samedi 18 janvier 2014

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Rivette vs. Rohmer.

Au printemps 1963, les attaques contre Rohmer reprennent aux Cahiers du cinéma. Jacques Rivette, cette fois, est à la manœuvre, même s'il a l'intelligence de rester discret. Il s'agace à plusieurs reprises de la ligne rohmérienne, exploite quelques failles, relations sulfureuses ou négligences du rédacteur en chef, joue sur le contexte politique et culturel du moment, réunit une contre-équipe et se propose désormais ouvertement - puisqu'il est libre et a des difficultés à tourner son deuxième long métrage - comme solution alternative à la tête des Cahiers. Plusieurs points opposent Rivette - qui a l'oreille de Truffaut, de Kast, de Doniol - et Rohmer, qui reste quant à lui proche de Chabrol et Douchet. Ce contraste n'est pas tant intellectuel - même si leur rapport à la modernité est différent - que caractériel. Là où Rohmer est mesuré, poli, retenu, tolérant, ouvert aux contradictions, Rivette est plus tranchant. C'est un meneur dans les discussions, ses idées sont arrêtées, il impressionne par son assurance, et n'hésite pas à excommunier adversaires ou médiocres. Perpétuel insatisfait, il vit dans le doute permanent et ses revirements sont fracassants, mais il a sur une part de la rédaction des Cahiers et de la cinéphilie un ascendant certain. Ses adversaires ne l'aiment guère, même s'ils le respectent, le décrivant comme cassant, arrogant, dogmatique. C'est le cas aux Cahiers de Jean Douchet - "Rivette était furieux de voir qu'il n'était plus le maître en sous-main, il est devenu comploteur, c'est un 'père Joseph'..." -, et d'anciens comme Jean Domarchi, Fereydoun Hoveyda, Philippe Demonsablon, ou de jeunes cinéphiles rohmériens tels Claude Beylie et Philippe d'Hugues. Ce dernier d'ailleurs s'emporte: "Rivette avait un côté Saint-Just, c'était un jacobin intransigeant qui vous regardait comme un crétin si vous n'étiez pas d'accord avec lui. Il faisait la morale et la loi, avec un aspect pion." Ses alliés, a contrario, soulignent ses audaces, son brio intellectuel, sa curiosité artistique, aiment cette intransigeance un peu abrupte. C'est le cas de ses deux principaux lieutenants, Michel Delahaye ("Rivette était le plus brillant, avec un charisme sans égal") et André Labarthe ("J'adorais quand il ouvrait le courrier aux Cahiers en mettant à la poubelle les longs articles ennuyeux des apprentis cinéphiles, ajoutant d'un air navré et malicieux: 'Je le fous à la corbeille, sinon Momo va réussir à le publier'...").

Je lis en ce moment la biographie d'Eric Rohmer écrite par De Baecque et Herpe. Passionnant. Le chapitre sur le "putsch" conduit par Rivette pour virer Rohmer des Cahiers est instructif même si on savait déjà pas mal de choses sur les raisons du conflit (Rivette reprochant à Rohmer de ne pas soutenir suffisamment la Nouvelle Vague, la dérive droitière, "frisant le fascisme et le racisme", de certains textes, essentiellement ceux de Mourlet et quelques autres mac-mahoniens, que Rohmer aurait accepté de publier de manière un peu trop complaisante, leur rapport divergent à la modernité, Rivette se présentant comme "programmatiquement moderne, là où Rohmer l'est paradoxalement"...). Il est courant de dire que pour Rohmer ce fut un mal (la fin des Cahiers rohmériens et de son activité de journaliste) pour un bien, puisque cette éviction allait le précipiter pleinement dans la carrière de cinéaste. Sûrement. D'ailleurs Rohmer l'a reconnu lui-même (plus tard). Reste une question: si Rivette aux Cahiers c'était Saint-Just (dixit Philippe d'Hugues), Rohmer c'était qui? Une sorte de Joseph de Maistre, mais un de Maistre un peu honteux, n'assumant pas ouvertement ses convictions. Du moins jusqu'à l'Anglaise et le duc...




Allez, pour me faire plaisir, une rediffusion: "Desirée" (The Left Banke) sur des images de l'Amour l'après midi de Rohmer.

17 commentaires:

Jacobine a dit…

Hélas, depuis 25 ans, les Cahiers du Cinéma font les poubelles de Rivette...

Marsupilami a dit…

N'empêche, politiquement parlant, Rohmer était quand même très louche: royaliste, réactionnaire, très conservateur... pas étonnant qu'il ait fini écologiste.

Buster a dit…

On s'en fout... Rohmer était un prince!

Anonyme a dit…

Dommage que Rivette n'ait jamais accepté que l'on republie ses textes
des Cahiers...Par ailleurs la bio
de Rohmer est effectivement superbe.

Marsupilami a dit…

L'idolâtrie, c'est pénible.

Buster a dit…

Hé hé...

Rivette fut peut-être meilleur critique que Rohmer, mais pour ce qui est de leurs films je préfère nettement Rohmer.

Anonyme a dit…

Ce sont deux immenses cinéastes, et préférer l'un ou l'autre n'est qu'une question de goût. En va-t-il de même pour leur travail de critique ?

Buster a dit…

On est d'accord. J'exprimais simplement l'idée que les textes de Rivette semblent avoir eu plus d'impact sur les générations suivantes de critiques, de par leur côté incisif, décisif, allant directement à l'essentiel, que ceux de Rohmer, plus littéraires, plus classiques, plus dans la lignée bazinienne.
Sinon question films, j'aime tout Rohmer, sans exception, j'ai un rapport incroyablement intime à son oeuvre, comme si elle m'était personnellement destinée (c'est pareil avec Ozu), alors que pour Rivette c'est vraiment au cas par cas.

Murielle Joudet a dit…

Moi qui pensais que l'oeuvre d'Eric Rohmer m'était destinée à MOI...

Je viens de terminer la biographie, on en sort complètement écrasé, brisé en mille morceaux par le tranquille génie rohmérien. C'est bouleversif, comme dirait Les Inconnus.

Il y a plein de belles pistes, de belles interprétations, par contre je ne suis pas très fan des quelques propositions de lecture psychanalytique mais elles ont l'avantage d'être très timides, à peine esquissées. Ca reste du bon boulot.

Buster a dit…

Je regrette mais j'étais là avant, c'est à MOI que Rohmer s'adresse... :-D
Sinon je ne suis qu'à la moitié de la bio, je la lis pas trop vite pour faire durer le plaisir.
(du coup je ne suis pas encore arrivé aux passages les plus "bouleversifs" hé hé)

PS.le Godard de de Baecque était vachement bien aussi.

Anonyme a dit…

eh bien moi qui pensais que l'oeuvre de rohmer n'était destinée qu'aux aspirants snobs, aux pseudo-intellectuels, et aux touristes (comme Tarantino), je me rends compte qu'il ne faut jamais juger trop hâtivement. N'est-ce pas?

Anonyme a dit…

Pourquoi Joseph de Maistre? Rohmer était un royaliste modéré.

Murielle Joudet a dit…

De de Baecque j'avais lu son livre sur les cinéphiles, qui était très bien. Je trouve qu'ici on sent finalement assez bien la différence entre l'écriture Herpe et l'écriture de Baecque.

Bon du coup je sais plus quoi lire maintenant. Je vais attendre un peu pour la bio Godard, je connais quand même mieux le cinéma du Grand Momo.

Buster a dit…

Bah il vous reste toujours Deleuze et Lacan :-)

Joseph de Maistre? C'est une blague bien sûr... c'est le seul que j'ai trouvé, qu'on puisse opposer à Saint-Just tout en étant très littéraire.

FG a dit…

J'ai interviewé il y a plus d'un an Delahaye sur la question, qu'il a étalé jusqu'aux années Mao et où il lance des accusations très graves sur plusieurs personnalités des Cahiers. Un récit passionnant mais que je n'ai pas su comment publier encore. Il faudrait en faire un livre, mais personne ne veut plus en parler. En outre, certaines des affirmations de Delahaye semblent contradictoires.
Sinon je constate que les auteurs n'ont pas recontacté les intéressés, puisque l'avis de Douchet ou de Delahaye, avec le recul, ne sont pas tout à faits les décrits dans ce fragment : Notamment, pour Douchet la raison principale du putsch c'est l'échec de Rivette dans ses débuts comme réalisateur. Se voyant dépassé par ses collègues, il s'attache de plus en plus aux Cahiers, dont il se sent l'auteur – dans le sens de la politique des auteurs.
Sinon le récit de Delahaye sur le travail sous Rivette est fascinant et drôle. Il va falloir que je sorte ça un jour.

Buster a dit…

Merci FG, tu nous a mis l'eau à la bouche avec cet entretien de Delahaye... On aimerait connaître la suite!

DnD a dit…

Passionnant. M'amuse comme j'ai parfois plus de prudence en tant que spectateur avec Rivette, qui m'effraie un peu avec ses dogmes, qu'avec Rohmer.
(Et euh... Désolé pour le doublon bilingue concernant Callahan. J'ai cru que j'avais oublié de vous remercier. Impayable, non ?)