vendredi 24 janvier 2014

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Vu The lunchbox de Ritesh Batra, joli film indien, un premier film en plus, que les Cahiers ont salué comme il se doit en lui consacrant plusieurs pages... ah non pardon, je confonds avec le Gonzalez... The lunchbox, ils n'en ont pas parlé... mais c'est normal, ce n'est qu'un petit film, à l'histoire ultra-mince - un court métrage aurait suffit -, un truc gentillet, délicieux même (à tout point de vue), mais franchement mineur, surtout si l'on s'en tient à la stricte relation (épistolaire) qui se noue entre Ila, la jeune femme délaissée par son mari, et Saajan, le vieux solitaire (il est veuf) qui depuis 35 ans travaille comme comptable dans la même boîte (il doit prochainement prendre sa retraite), dispositif qui tend à rendre le film répétitif, voire même monotone. Bah oui, le quotidien d'une femme au foyer et d'un employé de bureau c'est pas très folichon. On pense moins à Lubitsch (A shop around the corner) qu'aux premiers Olmi, comme Il posto ou les Fiancés. Je cite Olmi à dessein pour le côté disons néo-néoréaliste du film. C'est peut-être pour ça que les Cahiers ont fait l'impasse, suspectant chez Batra une mise en scène un peu trop datée, pas moderne pour un sou, d'autant que le film témoigne aussi d'une vraie nostalgie pour le "vieux" monde: Bombay avant Internet. Qu'est-ce qui fait pourtant que The lunchbox n'est pas cette petite chose vieillotte et sentimentale que la seule lecture du pitch pourrait laisser craindre? Eh bien d'abord l'humour. Batra pimente son film en adjoignant à la jeune femme une "tatie", la voisine du dessus qui s'y connaît en amour et en recettes de cuisine "aphrodisiaques", mais qu'on ne verra jamais, les deux femmes communicant seulement par la fenêtre (à l'aide aussi d'un panier qui permet les échanges: épices, agrumes, VHS...); et au vieux grognon un acolyte, censé lui succéder au boulot, sauf qu'il n'y connaît rien, personnage au départ particulièrement collant (l'acteur ressemble à Tony Curtis) mais qui finit par gagner la sympathie dudit grognon. De chaque côté, cela donne des scènes assez savoureuses. Reste l'essentiel qui pour moi fait tout le sel de ce film (OK j'arrête avec les vannes culinaires), à savoir cet incroyable système qu'est celui des dabbawalahs à Bombay, ces livreurs qui, par tout un réseau de communications, assurent le ravitaillement de dizaines de milliers d'employés en leur distribuant chaque jour, à heure fixe, sur leur lieu de travail, le repas concocté le matin par leur épouse. L'organisation serait quasi infaillible avec une marge d'erreur de 0,00001%, suscitant l'admiration des gens d'Harvard. Dingue. Et ce d'autant plus que les dabbawalahs ne savent ni lire ni écrire. La grandeur du film est là. La rencontre entre Ila et Saajan n'a lieu que parce que chaque jour une erreur de distribution fait que la lunchbox préparée par la jeune femme atterrit sur le bureau du vieil employé et non celui de son mari. Le possible naît de l'impossible. C'est cette petite épiphanie quotidienne qui permet à une femme et à un homme de se rencontrer, par correspondance uniquement, à travers la lettre que chacun glisse invariablement dans une des boîtes-repas, la mélancolie de l'une répondant à la nostalgie de l'autre. Meetic existe en Inde, ça s'appelle "Shaadi.com". Ritesh Batra recrée, à sa façon, très simple, très belle, une sorte de pré-Meetic, quelque chose d'archaïque et en même temps de très actuel, en écho avec la société indienne d'aujourd'hui qu'on imagine structurée, elle aussi, comme une lunchbox, où l'on privilégie la verticalité (même au cimetière) pour économiser l'espace. C'est bien cet aspect miraculeux du dispositif qui rend le film si émouvant.

PS. Vu aussi 12 years a slave... Ouh là là, que c'est pas bon du tout. Steve McQueen (avec le petit "c" en haut, c'est plus mieux) n'a décidément pas le sens du récit, prisonnier qu'il est de ses prétentions de plasticien (ah le plan étiré du lynchage - avec Northup à moitié étranglé, s'accrochant à la vie du bout des pieds -, d'une durée de 7 minutes et 23 secondes, nous précise McQueen, autant dire que ce plan a été calculé à la seconde près, on se demande pourquoi) et de sa fascination pour les corps meurtris. Pas convaincu que la question de l'esclavage le passionne plus que ça tant l'histoire de Northup y est traitée de manière très quelconque, McQueen s'intéressant visiblement davantage au personnage de Epps, le planteur de coton incarné par Fassbender, son acteur fétiche. Après le film coupe-faim (Hunger), après le film tue-l'amour (Shame), voilà le film "brise-l'âme", moins celle des Noirs ("Roll Jordan roll"...) que celle de ce "pauvre" esclavagiste, complexe à souhait (mmmh... que c'est bon), à la fois tortionnaire et torturé par ses propres démons. Bref, avec ce film, McQueen réussit le tour de force de nous faire regretter le Django de Tarantino (qui lui au moins sait écrire)... moi je dis: "Chapeau l'artiste!" Et merci au passage à Brad Pitt pour son rôle de sauveur, qui, en permettant la libération de Northup, vient surtout mettre un terme à ce film indigent.

20 commentaires:

Buster a dit…

Sur The lunchbox, lire dans Trafic le texte d'un certain Shilling Wong.

Murielle Joudet a dit…

C'est déjà fait, je n'ai vraiment plus rien à lire du coup.

Buster a dit…

Lol.

(j'ai les oeuvres complètes de Balzac en 20 volumes, si ça vous intéresse)

Elise a dit…

Toujours le même problème, vous êtes très convaincant quand vous défendez les films qui vous plaisent et horripilant quand vous flinguez ceux que vous n'aimez pas. « 12 Years a Slave » est un film magnifique, votre note est complètement à côté de la plaque. Dire que le réalisateur n'a aucun sens du récit témoigne d'une sacrée mauvaise foi. Vous détestez McQueen, comme Haneke ou Kéchiche, c'est votre droit, mais vous êtes incapable d'argumenter, vous vous contentez d'exprimer votre dégoût. C'est triste.

Buster a dit…

Je ne sais pas si c’est toujours le même problème, en tous les cas c’est toujours le même baratin sur le dégoût, l’absence de pensée, blablabla, à croire que c’est toujours la même personne qui sous différents pseudo vient régulièrement me faire la leçon...
"Elise", je vous aurais bien répondu plus longuement, mais quand j’en déduis, de ce que vous écrivez, que pour vous McQueen aurait un sens très développé du récit, alors qu’il ne fait qu’installer des plans, les uns après les autres, je me dis que discuter avec vous serait vraiment perdre son temps...

Elise a dit…

Mais je n’avais nullement l’intention de discuter avec vous !

Buster a dit…

Ah d’accord, vous passiez juste comme ça... eh bien salut.

Anonyme a dit…

Elise c'est Elise Domenach? :)

Anonyme a dit…

ou bien Elise Chassaing

l'homme aux mille pseudos – ou a dit…

[A]

Oups ! suis en plein dans les rétrospectives Fitoussi/Hathaway, en ce moment ; d’où mon léger retard !-]

Merci Buster, et merci Murielle pour votre coup de pouce : euh, en particulier pour la super pub que vous faites à mon texte (malgré ses quelques étourderies, ahum !!!-] cela dit, il est vraiment bien, ce numéro 88 de Trafic ;-D

Autrement, concernant le film lui-même, que j’aime beaucoup, comme vous savez, on peut revenir sur quelques points.

La « modernité », d’abord : de plus en plus, comme « critère » d’appréciation pour un film (une œuvre) et tout le tralala… bah, je m’en méfie ! Ta pointe (ironique) sur le Gonzalez dit à peu près cela, du reste.

On pourrait citer un paquet de films dit (pff, et même soi-disant) « modernes », et qui ne valent pas plus que ça (ou, en dehors de ça, si l’on veut) : le dernier Harmony Korine est assez exemplaire à cet égard. Mais, je pourrais en citer d’autres, salués d’un côté ou de l’autre, par nos très chères revues, ahum !-D

Et puis, je préfère l’ « ultra(ultra)-classique », ici, au… néo-néoclassique (mettons, le James Gray de cette année, par exemple !-D

Disons que, c’est une formule de moi, hein : « il y a toujours quelque chose de révolutionnaire, dans une tradition » (oui, bon, ça vaut ce que ça vaut, quoi !-D

Entre parenthèses, Olmi, je connais très mal (vu un ou deux, dans ma jeunesse, en vidéo) : mais, je suis content de l'avoir oublié, ouf !-D

le lon chaney de la critique !-D a dit…

[B]

A part ça, sinon, il y a un aspect du film, que je n’ai pas traité dans mon papier (dans Trafic, donc !-) Par ailleurs, écrit cet été, à la suite d’une seule vision (dans d’assez mauvaises conditions, en plus), sans recourir à une vidéo ou quoi, hein ! et que Fabrice Revault a relevé, dans un échange privé – sur la façon de vivre de Saajan, comme un « enterré » (c’est son mot, il me semble).

Approuvant amplement cette observation, je lui ai rappelé un passage tout à fait bouleversant, je trouve, et qui l’illustre fort à propos. Il s’agit de la scène devant le miroir, où il s’est rasé avant d’aller au rendez-vous, pour rencontrer Ila à la fin.

Comme il y avait déjà pas mal de spoilers dans mon papier, euh, déjà très long, de surcroît (ahum !-], je ne voulais pas gâcher la découverte du film, à ceux qui ne le connaîtraient pas encore !-D là, ce n’était pas un oubli !-]

Allez ! finissons par une nouvelle pub !-]

A lire en ce moment : Les entretiens de Douchet, par Joël Magny (c'est tout chaud, ça vient de sortir !!!-D

SG a dit…

McQueen est un plasticien, la narration ne l'intéresse pas. C'est du cinéma d'artiste pas du cinéma d'auteur.

Buster a dit…

C'est surtout du cinéma de FIAC, ça vibre pas, hormis deux ou trois plans comme celui de Patsey au milieu du champ, confectionnant ses poupées avec des épis de maïs, ou encore le gros plan de l'assiette que tient Northup avec le jus de mûres qui servira pour l'encre...

Anonyme a dit…

D'accord avec SG, il n'y a pas que le récit au cinéma, l'esthétique ça compte aussi.Vous semblez détester l'art contemporain, mais vous ne le comprenez peut-être pas.
Gildas

Buster a dit…

Je ne déteste pas l’art contemporain, même si 3/4 des oeuvres me laissent indifférent...
Sinon, bien sûr qu’un film ne se réduit pas au récit (à ne pas confondre avec l’histoire, le scénario…), je crois assez à l’idée avancée par Biette sur "la règle de trois", qui voit s’affronter dans un film trois éléments, le récit, la dramaturgie et le projet formel, un des éléments se retrouvant mineur par rapport aux deux autres dont un finit par dominer et gouverner le film. Chez McQueen c’est le projet formel qui l’emporte sur la dramaturgie, le récit étant l’élément mineur… Pourquoi pas (même si cette minoration du récit me gêne quand il est question comme dans Hunger ou 12 Years du destin exceptionnel d'un homme), le problème est que ce n’est pas dialectisé, chaque élément semble dissocié des deux autres, une disjonction qui fait la part belle au projet formel de manière autoritaire (McQueen l’impose au lieu de le laisser s’imposer à lui), avec ce côté un peu absolu de la mise en scène, empêchant ce qui pour moi fait la vraie beauté d’un film: le secret, la croyance…

Elise a dit…

Tiens, un début d'argument. Vous auriez dû commencer par là. On attend la suite.

Elise a dit…

J'oubliais. Je ne m'appelle pas Domenach, ni Chassaing.

DnD a dit…

Bonsoir Buster,

Je viens enfin de découvrir "The Lunchbox" (que je m'étais noté de voir suite à votre billet).
Alors merci d'avoir attiré un peu l'attention dessus, je suis content de l'avoir vu, bien plus que pas mal de choses qui me sont tombées sous les yeux depuis deux ans...
Curieux de voir ce que ce réal' fera ensuite.

Buster a dit…

Bonjour DnD,

Toujours à la pointe de l'actualité à ce que je vois :-D

Du coup je vous souhaite déjà bonne année (laquelle?)

DnD a dit…

:-)))

Bonsoir Buster,

Très bonne année 2016 à vous donc, et de mon côté un petit
2011 fera encore l'affaire (je crois que je refuse de vieillir).