samedi 30 mars 2013

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M. Didon n’est pas d’accord avec ce que j'ai écrit sur le dernier De Palma, et tient à le faire savoir. Je lui laisse donc la parole:

mobile - faun

Revu hier soir, Passion... disons, pour les besoins de la cause!, la "cause depalmienne", s’entend! puisqu’on ne trouve pas beaucoup de "depalmiens", ajoutons "totalement affichés" sur la Toile cinéphile (la blogociné) - ou alors, qu’ils se manifestent, pardi!
Peut-être pas un des meilleurs, mais plutôt... un bon. Si, si! En tout cas, déjà un de mes préférés (de son auteur, également parmi les films sortis en début de cette année). Ça ne veut pas nécessairement dire qu’il n’y ait pas de mauvais (films de) De Palma... euh, "à mes yeux"! mais, pas tant que ça non plus: Mafia salad, c’est assez catastrophique, et Get to know your rabbit, de mémoire, pas terrible; mais le reste, souvent décrié, tient relativement la route - même The responsive eye ou Dionysus in 69!
Bon, parlons un peu du film; et des raisons pour lesquelles je l’apprécie. D’abord parce qu’il est "déroutant". Ce fut à peu près ma première sensation, ou mieux, mon premier "contact" avec le film. Ou assez déconcertant: totalement dérouté de ne plus y trouver "mon grand virtuose" des grosses machines à grand spectacle ou celui des intrigues alambiquées et des scénarios torturés. Or, en le revoyant, je me suis aperçu que ça y était - et même, que pratiquement tout mon De Palma adoré y était!
Il y a en fait trois films, au moins, dans Passion. Le premier dure une cinquantaine de minutes: ce serait une sorte de documentaire sur le monde des femmes d’affaires dans le milieu de la pub, chargées de promouvoir l’I-phone de chez Apple (où Christine "initie" en quelque sorte Isabelle au business). Le deuxième dure une trentaine de minutes, et c’est le processus d’une machination apparemment infaillible pour un crime parfait, jusqu’au récit du témoin-complice (Dani, la rousse). Le côté "film noir" du scénario. Sur cet aspect, plus d’un critique n’a pas manqué de citer l’écrasant modèle dans le même genre: Beyond a reasonable doubt (L’Invraisemblable vérité) de Fritz Lang. Et le troisième, ce sont les enchaînements de séquences de rêves.
A partir de ces trois films, je me dis qu’on pourrait en voir un quatrième: il s’agit de voir comment De Palma retravaille sa "manière" (ou si l’on préfère sa "matière"). Déjà, il est frappant de constater que Passion n’a, sur le plan formel, rien à voir pour ainsi dire avec les films passés, disons des films de genre du début jusqu’à ceux de la "grande période" (ceux des années 70 jusqu’à Snake eyes en 98), et peu non plus avec les cinq derniers en date. Une construction à quatre étages, si l’on veut, ou une "pièce montée" qui se présenterait ainsi: premier étage, le monde du marketing, puis au deuxième étage, l’intrigue policière, et au troisième, les rêves; enfin, au rez-de-chaussée, l’imaginaire du cinéaste. On y voit alors à peu près tous ses motifs-phares, depuis ses débuts - disons, au moins à partir des années 70. Je les cite en vrac: les sœurs jumelles de Sisters, une énième variation autour d’une scène de douche (avec meurtre au bout), ou de bain (comme dans Femme fatale), le "fétichisme des chaussures", le thème musical de Pulsions, emboîtements de rêves comme dans Raising Cain, strangulation comme dans Body double, jeux d’ascenseurs, split-screen, etc. Ce n’est pas tant d’inventorier toutes les scènes (ou motifs récurrents) qui est important, que de voir comment elles sont reformulées - leurs variations. Et d’observer comment quelques décennies plus tard elles résonnent dans le dernier ouvrage. Je ne m’étendrais pas là-dessus. Je mentionne juste que le "troisième film" fait re-basculer le récit des deux films antérieurs (le "quasi documentaire" et la "machination").
Un titre curieux: "Passion", mais de quoi au juste? Là, c’est tout bête, mais ne pas le relever, c’est vraiment passer à côté de l’œuvre! Il y a juste à revenir aux fondamentaux de l’auteur. D’abord, c’est moins l’idée de la passion amoureuse (et ici, lesbienne), que celle - pour le moment, énoncé superficiellement - de l’image, des images, de toutes les images. Et à partir de là, tout se décline, ou se déploie pour parler dans le coup. Passion du double, bien sûr, des dédoublements - et par ricochet la constante interrogation autour des masques - ensuite trouble des apparences, et finalement vertige des illusions. A l’arrivée, oui: illusion de la passion amoureuse, néanmoins. Passion (le film), c’est si l’on veut: le double et son (rapport au) réel. Voir le film sous cet angle, c’est découvrir la vivacité d’un regard sur le monde contemporain (qui prétend être moderne); ou encore, la modernité d’un regard sur le monde actuel, qui prétend s’attacher au réel. Passion nous dit en somme que le réel est une illusion, un abominable mensonge qui n’arrête pas de s’étendre (la validité des "preuves consistantes" est très fragile). Une vaste supercherie. Mais, plus encore, dans le monde d’aujourd’hui, dans le monde des images à portée de mains (l’I-phone), à portée des yeux (les écrans sont omniprésents: au bureau, à domicile, dans la rue), à portée... du postérieur aussi ("Ass-cam" !?!), il n’y a qu’un imaginaire cauchemardesque (viral): les désirs aboutissent au crime, les victimes poursuivent leurs bourreaux, et les doubles guettent toujours l’original.
Le spectateur-critique serait alors tenté d’avancer l’hypothèse qu’"il n’y a de réalité que dans l’image". Or, De Palma semble lui souffler: "Non. Mais seul l’imaginaire produit le réel." Aussi, pour conclure provisoirement, je ne suis pas loin de croire qu’aimer - vraiment - Passion (le film signé par De Palma), c’est, au fond, aimer passionnément le cinéma - le vrai!

[ajout du 03-04-13] Une petite note (ancienne) sur l’éblouissement chez De Palma (à propos de Femme fatale):

Dans Femme fatale, le jeu de la forme donne parfois l’impression de tourner à vide. Les personnages féminins ne sont plus que des figures en mouvement, glissant à la surface du film (je ne parle pas des personnages masculins dont l’inconsistance est telle qu’ils deviennent inexistants). Si chez De Palma "tout commence par l’éblouissement", comme dit Starobinski à propos de... Corneille, dans Femme fatale tout n’est plus qu’éblouissement, à l’image du pendentif de cristal. Défaut peut-être en rapport avec le projet secret de De Palma de refaire Body double en le débarrassant du "romantisme ridicule" (dixit l’auteur) qui gâchait la fin du film. Défaut qui n’en est peut-être pas un si on inscrit Femme fatale dans cette voie vers l’abstraction où s’est engagé l’artiste. Car d’un autre côté, quel éblouissement! La mosaïque, figure depalmienne par excellence, n’a jamais été aussi éclatante. C’est "la mosaïque, mère du vitrail" selon l’expression de Malraux. Celle des diamants et des surfaces optiques, à la beauté lumineuse et parfois aveuglante. Celle aussi qui assemble les éléments, accole les morceaux. La juxtaposition des pièces. Ce qui compte n’est pas tant la composition finale, si éblouissante soit-elle, que le principe même d’assembler. Le fait qu’à chaque élément doit correspondre une place et une seule. Comme s’il fallait trouver pour chaque plan l’endroit idéal où placer la caméra. Comme si le jeu (le puzzle) consistait à chercher indéfiniment le bon point de vue - celui qui dit la vérité - parmi la multitude de points de vue, cette quête de la bonne place régissant toute la dynamique du film. Soit en balayant la surface - cf. l’œil tentaculaire dans le long plan-séquence du vol des bijoux - soit en se focalisant sur le détail, comme le caméscope filmant en continu (telle une caméra de vidéosurveillance) la terrasse d’un café de Belleville. De la reptation du "serpent laser" à la fragmentation du photomontage (équivalent du split screen), ce sont toujours les mêmes pérégrinations, celles d’un œil qui vient révéler, non pas ce qui serait caché derrière l’image mais - comme l’œil de Cézanne explorant le motif - tout ce qui est présent à la surface d’une image.

mercredi 27 mars 2013

The blue




 "The blue", Athanase Granson, 2012. Une vidéo (superbe) de Laurent Talon et Lucie Jégo. [via Fauvel Tale]