dimanche 24 février 2013

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Passion? Mon œil!

Vu Passion de De Palma. Un mauvais De Palma à côté duquel Femme fatale passerait presque pour un chef-d’œuvre. Hitchcock par De Palma c’est souvent très beau, De Palma par De Palma c’est parfois passionnant, mais Hitchcock et De Palma par l’ombre de De Palma, quel intérêt? Si la vengeance est un plat qui se mange froid, on peut dire que De Palma a bien retenu la leçon: Passion est sans passion, sans chair et sans âme, bref froid et totalement... plat. Comme je ne connais pas le Corneau dont le film est le remake, je laisse de côté les comparaisons. Je dirai seulement que s'il y a remake c'est peut-être davantage du côté de la critique tant ce qu'on y lit ressemble à une reprise de ce qu'on a déjà lu cent fois concernant De Palma: pulsions, double, voyeurisme, images de toute sorte, par tous les circuits possibles... et donc Hitchcock.
Alors c'est quoi Passion? D'abord un film en deux parties: une première nulle et une seconde ratée. La première partie évoquerait Eve de Mankiewicz, transposé dans le monde de la pub et l'univers impitoyable d'une multinationale (ça se passe à Berlin), le tout agrémenté d'érotisme vaguement saphique. On s'y ennuie ferme, passé le film publicitaire - une petite caméra glissée dans la poche arrière d'un jean et filmant ainsi ceux qui regardent le cul de celle qui porte le jean - et les différents looks de Rachel McAdams en Tippi Hedren. La seconde partie évoquerait l'Invraisemblable vérité de Lang, à cause de la machination ourdie par Noomi Rapace pour se venger de McAdams (vraies fausses preuves pour enfumer la justice...), toujours sur fond d'érotisme, toujours vaguement saphique, bah oui parce que dans l'histoire il y a aussi une rousse qui aime depuis le début la brune qui elle s'est mise à détester la blonde, et comme on est chez De Palma, eh bien, tout sera filmé. Soyons sérieux. Mankiewicz, Fritz Lang... on en parlait déjà à propos du film de Corneau. Ça n'a finalement rien à voir. En fait le scénario est inepte. Que l'histoire soit invraisemblable n'est pas un problème, au contraire même, on est habitué avec De Palma, l'ennui c'est que ça n'est que ça: une succession de situations invraisemblables que De Palma n'arrive pas à transcender par une mise en scène autrement inventive qui donne un peu plus de consistance non seulement aux personnages féminins, ici aussi émouvants que des figures de mode (comme dans Femme fatale), mais surtout au récit (à la différence de Femme fatale). Je sais que ça ne se fait pas, mais bon, pour bien faire comprendre ce qui ne fonctionne pas dans Passion et qui fonctionnait malgré tout dans Femme fatale, je renvoie le lecteur à deux anciennes notes: et
Reste la séquence en split screen, peut-être le seul intérêt du film, qui juxtapose d'un côté une représentation du ballet L'Après-midi d'un faune sur la musique de Debussy, et de l'autre la scène qui conduit au meurtre. Séquence en deux temps, avec au début l'image du ballet qui s'étire et empiète de plus en plus sur celle où l'on voit McAdams prendre congé de ses invités, puis le mouvement inverse, l'image du ballet se rétrécissant à mesure qu'on se rapproche du meurtre. Ingénieux. Mais l'intérêt n'est pas là. Le ballet en question (qui n'a aucun rapport avec la version de Nijinski) est celui créé par Jerome Robbins en 1953, l'année où a été écrit puis tourné Fenêtre sur cour d'Hitchcock (hé hé... Hitchcock chez De Palma, impossible de s'en débarrasser, vous le faites sortir par la porte, il revient par la fenêtre!): l'action se situe dans un studio de danse où l'on assiste à l'entraînement d'un danseur, bientôt rejoint par une danseuse, la particularité du dispositif venant du fait que le quatrième mur du studio, normalement recouvert d'un miroir, ce qui permet aux danseurs d'observer leur travail, se trouve être l'avant-scène, de sorte que les danseurs en s'observant regarde en fait le public. Ce qui veut dire que le spectateur regarde des personnages qui le regardent tout en se regardant (c'est clair, non?). Ce qui veut dire surtout que la clef du film, quant à la scène du crime, est présente dans la séquence. Si si, regardez bien. Les deux temps de la séquence sont ceux du meurtrier, d'abord face au ballet puis sur le lieu du crime. Mieux: un spectateur regarde, se regarde (le criminel porte le masque de sa victime) et est regardé. Regardé, autrement dit filmé. Par un téléphone portable. Vu que le film est sponsorisé par Apple, on parlera d'iPhone. Passion c'est l'Après-midi d'iPhone.

dimanche 17 février 2013

Tennis




 "It all feels the same", Tennis, 2012. [via LaundroMatinee]

lundi 4 février 2013

Achab Lincoln

Vu Lincoln de Spielberg. Quel beau film! Après Tintin et Cheval de guerre, Spielberg reprend son souffle, pour nous offrir un film gigantesque et magnifiquement traînard, à l’image de son héros (qui paraît-il été atteint du syndrome de Marfan, ce qui expliquerait sa grande taille, ses longues mains - d’où sa difficulté à enfiler des gants, qu’ils soient blancs ou noirs - sa maigreur, sa démarche voutée, etc., bref sa lenteur... tout ça n'a pas grand intérêt, c'est juste pour expliquer le jeu monolithique de Daniel Day-Lewis). Grand film sur le génie politique d’un homme et son pari insensé: faire voter à tout prix, c’est-à-dire par tous les moyens (disons moralement "acceptables"), l’abolition de l’esclavage avant la fin de la guerre civile, pourtant imminente, seule façon pour lui d'obtenir le nombre de voix nécessaire (il lui en manque 20 au départ, à récupérer dans le camp des démocrates, sous réserve que tous les républicains le soutiennent, ce qui est loin d'être acquis) sans compromettre les chances de paix (et de permettre aussi, par la même occasion, au fils aîné fraîchement engagé de ne pas risquer sa vie trop longtemps). D’où cette bataille politique, à la Chambre et surtout dans les coulisses, génialement rendue par Spielberg, en lieu et place de ce qui se passe au-dehors, sur les vrais champs de bataille, entrevus seulement au début (une boucherie entre les confédérés et un régiment noir) et à la fin (un paysage désolé après le siège de Petersburg). Alors oui, esthétiquement parlant, c’est pas toujours du meilleur goût, Spielberg abuse des contre-plongées pour magnifier Lincoln, et la musique de John Williams, un rien pompeuse, est assez pénible, mais ça passe et même admirablement... Pourquoi? Parce que c’est en accord avec le goût officiel, académique, d'une nation, qui est aussi le goût de Spielberg, proche en cela de la peinture réaliste américaine de l’époque. Ça passe, surtout parce que Spielberg crée et maintient une tension de tous les instants, à l’égal des meilleurs films d’aventure, qui alimente le récit, de l’espace public à la sphère privée (où Lincoln se révèle moins glorieux, forcément), jusqu’au point d’orgue que constitue la séance du vote, avec en montage parallèle Lincoln à la Maison Blanche, jouant avec son jeune fils dans l’attente du résultat. Puis, comme il se doit après un climax, le mouvement de relâche, magnifique, qui voit Tommy Lee Jones (Thaddeus Stevens, le plus anti-esclavagiste de tous) récupérer l'acte officiel du vote et rentrer chez lui pour l'offrir à sa domestique noire qui se révèle être sa compagne. Et, point final: la mort de Lincoln, vécue off dans un autre théâtre, déclenchant les cris du fils (bah oui, le fils et le père, comme toujours chez Spielberg, analyse sans fin...). En termes d'émotion, il est difficile de faire plus fort. Lincoln n'est peut-être pas un chef-d'œuvre (j'en sors, je manque de recul) mais c'est un grand film assurément, par la puissance de son récit qui compense, voire efface, les habituels défauts du cinéaste (sentimentalité, incarnée ici par Sally Field, pompiérisme...). A un moment du film, Lincoln compare son combat à celui d'un baleinier, écho au rêve du début où il apparaissait à la proue d'un navire, fixant l'horizon... Impossible de ne pas penser à Moby Dick, d'autant que dans le film qu'en a tiré Huston, Gregory Peck a la tête de Lincoln. Juste retour des choses. Ici l'horizon n'est plus Moby Dick mais l'abolition de l'esclavage. La grosse masse blanche n'est plus celle d'un cachalot mais celle des Etats du Sud... Et Lincoln en Capitaine Achab, fonçant à travers les flots, ceux de l'Histoire, bravant tous les dangers, ceux de la politique, pour atteindre son objectif: sauver l'Union. Lincoln, un grand film melvillien?