves et surtout Dancer in the dark, machine à chialer assez ignoble du fait du point de vue unique adopté par le cinéaste, en l'occurrence celui de Selma/Björk), distance nécessaire mais pas toujours suffisante, d'autant que c'est là, dans le rapport entre le film et le spectateur, que se joue l'essentiel du cinéma de LVT, au sens où le spectateur y est toujours mis à contribution, et le plus souvent violemment. Dans Nymph()maniac, ça passe bien sûr par le personnage de Seligman, le vieil érudit qui "interprète" ce que lui raconte Joe, autant de "digressions", mi-savantes mi-naïves, qui font toute la réussite de la première partie (on y ajoutera le charme de la jeune Stacy Martin).

1. Il y a dans cette première partie un aspect Tractatus erotico-philosophicus plutôt réjouissant.

2. Patatras... la seconde partie n'est pas à l'unisson. Fidèle à lui-même von Trier choisit d'aller jusqu'au bout, au point le plus extrême. Et foire son film. Passe encore la scène avec les cuillers, qui est dans la veine de ce qui a précédé, mais ensuite... Le problème n'est pas que LVT décide de creuser son sujet, en descendant de plus en plus bas, comme on descend à la cave, dans les profondeurs de ce qui apparaît chez Joe comme une sexualité morbide, puisque c'est cohérent au projet, mais que face à cet avilissement il finit par opposer non plus "la part hypocrite de la société" (ce que montre le chapitre, plutôt bienvenu, sur la thérapie de groupe) mais la bassesse de l'humanité tout entière, à travers Seligman, le solitaire, de moins en moins pertinent dans ses interprétations, se contentant des quelques images qu'il a sous les yeux (une icône accrochée au mur, une tache en forme de pistolet...), puis réduit à l'état de vieux puceau, expliquant sa curiosité bienveillante pour l'histoire de Joe, avant d'être transformé en vicelard ridicule, provoquant sa propre mort et, moralement, l'échec du film.

3. On pourrait y voir une représentation symbolique de la "fin d'analyse" qui voit l'analyste déchu de sa position de sujet supposé savoir au moment où l'analysant (en l'occurrence Joe) acquiert un savoir sur, justement, cette jouissance impossible, mais la manière dont c'est amené rend l'hypothèse peu crédible.

4. Le comique chez LVT procède moins de l'humour que de l'ironie. L'humour fonctionne au lieu de l'Autre, il suppose un discours déjà établi, une norme, dont il se décale pour produire son effet. L'ironie, au contraire, est du seul sujet: l'Autre n'existe pas. Quand Joe explique ce qu'est "le canard silencieux" (= fisting) et que Seligman lui répond "heureusement que ce n'était pas des canards cancanants", avec sur l'écran l'image desdits canards, c'est de l'humour, d'un goût douteux certes - d'autant que la réplique fait peut-être écho à la scène de triolisme raté avec les deux Blacks supermembrés qui n'arrêtaient pas de jacter -, mais c'est de l'humour quand même. L'ironie, elle, n'est pas toujours facile à cerner, surtout lorsqu'elle se mêle comme ici à la cruauté (les séances de flagellation relèvent plus de la torture que du geste sadomaso classique). Ainsi lorsque Joe débarque chez K sans rendez-vous, prend la place de "Madame" qui cette fois attendra, et perturbe ainsi le rituel des séances, ce qui lui vaut le châtiment suprême (40 coups de fouet, comme au temps de Rome), toute la séquence est sous le signe de l'ironie. Au sens où c'est Joe qui apparaît alors comme le véritable maître, faisant de K, dont la domination n'est qu'apparente, le jouet de sa volonté. Mais est-ce bien ce que veut nous dire Lars von Trier?

5. Allez, en guise de conclusion, les apéritifs de Nymph()maniac: 1. The compleat angler - 2. Jerôme 3. Mrs. H - 4. Delirium - 5. The little organ school - 6. The eastern and the western church (The silent duck) - 7. The mirror - 8. The gun

10 commentaires:

Jérôme a dit…

Ces extraits donnent la nausée... Ça a l'air aussi pontifiant, raide et poseur que du Greenaway...

Lucie a dit…

Point trop nympho, hi hi, j’adore le titre.

Mais je ne suis pas trop sûre d’avoir envie d’aller voir le film ! :-D

Buster a dit…

Jérôme > et ce ne sont que des amuse-gueules…

Lucie > je comprends, offrez-vous plutôt (ou faites-vous offrir) le dvd de Julie est amoureuse.

Lucie a dit…

Bonne idée ! Pour la Saint-Valentin !

Buster a dit…

:-)

Anonyme a dit…

quel vieux salaud ce Seligman! les hommes sont vraiment des porcs

Buster a dit…

Qui dit ça? Lars von Trierweller?

a a dit…

Buster, vous lisez trop Lacan!

JL a dit…

Ce qui est lumière me regarde, et grâce à cette lumière au fond de mon oeil, quelque chose se peint.

(Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse)

Camille Bruel a dit…

La grande idée de Von Trier, la voià : Lars Von Trier ne bouffe pas ses ongles. Faux névrosé, il est le porte-parole de ceux que le désespoir empêche même de crier.

La grande idée de Von Trier, la voià : ce qui est cruel dans la douleur, c’est que son excès même la décrédibilise. Plus on souffre, plus on est risible. C’est pourquoi il importe de souffrir sereinement, pour ne pas devenir grotesque.

Le tout dernier plan, le voià : celui qui ne révèle pas l’absence de circoncision au sexe de Stellan Skarsgaard, afin d’extirper in extremis toute accusation d’antisémitisme.

La grande obsession du film, la voià : l’opposition entre le propre et le sale.

Voià.