samedi 26 janvier 2013

Django!

The D is silent.

Vu Django unchained. Bon, bah, c’est du Tarantino, autrement dit un style, unique en son genre (et ses sous-genres), machine infernale, prompte à tout recycler, mais sans tri sélectif, d’où ces mix improbables, se contaminant l’un l’autre, jusqu’à provoquer des réactions chimiques pas toujours heureuses, un cinéma au mieux métèque, au pire toxique. Car les films de Tarantino c’est d’abord ça: des réactions qu’on provoque chez le spectateur, en l’excitant, positivement ou négativement, peu importe. Tarantino ne cherche pas à plaire, mais d’abord à se faire plaisir, en retravaillant tout ce qu’il a aimé au cinéma depuis l’adolescence, mais vraiment tout (il brasse large, meilleure façon aussi de toucher le maximum de spectateurs, et la majorité c'est pas la crème - les admirateurs de Ford ça compte pour du beurre... quant à ceux de Griffith, je n'en parle même pas!), des films d’exploitation (blax, kung-fu, grindhouse...) à ceux de quelques maîtres comme Leone, Kurosawa, Aldrich, Fuller, Godard (première période), De Palma, etc., en passant par le polar, la série B, le chambara, le wu xia pian, le western spaghetti et autre bis italien... sans oublier Tony Scott, bien sûr. C’est en cela que le cinéma de Tarantino est dit jouissif, au sens le plus large, extrême: qui provoque plaisir féroce chez certains, profond déplaisir chez d'autres, les deux sensations étant liées en termes d'intensité. Le cinéma de Tarantino est sans limites (pour ce qui est non pas de la violence proprement dite - plutôt "choré/graphique" chez lui - mais du sadisme, d'autant que l'humour n'y est pas toujours associé et que, quand bien même il le serait, il y manque souvent la bonne distance), c’est aussi sa limite. Ad libitum et (parfois, souvent, toujours - selon la sensibilité de chacun) ad nauseam...

Et Django là-dedans? Est-ce un bon ou un mauvais Tarantino? Je dirais un Tarantino moyen, molto medio... Une bonne entame, de celle qui vous fait dire: "waouh, ce salaud de Tarantino est quand même un putain de bon cinéaste!", une séquence d’anthologie (celle des cagoules) - il n'y a pas à dire, la comédie dingo c'est vraiment son point fort - mais aussi de longs tunnels, comme toujours chez Tarantino (excepté Death proof et encore), sauf que là, le tunnel qui concerne toute la partie Candyland du film, malgré quelques petites échappées (les retrouvailles de Django et Broomhilda dans la chambre de Schultz, le cours de phrénologie donné par Candie...), se prolonge jusqu’à la fin (la faute à des dialogues plutôt ennuyeux qui plombent le rythme - un comble chez Tarantino). Au passage, à ceux qui ont l’habitude de se tirer pendant les génériques de fin, je précise que le dernier plan du film n’est pas le départ de Django et sa dulcinée, une fois le domaine explosé, mais celui - après le générique donc - des trois esclaves dans le chariot, que Django vient de libérer, répétant ainsi le geste de Schultz au début du film. "D’où il sort celui-là?" dit l'un d'eux, réplique qui renvoie à ce que Django avait dû lui-même penser de Schultz quand il l'avait libéré... Mais si la boucle est bouclée, les questions demeurent. Et la principale est celle-ci: pourquoi diable Tarantino a-t-il besoin d'un Allemand, cynique et sans scrupules (Waltz est passé du rôle de chasseur de Juifs à celui de chasseur de primes) mais, comme tout bon Allemand, cultivé et raffiné (il passe son temps à se lisser la moustache), pour non seulement libérer Django - et symboliquement les Noirs de l'esclavage - mais aussi l'aider à racheter (au pire négrier de la région) son épouse Broomhilda? Hein, pourquoi? Warum?

Essayons d'aller un peu au-delà du débat stérile qui oppose depuis le début les thuriféraires de Tarantino, voyant dans ses films une lecture politique du monde (là où il ne s'agit que d'une relecture pop des genres et surtout, via ce qu'on pourrait appeler son ultra-post-modernisme, la célébration de toute une sous-culture - c'est son grand mérite, on ne peut le nier, même si cela s'accompagne d'une évidente dénaturation des produits en question - au risque aujourd'hui, puisque, ça y est, la sous-culture a acquis ses lettres de noblesse, d'être condamné à relire son propre cinéma), qui oppose, donc, les thuriféraires de Tarantino et ses détracteurs, lui reprochant à l'inverse, la vacuité de ses films, sinon leur crétinerie, un cinéma de la gratuité qui, question culture, se contenterait simplement, bêtement, de cultiver les images-chocs et les blagues potaches, sans se poser de questions (alors que ce n'est pas si creux que cela, au sens où il y a une toujours une idée chez Tarantino, derrière chaque plan, le problème étant que celle-ci n'est pas toujours bonne, qu'elle est même parfois douteuse...). Bref, si Tarantino n'est pas le grand maître du cinéma contemporain que certains veulent voir (son regard n'est pas suffisamment à la hauteur), il n'est pas davantage ce petit garçon auquel d'autres l'assimilent volontiers, à travers sa façon irresponsable, immature (pour ne pas dire perverse), de faire joujou avec le cinéma, et plus encore, la violence au cinéma... il est seulement le pur produit de son époque, soit une modernité, post ou hyper, peu importe, dominée par l'exagération de tout, des formes comme des concepts, sans hiérarchie aucune, l'objet tarantinien ne reposant, pour le coup, sur aucun fond esthétique ou moral solide (en ce sens il n'est pas baroque). D'où une réelle difficulté à l'appréhender, surtout si l'on s'en tient aux généralités...

Questionner un film de Tarantino, c'est donc l'interroger non pas sur les grands sujets qu'il aborde (les femmes et le machisme, les Juifs et le nazisme, les Noirs et l'esclavagisme, à travers le motif de la vengeance) mais sur ce qui fait saillie dans le film, offre une vraie prise, où l'on puisse s'accrocher, et dans le cas de Django unchained ce qui accroche, c'est bien l'idée que le destin héroïque de Django ne peut s'accomplir sans l'aide d'un Allemand. La réponse n'est peut-être que d'ordre technique, Tarantino ayant trouvé en Christoph Waltz, depuis son rôle de colonel SS dans Inglourious basterdsl'interprète idéal pour donner une nouvelle impulsion à ses films, jusque-là surtout peuplés de figures (pensons à Kill Bill et Death proof), plus que de vrais personnages (excepté celui de Jackie Brown), ce qui le conduit à privilégier ici le personnage de Schultz au détriment du héros noir, resté lui au stade de figure, expliquant la fin à double détente (si je puis dire), la mort de Schultz apparaissant comme une première fin, avant le grand feu d'artifice et son bouquet final: la libération de Broomhilda par Django (c'est la part légendaire du film, j'y reviendrai). Si la présence de Waltz a donc certainement joué dans l'importance accordée par Tarantino à son personnage, il n'en reste pas moins que c'est Schultz (et non Django) le personnage principal du film, là où il n'aurait dû être que le personnage central, autour duquel s'organise la fiction, ce qui n'est pas pareil. Django, lui, reste dans l'ombre, attendant son heure, soit la mort de Schultz, pour justifier son rang de héros noir (Django se prononce "Jango" - le D est muet -, à l'instar du héros de Powerman, une bande dessinée, publiée initialement au Nigéria, qui met en scène le premier superhéros noir). En passant du statut d'esclave à celui de faux valet puis d'apprenti chasseur de primes, Django perpétue l'image de soumission, telle que la théorise Candie/DiCaprio à travers son histoire d'alvéoles retrouvées sur le crâne des Noirs, même des plus exceptionnels... Pas de problème à ce niveau puisque ça fait partie de la fiction qui permet à Schultz de tromper Candie (au contraire de son vieux serviteur noir, l'infâme Stephen - figure antithétique de la "Mammy" d'Autant en emporte le vent - incarné ici par Samuel L. Jackson, l'acteur fétiche de Tarantino). Mais en dehors de ce stratagème, disons social, qu'en est-il des rapports entre Schultz et Django? En privilégiant le premier au second, le cinéaste n'entretient-il pas lui aussi ce rapport de domination que son film est censé dénoncer?

Si pour Tarantino le Sud esclavagiste de cette époque n'est constitué que de Blancs dégénérés, pervers ou psychopathes, le fait de recourir à un Allemand, ancien dentiste devenu chasseur de primes, et non à un futur nordiste (par exemple), pour libérer Django, laisse entendre que ce sont les Etats-Unis dans leur ensemble qui sont à condamner (le racisme, qui n'est pas spécifique au Sud, n'a pas disparu avec l'abolition de l'esclavage). C'est dans ce sens, peut-être, que Tarantino fait appel à la vieille Europe, réputée plus civilisée. Pourquoi pas... Reste que ça sert surtout à plaquer un mythe, celui de Siegfried, sur une réalité historique, l'esclavage des Noirs, qui assimile la quête de Django pour délivrer son épouse, une esclave noire germanophone (Broomhilda von Shaft, Shaft comme le flic interprété par Richard Roundtree, ha ha ha...), du "dragon" Candie, au récit de Siegfried sauvant Brünhilde... Aux yeux de Schultz, Django est une sorte de Siegfried noir... c'est aussi grotesque que pouvait être scandaleux, pour certains Blancs du Sud, le fait de voir un Noir monté sur un cheval, pire, de savoir qu'il est payé pour tuer des Blancs. Cette idée n'est là que pour justifier que Schultz reste avec Django puisque le contrat initial - retrouver et tuer les frères Brittle que seul Django était à même de reconnaître - a été rempli. Pourquoi pas, là encore, sauf que Django ne peut tenir ce rôle de Siegfried noir sans le concours, à nouveau, du "bon" Dr Schultz, suffisamment rusé, lui, pour échafauder une tactique qui permette, via l'intérêt porté aux combats de Mandingues, de racheter Broomhilda à Candie.

Comme on le voit, il y a une réelle distorsion entre ce que Tarantino cherche à montrer (la réalité barbare des Etats du Sud au temps de l'esclavage) et ce qu'il finit par révéler (un regard assez condescendant sur les Noirs), inconsciemment ou par simple inconséquence (de par ses excès, ses fantasmes, ce goût de la caricature, un vrai manque de discernement). D'où une tonalité vraiment malsaine: quid de ces "nigger" à répétition (qu'il y en ait trois fois plus que dans Jackie Brown, c'est normal, compte tenu du contexte historique, mais justement: est-ce le contexte qui favorise l'usage intensif du mot, ou l'envie de provoquer, en répétant à tout bout de champ le mot nigger, qui explique le choix de l'esclavagisme comme sujet de film?); quid de ces "combats de nègres" (que Tarantino nous en montre un, c'est normal, puisque cela a dû exister, mais justement: est-ce l'horreur représentée par de tels spectacles qui justifie qu'il filme ça de manière si frontale, comme un combat de gladiateurs - en référence au Mandingo de Fleischer -, ou son propre voyeurisme qui le conduit à s'attarder sur la scène, jusqu'au coup de grâce?); quid de l'esclave D'Artagnan déchiqueté par les chiens? (que l'image ait valeur de symbole pour signifier toute la barbarie de l'époque, OK, mais pourquoi mettre en scène avec une évidente complaisance, en termes de dramatisation, ce qui concerne des faits sûrement réels - des esclaves cherchant à s'évader attaqués par des chiens - mais suffisamment rares quand même pour qu'ils participent aussi de l'imaginaire collectif noir - a-t-on remarqué d'ailleurs que DiCaprio a la tête de Leslie Banks dans les Chasses du comte Zaroff? - autrement dit, pourquoi mettre en scène ce qui logiquement aurait dû passer par la parole, le récit oral?). Bon je passe sur la scène où Django, masqué, se retrouve nu, pendu par les pieds, prêt à être saigné par émasculation, par un des sbires de Candie, puisqu'il ne s'agit que d'autocitation de la part de Tarantino (clin d'œil à la séquence de l'oreille dans Reservoir dogs) qui fait ici mumuse avec le spectateur (suspense un peu couillon, si je puis dire)...

Au final, ce dont souffre Django unchained c'est d'un vrai déficit de parole, une parole pas déchaînée du tout, pour le coup, parole qui d'ordinaire fait la force des films de Tarantino. "D is silent". D comme Django, dont la libération ne libère pas à proprement parler la parole... comme si la personnalité de Schultz (ou le fait de se retrouver dans la "peau" d'un Siegfried) l'intimidait, plus précisément, comme si la présence de Schultz le freinait dans sa pulsion vengeresse (il est toujours prêt à dégainer). Une fois Schultz mort, Django peut enfin parler... par les armes! Et ce de façon d'autant plus explosive que l'envie de massacre, provoquée, entretenue, par toutes ces scènes de violence sadique gracieusement offertes par Tarantino, aura été contenue tout au long du film. Géniale apothéose! Le Siegfried noir s'est mué en Dragon, crachant le feu aux quatre coins du cadre... "D'où il sort ce nègre?" demande l'esclave hébété. Ah c'est sûr, pas d'un champ de coton! 

Le salon de Proust

En ce moment je lis les articles de Proust, pour la plupart publiés dans Le Figaro (entre 1903 et 1907) et regroupés sous le titre Le salon de Mme de... (L'Herne, 2009). En voici un extrait dans lequel Proust pastiche Balzac. Très drôle.

Le salon de Mme Madeleine Lemaire.

Balzac, s'il vivait de nos jours, aurait pu commencer une nouvelle en ces termes:
"Les personnes qui, pour se rendre de l'avenue de Messine à la rue de Courcelles ou au boulevard Haussman, prennent la rue appelée Monceau, du nom d'un de ces grands seigneurs de l'ancien régime dont les parcs privés sont devenus nos jardins publics, et que les temps modernes feraient certainement bien de lui envier si l'habitude de dénigrer le passé sans avoir essayé de le comprendre n'était pas une incurable manie des soi-disant esprits forts d'aujourd'hui, les personnes, dis-je, qui prennent la rue Monceau au point où elle coupe l'avenue de Messine, pour se diriger vers l'avenue Friedland, ne manquent pas d'être frappés d'une des particularités archaïques, d'une de ces survivances, pour parler le langage des physiologistes, qui font la joie des artistes et le désespoir des ingénieurs. Vers le moment, en effet, où la rue Monceau s'approche de la rue de Courcelles, l'œil est agréablement chatouillé, et la circulation rendue assez difficile par une sorte de petit hôtel, de dimensions peu élevées, qui, au mépris de toutes les règles de la voirie, s'avance d'un pied et demi sur le trottoir de la rue qu'il rend à peine assez large pour se garer des voitures fort nombreuses à cet endroit, et avec une sorte de coquette insolence, dépasse l'alignement, cet idéal des ronds-de-cuir et des bourgeois, si justement exécré au contraire des connaisseurs et des peintres. Malgré les petites dimensions de l'hôtel qui comprend un bâtiment à deux étages donnant immédiatement sur la rue, et un grand hall vitré, sis au milieu de lilas arborescents qui embaument dès le mois d'avril à faire arrêter les passants, on sent tout de suite que son propriétaire doit être une de ces personnes étrangement puissantes devant le caprice ou les habitudes de qui tous les pouvoirs doivent fléchir, pour qui les ordonnances de la Préfecture de police et les décisions des conseils municipaux restent lettre morte", etc.
Mais cette manière de raconter, outre qu'elle ne nous appartient pas en propre, aurait le grand inconvénient, si nous l'adoptions pour le cours entier de cet article, de lui donner la longueur d'un volume, ce qui lui interdirait à jamais l'accès du Figaro. Disons donc brièvement que cet hôtel sur la rue est la demeure, et ce hall situé dans un jardin, l'atelier, d'une personne étrangement puissante en effet, aussi célèbre au-delà des mers qu'à Paris même, dont le nom signé au bas d'une aquarelle, comme imprimé sur une carte d'invitation, rend l'aquarelle plus recherchée que celle d'aucun autre peintre et l'invitation plus précieuse que celle d'aucune autre maîtresse de maison: j'ai nommé Madeleine Lemaire... (Marcel Proust, article signé "Dominique" et paru dans Le Figaro du 11 mai 1903)

mercredi 23 janvier 2013

[...]




"Dry your eyes", 
Brenda & The Tabulations, 1967. [via LouieConstantino]

Sublime chanson de Brenda Payton dont se servira Whit Stillman dans son film Metropolitan (1990) pour accompagner 
la débutante Audrey, traînant son chagrin, en même temps qu'elle fait ses emplettes (c'est la veille de Noël), dans les beaux quartiers de Manhattan. Séquence située très précisément au milieu du film, comme si elle en était le cœur.

dimanche 20 janvier 2013

[...]

Je reprends mon petit jeu sur la sonorité des titres de films chez Tarantino (cf. le billet Six fois deux). J’en étais resté au double constat que 1) ces titres étaient toujours constitués de deux termes, qui se répondaient par contraste, jeu de rimes ou simple association; 2) l’un des deux était souvent très bref, onomatopéique (dogs, pulp, kill, proof...), sauf pour Inglourious basterds dont la longueur inhabituelle et la curieuse prononciation évoquaient le défilement d’une bande-son au ralenti... Django unchained ne déroge pas à la règle, on y retrouve les deux termes attendus. Mais si le premier, django, claque comme un coup de fouet, ce qui n'a rien d'étonnant, qu'en est-il du second, unchained? Difficile de répondre puisque je n'ai pas encore vu le film (le matraquage publicitaire, auquel contribue la critique, m'en a pour le moment dissuadé). Je dirais seulement que, phonétiquement, unchained m'évoque quelque chose de germanique (unschön...), comme si le film était une resucée d'Inglourious basterds mais en version "originale"...

Des spaghetti à la sauce allemande. Le chef Tarantino nous livre sa nouvelle recette:
Mélanger la farine et le beurre fondu. Laisser cuire jusqu'à ce que le roux devienne brun. Ajouter le bouillon et brasser, au fouet bien sûr, pour bien épaissir. Battre l'œuf. Ajouter le jus de citron. Brasser encore, au fouet toujours. Ajouter la crème. Verser sur les spaghetti. Rajouter le ketchup. Voilà c'est prêt, ça s'appelle "Django unchained"... 

PS. La critique culinaire est unanime: "un peu bourratif mais vachement bon!"

mercredi 16 janvier 2013

大島渚

Tabou de Nagisa Oshima (1999).












Encore un Tabou... celui d'Oshima cette fois, son dernier film, à la beauté spectrale, froide et inquiétante, à l'image du jeune homme à la frange, image même du désir, contaminant tout un camp de samouraïs, un monde en vase clos, condamné à disparaître... Chanbara stylisé, lignes épurées, la lame des sabres brillant sous la lune, comme chez Mizoguchi, musique sublime, signée Ryuichi Sakamoto, Tabou c'est l'œuvre ultime par excellence... Dans le dernier plan, on voit Kitano, le lieutenant, trancher d'un coup de sabre un cerisier en fleurs. Trop de beauté!

mercredi 9 janvier 2013

L'ordre du chaos

Portrait de Maria Lani














Dalí et le surréalisme, bof... je n'ai jamais aimé. Trop technique, trop onirique, trop cosmique. Pour autant la grande expo Dalí, actuellement à Beaubourg, a son intérêt. Pendant que les gens s'y agglutinent, laissant croire que les Français aiment la peinture, alors qu'il s'agit surtout de grand-messe culturelle, ce qui n'a rien à voir, oui, eh bien, pendant ce temps-là, on peut aller voir d'autres expos sans se faire (trop) marcher sur les pieds... Et quelle expo voir en ce moment sinon celle consacrée à Soutine au musée de l'Orangerie - Chaïm Soutine: l'ordre du chaos -, nouvelle occasion, après l'expo organisée il y a cinq ans à la Pinacothèque, de redécouvrir l'un des plus grands peintres du XXe siècle (en tous les cas mon préféré avec Bonnard - Soutine me bouleverse là où Bonnard me met en joie). Et dépêchez-vous, il ne reste plus que quelques jours!

Réflexion à creuser... Un ami, tout en me souhaitant la bonne année, me reproche (gentiment) de ne pas avoir été assez méchant avec Tabou, de m'être simplement demandé si tout ça n'était pas un peu bidon, sans aller plus loin et repérer ce qu'il y avait en effet de toc dans ce film. Bah oui, c'est le problème... Je doute, et tant que je n'aurai pas revu le film je resterai dans le doute. Attention, quand je dis que je doute, je ne parle pas de mon sentiment vis-à-vis du film. Pour moi Tabou est juste un beau film, qui se regarde sans déplaisir, mais sans réelle passion non plus, car limité par une vision très consensuelle, et en même temps très passéiste, du cinéma (autour de la question de la croyance et d'un supposé âge d'or), que ne compensent pas tous ces petits effets de modernité (visuels ou sonores) que Gomes parsème habilement pour donner le change, sauf que ça sonne souvent faux... Pire, le film repose sur des enjeux (théoriques, esthétiques...) tellement simplistes que sa puissance romanesque s'en trouve considérablement réduite (quid de l'aventure?), le film passant même à côté de pas mal de choses (ainsi du colonialisme). Seulement voilà, si je suis certain de ne pas vraiment aimer Tabou, je ne suis pas sûr que les arguments avancés soient suffisants. Mon doute est là, entretenu par le fait que la quasi totalité de la critique a encensé le film, un film dont elle n'a, en général, retenu que la seconde partie, la plus séduisante (ce qui est symptomatique)... Revoir Tabou s'impose donc pour mieux comprendre à la fois ma non-adhésion au film et l'engouement qu'il suscite chez les autres...

samedi 5 janvier 2013

One + one (2)

2e partie du texte de Laurent Chalumeau: "Rock & Roll pas mort Mister Godard".

Si le rock n'était pas une musique de nègres?

Godard est peut-être génial après tout. On verra tout à l'heure comment sans rien comprendre au rock (il dit trouver le personnage de Janis Joplin plus intéressant que celui de Jagger. Ça a failli être vrai, mais c'est faux quand même), il a su surprendre l'essence (?) des Stones et contribuer à leur légende pourrie. En attendant, force est de reconnaître qu'il pose l'air de rien un problème qui me tourmente chaque matin lorsque je décachette les paquets de disques que le facteur a bien voulu me laisser. Que reste-t-il du blues dans un disque des Stones, que reste-t-il de la soul (disons du rhythm and blues et n'en parlons plus) sur les albums de Bruce Springsteen, est-ce bien de reggae dont il s'agit lorsqu'à mon corps défendant, je subis du Police? Le rock, musique blanche, pas de doute, a-t-il droit de cité à côté d'autres "énergies-non-feintes", ou n'est-il que ce que les mauvaises langues et les maoïstes voudraient qu'il soit? Un repiquage honteux, éhonté et sans âme d'intuitions noires géniales. Godard fugitivement me passionne car il fait semblant de répondre à ces questions en trois plans et un effet de montage. Subitement, c'est non seulement du cinéma, mais plus: le cinéma tel qu'il devrait être toujours: une caméra vicieuse, sournoise et rouée qui va chercher au fond du temps qui passe très vite des choses qu'elle est seule à pouvoir saisir.
La chanson s'appelle "Sympathy for the devil". Et pour annoncer le diable les Stones, spontanément, naïvement, ingénument, pourrait-on dire s'ils n'étaient pas les crapules qu'on sait qu'ils sont, se rabattent sur des rythmes de jungle, un tintamarre de brousse, un boucan africain. Et ces Black Panthers, jusque-là caricaturales (caricaturées, en fait, par un cinéaste libre-penseur) retrouvent subitement la dignité que leur combat exige. Soudain, sans être présents sur l'écran (car dès qu'on revoit ceux que Godard a sélectionnés, tout s'écroule), ils ont raison: les Beatles les ont cloîtrés et les Stones leur pissent dessus. Et le pathos cul-cul la praline qu'ils accolaient au blues reprend alors un peu de poil de la bête dans un coin de l'écran: Charlie Watts ne réussit pas à sortir de ses tambours l'ambiance désirée. Alors Richard lui lâche avec un accent jamaïcain de Foire du Trône: "It's mowe voodoo, mom. Much mo' voodoo". Et de rire. Là, sur la toile, entre deux pitreries tragi-comiques de Black Panthers hard core, les Stones, premier groupe de blues blanc, plus grand groupe de blues blanc, plus grand groupe de rock & roll du monde, ont tout à coup l'air très con. Une découpure de pilleurs de tombes, de plagiaires à la petite semaine et de pâles (sic) imitateurs. "C'est plus vaudou que ça". Et Keith Richard, celui qu'on a appelé "Monsieur Rock & Roll", le Keith Richard, semble à cet instant précis incapable de comprendre quoique ce soit. Au vaudou. Et au reste. Alors, les rockers sont tristes et les merdeux ricanent. Tout ça pourquoi? Parce qu'un coup de ciseaux et un point de colle ont confronté la vraie violence, même typée jusqu'au grotesque des ghettos, et ce que des margoulins mélomanes voudraient qu'elle soit pour des millions d'acheteurs abrutis. Face à face, sur le huis-clos de la pelloche. "Le rock est une musique raciste et édulcorée". On le savait déjà. Mais ceux qui ne le savent pas peuvent aller l'apprendre en deux mouvements de caméra, en images et en sons, presque sans un mot. C'est bath le cinéma. Pauvres Stones.

... n'amasse pas mousse

Godard a bien filmé les Stones. Si bien qu'en regardant le film aujourd'hui, on le jurerait tourné il y a quelques mois avec des acteurs superbement grimés, sur un script tiré de la légende moisi qu'entretiennent toutes les revues spécialisées, de Rock & Folk au New York Rocker en passant par le NME: c'est ça, le film colle tant à l'idée qu'on s'en est fait qu'il paraît truqué et apocryphe. Or Godard n'a pas triché. Et il est troublant de constater qu'il ne nous montre Brian Jones (qui n'allait pas tarder à quitter le groupe, et le monde dans la foulée) qu'isolé du reste, enfermé derrière des paravents d'insonorisation. Complètement largué, ne disant pas un mot, démuni de cigarettes, laissant Richard ou Ian Stewart (jamais Jagger! De tout le film, ils n'échangent pas un seul regard amical. Et presque pas de regards du tout) s'occuper de lui, laissant Richard et Rubber Lips s'occuper de la musique, laissant les gens s'occuper entre eux.
Il est étonnant de voir que Godard aura compris que l'important avec Charlie Watts, c'était ce "temps" sur la grosse caisse qui l'a rendu identifiable et célèbre dans le monde entier. Et Charlie bat. Honnêtement.
Godard ne s'est pas intéressé à Bill Wyman. Un instant surpris pas ce bassiste à qui on ne laisse toucher que des maracas, il s'est un peu attardé sur ces traits, cherchant à y débusquer un peu de drame. Et puis il est passé à autre chose.
A Keith Richard par exemple. Keith a la classe. Il a encore toutes ses dents. Il fume bien, il joue bien, il est bien filmé. Aussi paradoxal que cela puisse paraître aujourd'hui, Keith Richard circa 68 (ou 69, on s'en cogne!) est la seule chose décente et positive (avec la nana sur la grue à la fin) de ce film-jeu de massacre.
Parce que Jagger, lui, en prend un vieux coup dans l'aile. Il guette la caméra, s'étudie, pose. Et il pose mal. Gêné d'être si mauvais au début, arrogant à nouveau dès que la chanson commence à fonctionner. Jagger a vraiment l'air d'être un petit paon retors et sans scrupules. Seulement, un peu avant la fin du film, il s'isole pour enregistrer sa partie de voix définitive. Il se sait filmé. Il commence. Les vers défilent et puis, comme par miracle, il oublie l'objectif. Il s'ébroue, prend des risques, hurle, geint dans le micro. Et là, c'est clair: ce type est un petit intrigant amoral, mais - fuck! - il sait le moment venu, comment enregistrer une foutue chanson.
Franchement, quand il chante pour de vrai, Jagger est moins chiant que bien des choses.

Rock & roll pas mort, mister Godard

En fait, la grande idée du film, c'est ça: tout ce fatras "nouvelle culture", "contre culture", "révo' culture", "68 culture", "Mao culture", "Rock culture" est un gros tas de boue. Une arnaque puante. Un coup monté gerbeux: les comic books sont vulgaires, fachos, merdeux, les militants sont tarés, obsédés ou atones, les media-men repoussent du goulot, la presse pue du bec, le rock n'est pas révolutionnaire, le rock est bourgeois, les rock stars ont les yeux chassieux et l'haleine putrescente, si on les gaule au saut du lit (Jagger, au tout début, on dirait qu'il s'est fait rouler un patin par un couvercle de poubelle. Quant à Bill Wyman, on a envie de lui filer des baffes pour voir si ça lui fait bouger les cils) et au-dessus de tout ça, l'entendement s'arrache les crins en regardant s'effilocher les spectres déréglés des discours dispersés. "Ça cause" comme on disait à l'époque. Et "ça cause" tous en même temps. Du coup on n'y comprend rien.
A l'époque, les gens devaient être contents du film. Bon an mal an. Rock stars cassées, rock démasqué, toute la vérité. Aujourd'hui, ça ne marche plus: tout ce que telle ou telle faction représentée à l'écran tend à désigner sinon comme le diable, du moins comme l'un des diables socio-culturels, est effectivement "sympathique".
Certaines voitures sont plus belles que les slogans qui les souillent (plus je connais les idées, plus j'aime les voitures!!!), toutes ces revues naturistes (Demi-God, rien que ça!) feuilletées par des dames, ces revues fétichistes parcourues par de vieux messieurs, ces comic books sadiques que dévore une fillette sont tout simplement superbes. Généralement, les dessins qui ornent leurs couvertures sont des chefs-d'œuvre d'Art vulgaire. Ou leurs titres rigolos: "J'ai offert mon corps à Hitler". Et on s'inquiète de la liberté d'esprit de ceux pour qui toutes ces horreurs slictueuses et dégradantes faufilées entre Milton Caniff et le Réalisme Socialiste ne présentaient pas, au moins un intérêt graphique. La caméra, elle, ne se prive pas de faire quinze fois le tour de la piste, effleurant les brochures exposées, et capturant au passage toute leur insondable bêtise et un peu de leur paradoxale beauté.
Rock & Roll pas mort car, d'une part, ça et là, quand la répétition trouve son rythme, on se surprend à taper du pied. Ça prouve: a) que c'est possible dans un film de Godard, qui n'a pourtant rien d'un musical-makerb) que la musique des Stones (dans le film, "vilains Blancs cyniques pilleurs de gentil blues"; dans la vie, "vilains cons cyniques auteurs de chansons plaisantes"), que la musique des Stones donc, résiste à l'exhibition de leur propre médiocrité.
Rock & Roll pas mort, car s'il nous est implicitement démontré que le rock n'est que l'une des nombreuses baudruches culturelles prétendument contestataires que le système laisse traîner à portée de main des marges qu'il veut canaliser, de toutes les tentatives bidons, de tous les projets débiles, de toutes les instances grotesques qui défilent ici, le rock est loin d'être la plus tarte et la plus - objectivement - abjecte. Et c'est certainement, jusque dans les hésitations de sa mise en place, la moins barbante.
Rock & Roll pas mort parce qu'un film politique ne peut rien contre le rock. Les problèmes insolubles que le rock et sa fréquentation posent à la conscience - individuelle ou collective (?) - ne sont pas politiques. A partir de là...

Chanson maudite

Dans la série engagée le mois dernier (la rubrique "Cinéma rock" de la revue Cinématographe, ndlr), et que la réédition de One + one interrompt momentanément, il est prévu d'accorder une grande place à Gimme shelter. Dans ce film, on voit Jagger décider un rassemblement d'un million de personnes en quinze secondes pour le surlendemain. Par vanité, par bêtise criminelle, simplement parce qu'à l'autre bout du pays, à Woodstock, les Who, ses vieux rivaux scéniques, étaient les vedettes d'un festival géant. On voit Jagger décider de confier l'encadrement de cette foule hâtivement rassemblée, affamée, sans hygiène, droguée en dépit du bon sens (je veux dire que de mémoire de freak, la préparation des acids qui circulaient ce jour-là battit tous les records d'amateurisme. Et un acid mal préparé...), de cette foule sacrifiée sur l'hôtel de son ego de minus, aux... Hell's Angels locaux!
Alors on voit un type tenter d'assassiner Jagger, on voit les Hell's poignarder le type (mais là, d'une certaine façon, ils font leur boulot, le coupable c'est l'autre m'as-tu-vu). On voit mourir le flower power, l'utopie hippie et tout le bastringue. On voit échouer les efforts qu'avaient entrepris les Stones pour passer pour des "copains". On voit le show biz et son bâtard véreux, le rock, apparaître, débarrassés de leurs fleurs et de leurs clochettes, comme ce qu'ils sont: une putain de chierie merdique.
On le voit, ce film ne manque pas d'intérêt. Et, redisons-le, il lui sera fait une grande place. Si grande qu'on s'en débarrassera pour l'instant en quelques lignes: en rappelant qu'au moment du meurtre du jeune Noir et de la perte définitive des rock & roll-illusions, Jagger était en train de chanter "Sympathy for the devil". Cette chanson, précisément, que les Stones étaient en train de fabriquer quand Godard les filmait. Si ce n'est pas un signe du ciel, c'est au moins un éclairant hasard.

Pauvres diables

Qu'importe de savoir si One + one est un bon film. Ou une merde fumante. Et puis avec Godard, parler de "bon" ou de "mauvais" film! J'ai cru comprendre qu'il y avait plutôt de bons et de mauvais Godard. Mais c'est au moins un film qu'on doit recommander à tout le monde. Tout le monde: Godard freaks, fans des Stones, ennemis des Stones, à ceux qui ne savent pas ce que c'est que le rock, à ceux qui croient savoir ce que c'est que le rock, à ceux qui savent ce que c'est que le rock, aux vieux maos, au jeunes (?) maos, aux drogués repentis, aux drogués fiers de l'être, aux cinéphiles, à ceux qui aiment le cinéma, à ceux qui aiment les histoires, ceux qui savent ce que c'est qu'une histoire, que le cinéma, ceux qui croient savoir, ceux qui ne savent pas, etc., etc.

Respectueusement votre: Laurent Chalumeau. (Cinématographe n°75, février 1982)

One + one

"Rock & Roll pas mort Mister Godard" par Laurent Chalumeau.

Texte paru dans la revue Cinématographe en 1982, où il apparaît que si l'auteur s'intéresse à Godard, il n'éprouve, en revanche, pas beaucoup de "sympathie" pour ce "diable" de Mick Jagger...

Je refuse cette mission qu'on ne m'a pas confiée: commenter One + one en s'intéressant d'abord à Godard. Chacun son métier. D'une part, Godard, pour moi - vous allez dire, vous qui dégagez l'évolution et les revirements de sa filmographie -, il filme toujours de la même façon (ce qui ne veut pas dire qu'on les a tous vus quand on a vu Week-end). Mais n'empêche, vu de derrière mes Ray-Ban, tout ça se ressemble étrangement. D'une façon qui m'intéresse, qui m'émeut parfois (Sauve qui peut, le Mépris), mais qui, en général, oui, m'intéresse. Je suis fasciné par cette manière improbable et impraticable de raconter une histoire. Un peu comme si c'était la dernière avant l'apocalypse, que tout était permis et que cinq minutes avant le grand chambardement, les règles, à mes yeux sacro-saintes, de la lisibilité et de l'immédiateté, n'avaient plus cours. D'autre part, il suffit que je trébuche sur le pas de porte d'un cinoche de banlieue qui rejoue A bout portant ou Paradise alley pour que se volatilisent en un grand éclat de rire toutes les bonnes résolutions cinéphiliques que m'avait enfoncées dans le crâne mon pote qui lit Les Cahiers à la sortie de la Chinoise. Tour-détour ne me captive qu'à la condition de pouvoir m'envoyer Magnum force dans la semaine qui suit. 'Ain't no cinéphile. 'n I don't care.
Que disions-nous? Ah oui! Que One + one n'était pas un film sur les Rolling Stones.

Le film? Le film!

Jagger, froissé, vasouillard, poisseux aux entournures, bavoche un brouillon de chanson. Keith Richard et Brian Jones écoutent. C'est le briefing avant l'attaque.  Avec un peu de bonne volonté, ceux qui savent reconnaissent "Sympathy for the devil". Ils commencent à répéter; c'est mauvais. Ils sont laids. Tout est pénible, laborieux, la chanson ne sort pas. Godard filme ça sans complaisance particulière. Sans hargne non plus. Il filme ce qu'on lui donne à filmer. Rien de plus. On coupe. Et là tout s'embrouille. D'abord une voix off commence à réciter une sorte de politique-porno supervisé par un Gérard de Villiers situationniste. Le script est à pisser de rire et parfois très efficace (je veux dire, on remarque ça et là deux trois escalades dans le graveleux qui valent leur pesant de scapulaires, judicieusement interrompues par des ellipses bien situées. Les textes de cul qui tiennent debout, techniquement parlant, sont assez rares pour qu'on les signale). Evidemment, tout est scandaleusement édulcoré par un sous-titrage pudibond. A moins d'être bilingue ou attentif, on ignorera jusqu'à la tombe qu'après avoir enfoncé ses doigts, "Paul VI pétrissait les muqueuses de la fille". Ou que "la fille montra sa chatte à Brejnev, elle s'écarta les lèvres, mais Leonid la prit par derrière. Il lui enfonça sa grosse matraque tout au fond". Toutes ces grossièretés sont évidemment désamorcées par la réputation des personnalités choisies. Elle déboulent comme des cheveux sur la soupe, entre un pathos Black Panther et une allusion à Che Guevara. Le spectateur n'a ni le temps ni l'envie de se sentir émoustillé. D'autant que pendant ce temps, une souris bombe sur tout ce qui lui tombe sous la main (murs, palissades, avec une prédilection pour les voitures de prix) des slogans péniblement lacaniens: "soviet-cong" "cinémarxiste", etc. Les Black Panthers bavassent. On visite une librairie spécialisée dans la para-littérature (comic book, SF, polar, revues naturistes, journaux de motos, magazines bondage, bouquin de cul). Les clients payent leurs achats en se figeant dans un simili-salut hitlérien et en giflant deux militants hirsutes, sanguinolents et enchaînés qui répondent aux mandales par des slogans convenus. De temps en temps, on en revient aux Stones, qui travaillent dur, eux. Petit à petit, la chanson se met en place. Peu à peu, ça devient audible. Panneau: "Under the Stones, the beach". Scène allégorique (le film n'en manque pas). La plage, la fille qui court, on tourne un film. Elle trébuche. Un type - je crois que c'est Godard himself - vient lui renverser une canette d'hémoglobine sur le bide. On la charge sur le bras d'une grue de cinéma. La grue s'élève. La fille sanglante posée sur la grue. Dans les airs. Avec un drapeau rouge et un drapeau noir qui claquent au vent. Les Stones fredonnent. Générique de fin. Vous avez remarqué comme on peut réduire la portée d'un film rien qu'en le décrivant?

Ici, on déconstruit...

Ici, tout le monde morfle. Les Stones, d'abord. A l'évidence, ce sont les grands perdants de l'affaire. Jagger s'est fait avoir. Dans Godard il avait vu la suprême estampille culturelle, la caution, l'alibi, que sa vanité et sa mauvaise conscience exigeaient. Le pauvre croyait tourner une vidéo promo. Et dans ce film, les Stones sont nazes. Certes, fugitivement, Richard flamboie, Jagger assure et, tour de force, la chanson "Sympathy for the devil" serinée pendant près d'une heure quarante n'est jamais chiante - à la limite, on en redemanderait. Mais n'empêche. On est loin des feux du mythe. En studio, les Stones ont l'air d'épiciers qui empilent leurs cageots en devanture. C'est triste, c'est blafard, c'est hésitant, une répétition des Stones. Ils mettent une heure à se décider sur le choix d'un tempo, d'un beat ou d'une intonation. De vrais mômes. De toute façon, j'ai toujours préféré les Drifters.
Les Stones encaissent, mais ce ne sont pas les seuls. Les grands de ce monde - du monde de l'époque - ont tous l'air cruche, surpris par le récitant la bite à l'air en train de troncher, et pas toujours dans les règles. Tous convaincus de complicités, tous mouillés dans une vaste partouze en mondovision.
Mais le démolissage le plus jubilatoire, c'est quand même celui qui est infligé aux militants de tous bords. Ici les Black Panthers ne sont que des négros naïfs, manipulés par des idéologues stupides qui ont mal lu des livres qui ne leur étaient pas destinés. Ils exécutent des gestes inutiles, jouent aux osselets avec trois Blanches apathiques, expriment d'un ton morne le dégoût que leur inspirent les femmes noires, le désir enfiévré qui les prend en face d'une Blanche et répondent avec suffisance à des questions boursouflées.
Les militants blancs, eux, prennent, nous l'avons dit, des baffes dans la gueule. Et au détour d'un gros plan, on s'attarde sans malice sur leurs tronches de cocus mal peignés. Tirez l'échelle, on déconstruit, vous dis-je!
Les media dégustent aussi: une fille (Anne Wiazemsky) arpente une clairière, harcelée par une équipe de tournage. Le gars l'interroge. Elle s'appelle Eve - la séquence s'intitule All about Eve. Les questions s'empilent, toutes plus débiles les unes que les autres. Eve répond. Est-ce que vous pensez que la drogue est un théorème qui va jusqu'au bout de sa propre métaphore? Oui. Est-ce que vous vous sentez exploitée par une interview? Oui. Corrompus, les média. Et corrupteurs, donc! Les mauvais journaux (presse anti-révolutionnaire) avilissent au point de transformer leurs lecteurs en complices objectifs du fascisme. Je ne vais pas vous raconter comment les clients payent en saluant et en cognant. Je préciserai juste que pendant que tout ce beau monde feuillette ou prend des coups, le taulier lit à haute voix une suite de salmigondis et de pataquès politico-théoriques qu'une secrétaire prend sous la dictée. Que doit-on en penser? Mon petit doigt plein de bon sens me demande si d'ailleurs, on doit vraiment en penser quelque chose. De cette salade, de cette confusion théorique, de tous ces bouts de discours insituables et contradictoires, on ne retient finalement - car c'est tout ce qu'on peut en retenir - que le grotesque des pantins qu'on agite. Ou celui de ceux qu'on évoque. Car récapitulons: les stars piétinent, les pontes bandouillent, les bovins broutent et les martyrs débloquent. Même le rock! Un nègre coincé lit sans chaleur un texte fautif (plein de bêtises sur le blues, plein de bêtises sur le rock) mais revanchard. Et on pleure très fort: pauvre blues trahi par les méchants Blancs voleurs de musique et voleurs d'énergie. C'est pas faux, mais quand on a une vérité à dire, on tache de l'habiller en dimanche, et surtout, d'en faire quelque chose! - l'intérêt de One + one est là: les choses censées y ont une sale gueule. Et il n'y a rien à faire pour les distinguer des putasseries. A petites doses, ce genre d'amalgame peut être assez sain. "Les Beatles nous ont tous enfermés dans leur sous-marin jaune". Pauvres Beatles!

(à suivre)

vendredi 4 janvier 2013

2013




Les Intrigues de Sylvia Couski d'Adolfo Arrieta (1974). [via Filmar el exilio]

J'ai évoqué les films que j'ai le plus aimés parmi ceux qui sont sortis en 2012, mais il y a aussi tous les autres, plus anciens, que j'ai découverts ou redécouverts cette année... Scopitone, Jimmy jazz, Passage secretBuisson ardent de Laurent Perrin, Marie et le curé, Jeanne et la motoPaul de MedveczkyAmbre de Preminger, les Cloches de Sainte-Marie de McCarey, la Chinoise de Godard, le Fleuve de Renoir, Way of a gaucho de Tourneur, le Camion de Duras, Pola X de Carax, Lancelot du lac de Bressonles Derniers jours du disco de Stillman, Début d'été d'OzuBrewster McCloud d'Altman, la Gueule ouverte de Pialat, Guérillas aux Philippines de Lang, Quatre mouches de velours gris d'Argento...

Sinon j'ai commencé 2013 par deux revoyures:

Belle toujours d’Oliveira, le genre de film qui ne se met vraiment à exister qu'une fois la projection finie, quand la représentation est terminée, que le rideau est tombé (ici une table renversée), qu’il ne reste plus de la question posée par le film (Husson a-t-il parlé au mari de Sévérine?), et de sa mise en scène, qu’un geste, une rature (ici un sac oublié), qui ne soit ni une réponse ni un silence mais quelque chose d'indécidable, comme souvent chez Oliveira, tels trois points de suspension...


Cœurs de Resnais, film enneigé, jusque dans les raccords, qui loin de tout dévoiler conserve lui aussi sa part de mystère (ainsi du passé militaire de Wilson ou du drame familial d'Arditi), où, pour une fois chez Resnais, les lignes se brouillent dans une sorte d’évanescence toute mélancolique, ce qui fait que derrière l’artificialité de cette ronde des cœurs - cœurs vides ou desséchés -, anti-ophulsienne au possible, c'est le cœur du film qui bat, battement étouffé, presque lointain, mais que Resnais arrive à faire entendre en s’approchant, dans un geste quasi bergmanien, au plus près de ses acteurs.


PS. Je ne souhaite pas bonne année à la boulangerie Pichard du 15e qui se targue de faire le meilleur croissant de Paris alors qu'il est dégueulasse, idem pour la galette... (en plus c'est hypercher)