lundi 30 décembre 2013

L'hyperfilm

C’est quoi un hyperfilm? C'est un film hyperréaliste, hyperstylisé, hypermoderne. Hypermoderne au sens d'une modernité totalement déshumanisée. Déshumanisée au sens où la rencontre avec l'Autre est toujours vécue de façon traumatisante. Il y a 50 ans cette rencontre était source d'angoisse. C'était Antonioni. Angoisse du monde moderne, jusqu'à l'explosion de Zabriskie point, préfiguration de l'avenir et de sa violence. Aujourd'hui on y est, tout est hyper: hyperangoisse, hyperviolence... L'hypermodernité s'est généralisée, étirée dans tous les sens. L'hyperfilm est à la fois réticulé et déstructuré, en tous les cas: horizontal. Et si l'arrière-plan demeure antonionien, la surface, elle, se trouve lardée, trouée, éclatée... à coups de couteau, à coups de fusil, à coups de folie. A touch of sin, le dernier Jia Zhang-ke, est un hyperfilm: hyperréaliste, hyperstylisé, hypermoderne... L'empire du milieu comme empire de l'hypermodernité: exacerbée, à l'image du pays; démultipliée, à l'échelle du pays. Empire fracturé: d'un côté les nantis (une petite poignée), tous corrompus; de l'autre, les démunis (la grande masse), exploités, humiliés, condamnés à subir les pires vexations, à les supporter en silence, à moins de se révolter, de plonger dans le crime, ou de se tuer tout simplement. Oui mais non... ce que nous offre Jia Zhang-ke n'est pas un regard neutre d'observateur, c'est un regard hypermoderne sur l'hypermodernité: regard "twiterrisé" (en Chine on dit "weiboïsé" mais c'est pareil), largement fondé sur la fait-diversification de l'histoire, ce qui ne peut qu'amplifier cette impression de violence à croissance exponentielle que connaîtrait aujourd'hui la Chine. Si JZK s'est toujours attaché à pointer les effets pervers du changement économique chinois, ce qu'il dit/montre ici c'est que le phénomène aurait atteint une telle extrémité qu'il ne pourrait engendrer que violence, une violence qui se propagerait à tous les niveaux, comme un virus, susceptible d'éclater chez n'importe qui, à n'importe quel moment. Mouais... pas très convaincant comme propos. Non seulement parce que JZK semble pour le coup justifier cette violence, sous prétexte que ceux qui y recourent sont des victimes, mais surtout parce qu'il met sur le même plan des gestes de folie meurtrière (histoire 1 et 3) ou de désespoir (histoire 4) et des actes criminels commis de sang froid par un personnage manifestement psychopathe (histoire 2). Il y a là quelque chose d'un peu malsain, à l'image de cette apparition inattendue de JZK sous les traits d'un néo-riche, genre mafieux, achetant en direct - en même temps qu'il rend visite aux filles d'un bordel de luxe - un tableau de maître apparemment très côté. En prenant le spectateur à témoin, Jia Zhang-ke reprend en quelque sorte le dispositif qui clôturait son premier film (peut-être son meilleur), Xiao Wu, artisan pickpocket, sauf qu'ici, en se mettant lui-même en scène, qui plus est, en se rangeant du côté des parvenus, il nous interroge sans qu'on sache très bien à quoi s'en tenir (le fait qu'une critique du Monde ait trouvé la scène "désopilante" - ce qui laisse rêveur - montre toute la difficulté qu'il y a à interpréter la scène). Pour ma part, j'y verrais un écho à la position paradoxale dont jouit aujourd'hui Jia Zhang-ke. D'abord chez lui, où il représente l'exemple même de l'intellectuel engagé, qui dénonce les dysfonctionnements d'un système (ses films sont tous interdits en Chine, ce qui finalement entretient son image d'artiste dérangeant, il suffit que ces films existent), mais d'un système dont il fait partie malgré tout (il a créé sa propre société de production, fait de la pub pour des montres de luxe, Hublot je crois, et ce qu'il dénonce, répétons-le, c'est moins le capitalisme à la chinoise que tous ces pourris qui, à l'échelon local, s'enrichissent sur le dos des autres); et puis chez nous, dans la mesure où, ses films n'étant pratiquement pas vus là-bas, le spectateur qui se trouve ainsi interpellé, c'est peut-être moins le spectateur chinois que le spectateur occidental, spectateur privilégié à qui JZK semble dire, de façon très cynique, l'économie de marché a fait de nous des monstres...
Comment faire alors avec la violence. Comment l'intégrer à un film qui permette à la fois d'en rendre compte (l'aspect documentaire) et de s'en libérer (la part fictionnelle). Pour Jia Zhang-ke, ça relève de la poétique (ainsi le bestiaire du film, du cheval battu au serpent qui traverse la route, en passant par les buffles dans le camion, l'animalité tranquille comparée à la sauvagerie des hommes - le suicide des animaux y est même évoqué -, ce que le film offre de plus beau), ça relève surtout de l'esthétique. C'est toute la force (théorique) mais aussi la limite de l'hyperfilm. Le regard extérieur, documentaire, tend à se noyer dans une sorte de bulle stylistique, sinon esthétisante. C'était le cas des derniers JZK. C'est le cas ici... et ce dès les premiers plans: une camionnette renversée, des centaines de tomates sur la route, un homme à côté, assis sur sa moto, qui, impassible, joue avec une des tomates, on se croirait dans un western de Sergio Leone. Pour autant, de ce formalisme évident - l'hyperfilm convoque l'hyperforme -, quelque chose se dégage, on espère le grand film, ici le mariage entre film d'auteur et film de genre. On espère... et finalement on déchante. Si les quatre histoires ainsi juxtaposées - étalant le film comme on déroule une peinture sur rouleaux, dixit JZK, support (en même temps que caution culturelle) sur lequel vient se greffer la violence, tous ces éclats écarlates empruntés au western, au polar ou au film de sabre traditionnel - fonctionnent à la manière de ce qu'on peut lire sur les réseaux sociaux, elles ne fictionnent pas véritablement, en tous les cas pas suffisamment pour faire de l'hyperviolence autre chose qu'une copie, brillante mais convenue, de ce qu'on peut voir ailleurs, dans le cinéma américain ou asiatique. Les personnages ne sont que des figures, pas très incarnées, auxquelles il est difficile de s'attacher, conférant aux accès de violence un côté plaqué assez désagréable, voire détestable (le réalisme du suicide dans la dernière histoire, faussement bressonnienne). On sauvera quand même l'épisode avec Zhao Tao, dont on aurait aimé qu'il constitue la totalité du film, de par son sujet, évoquant les premiers JZK, et parce que la violence finale, chorégraphique, y est traitée de manière quasi abstraite et donc moins complaisante (pour le coup le moment où Zhao Tao est frappée à coups de billets par un client qui la prend pour une pute, dans une chambre dont le papier peint - qui est celui du générique - rappelle que la loi du marché c'est la loi de la jungle, se révèle beaucoup plus fort en termes de violence et d'émotion que lorsqu'elle se venge ensuite avec son couteau à fruit).
Où il apparaît finalement que le principe d'hybridation ne sied pas tellement au cinéma de Jia Zhang-ke. Certes mélanger Antonioni et Tarantino, c'est détonnant, ça donne une sorte d'hyperfilm à la Tarantonioni (hé hé...), mais bon, ce n'est pas non plus très passionnant, c'est surtout trop ambigu. On reste loin, là encore, du grand film annoncé un peu partout, par une critique visiblement atteinte de "chef-d'œuvrite" aiguë, un mal qui tend à devenir chronique. 

6 commentaires:

zigomar a dit…

hyper beau texte, ça vous réussit d'écrire sur un smartphone, vous devriez continuer ! ;-)

Buster a dit…

Hé hé… merci, cela dit le smartphone ne m’a pas servi beaucoup, juste à écrire la conclusion (6 lignes).

Anonyme a dit…

Le vrai chef-d'oeuvre c'est "A Touch of Zen" de King Hu.

Buster a dit…

On est d'accord.

(étant entendu que les deux films n'ont strictement rien en commun)

Anonyme a dit…

Mais se venge-t-elle avec son couteau à fruit ou bien s'agit-il d'une séquence de rêve ? (juste avant, elle s'assoupit devant la télévision qui diffuse Green Snake de Tsui Hark) vous me direz que ça revient au même...

Buster a dit…

Je ne me souviens plus, mais c'est vrai que la séquence fait très onirique, c'est pour ça qu'elle passe mieux.