lundi 25 novembre 2013

Vénus au miroir

Mars distribution et Vénus à la fourrure, le ton est donné dès le générique: dialectique maître-esclave, guerre des sexes, sadomasochisme, polanskisme (cf. entre autres la ressemblance que tout le monde a notée entre Amalric et le Polanski des années 70)... OK, tout ça est dans le film (mais comme on dit d'un cahier des charges), un film qui est l'adaptation d'une pièce de Broadway (signée David Ives), laquelle, à travers l'affrontement entre un metteur en scène, adaptant, lui, le roman de Sacher-Masoch, La Vénus à la fourrure, et l'actrice qui tient le rôle de Wanda/Vénus, se révèle être une lecture critique dudit roman, lecture qui n'a rien en soit de novateur puisqu'il est admis depuis longtemps que le texte de Sacher-Masoch (ce cher maso) ne serait en fait qu'un apologue sexiste, justifiant, à travers cette valorisation du masochisme, la domination de la femme par l'homme - c'est lui qui lui impose son fantasme d'être battu et humilié -, une interprétation féministe, mise en avant dans la pièce par l'actrice elle-même et à laquelle s'oppose évidemment le metteur en scène (qui est aussi l'adaptateur du texte). La Vénus à la fourrure, version Ives-Polanski, voit ainsi le rapport de forces s'inverser progressivement, soit la revanche de la femme (une blonde en l'occurrence), jusqu'au finale, triomphant, où elle prend littéralement le pouvoir. Cela dit, est-ce vraiment le sujet du film?
D'abord il y a le principe de la mise en abyme. Dans le roman de Sacher-Masoch (que je n'ai jamais lu, mais Polanski non plus, à l'en croire), cela correspond aux "Confessions d'un suprasensuel", roman dans le roman, le manuscrit que remet au narrateur le personnage de Séverin (le héros) et qui constitue l'essentiel du récit. Ici le narrateur est devenu l'adaptateur, qui fait de La Vénus à la fourrure un roman dans un roman inclus dans une pièce, elle-même incluse dans un film. D'aucuns y verront un dispositif de recouvrement, camouflant ironiquement une sorte d'autoportrait, Polanski himself, quant à son rapport aux femmes et au monde, sauf que cela n'a strictement aucun intérêt. D'autant que cette mise en abyme, ainsi démultipliée, tend à noyer le discours du film - discours à la base lourdement psychanalytique -, le rendant pour le coup parfaitement anecdotique. Polanski ne s'intéresse pas plus au texte de Sacher-Masoch qu'à sa dimension sexiste. Vouloir s'y accrocher, chercher à le décortiquer, est aussi dérisoire que, disons, goûter religieusement les pensées d'un Michel Onfray. On s'en fout. Le plaisir que procure le film n'est pas là. Parce qu'il y a un plaisir énorme ici, et pas du tout coupable. Plaisir situé bien sûr dans la confrontation entre Matthieu Amalric et Emmanuelle Seigner, une confrontation qui non seulement échappe au classique duel d'égo entre acteurs chevronnés, chacun cabotinant dans son coin, mais surtout dépasse largement le fait que l'un soit le sosie de... et l'autre la femme de... Plaisir du jeu, indéniable et communicatif, si fort qu'on en oublie le côté kitsch et boulevardier de l'ensemble. Cela dit, le film n'est-il que cela?, une partie de plaisir, une vaste blague (le film débute comme ça d'ailleurs: "toc toc"...).
Il y a le jeu. Il y a aussi les semblants. Mieux: le jeu des semblants, qui ne se limitent pas aux seuls simulacres. Ce qui fait finalement la grande réussite du film, c'est, outre le jeu des acteurs, ce côté madré, renard, chez Polanski qui le voit déplacer en douce les enjeux d'un film, jusqu'à prendre le contre-pied de ce que le film semble avancer, mouvement d'autant plus retors que le scénario est déjà émaillé de nombreuses chausse-trappes. Ainsi du masochisme qui s'étale, comme une peau de loutre, tout au long du film, se cristallisant dans l'inévitable scène primitive, genre "un enfant est battu" - Amalric à l'âge de 5 ans, allongé sur la zibeline tartare du Kazakhstan de sa terrible tata, laquelle le flagelle avec une verge de bouleau -, douleur voluptueuse et point de départ, on le sait depuis Freud, de toutes les perversions sexuelles. Seulement voilà, pendant que le spectateur se repaît de ces œillades scénaristiques, au demeurant fort drôles, qu'il se délecte de toutes les situations possibles que le film s'amuse à décliner, sur le thème dominant/dominé, actif/passif... (inversion des rôles incluse), une autre voix s'élève, longtemps discrète, avant d'éclater dans le finale, étonnant finale dionysiaque, inspiré des Bacchantes d'Euripide, qui oblige à reconsidérer le film, à se demander si, plus que le fantasme masochiste (dont Polanski n'a cure, je l'ai déjà dit), le vrai sujet de la Vénus en fourrure ne serait pas en fin de compte le délire féminin, expliquant beaucoup mieux le personnage de Vanda, incarné par Seigner, à la fois païenne et déesse (pendant féminin de Dionysos), débarquée du RER et descendue de l'Olympe, empruntant tous les masques, de la greluche en cuir SM à la Thébaine dansant nue avec sa fourrure, se glissant aussi bien dans la peau de Wanda que dans celle d'une sphynge omnisciente, aux allures de psy, ou celle encore d'une femme fatale...
Qu'en est-il alors de ce pauvre Amalric, image même de l'intellectuel pédant et vite dépassé? Il y a quelque chose de faustien dans le film (Faust est d'ailleurs évoqué au début), qui ferait également du personnage joué par Seigner une sorte d'esprit démoniaque, méphistophélique, réglant la lumière à sa guise,  à la seule différence que le pacte ici n'est pas rompu, Amalric finissant en victime (expiatoire?) de l'éternel féminin, certes déguisé en femme, ce qu'il désirait depuis le départ (cf. son œil gourmand lorsqu'il invite Seigner à lui mettre les escarpins rouges - il convoitait déjà les cuissardes noires), mais aussitôt puni, d'abord promené comme un chien puis attaché à un cactus géant en forme de phallus (loin de sa "moitié", Marie-Cécile, et de son labrador, nommé Derrida) - OK, ce n'est pas très léger -, avant la danse finale qui serait alors celle d'un sabbat. Finale "ambivalent" dirait Seigner, "ambigu" corrigerait Amalric, moi j'ai envie de dire "délirant", au sens où le délire féminin serait plus fort que le fantasme masochiste, mais bon, allez savoir avec ce diable de Polanski... Ce qui est sûr c'est qu'il faut passer par là pour voir enfin, lors du générique de fin, les "vraies" Vénus, celles, idéalisées, narcissiques, dites au miroir, telle la Vénus du Titien (dont une reproduction orne le salon de Séverin dans le roman de Sacher-Masoch), mais aussi les autres Vénus au miroir, celles de Velázquez, Véronèse, Rubens, et, plus généralement, toutes les Vénus, peintes par Botticelli, Giorgione, Titien (encore), Allori, Poussin, Rembrandt, Cabanel, etc., ainsi reléguées hors du film (de la diégèse dirait Amalric, enfin le personnage qu'il incarne)... Et le miroir aussi? Ah non, lui, il est bien dans le film, occupant tout l'espace.

13 commentaires:

Anonyme a dit…

boff

Dr orlof a dit…

J'aime bien votre analyse même si je suis plus mitigé que vous sur le film. Je trouve que Polanski n'échappe pas totalement au "discours sociologique" qu'il entend dépasser et que son théâtre de boulevard est parfois lourd (les premières scènes m'ont semblé particulièrement ratées).
En revanche, il y a aussi de beaux moments et, comme vous, je trouve le finale admirable. Enfin on retrouve ce côté onirique et "tordu" que l'on aime chez Polanski.

Buster a dit…

C’est vrai qu’il demeure du sociologique dans le film qui est celui de la pièce de théâtre. Ce que je voulais dire dans mon texte c’est que ce qui intéresse Polanski c’est moins le masochisme que l’image de la femme chez Sacher-Masoch, image d’une femme multiple, qu’elle soit vulgaire ou délicate, idiote ou subtile, tyrannique ou docile, correspondant aux différents "rôles" que tient Seigner dans le film, qui dépasse finalement l’image idéalisée de Vénus, celle des peintres, vue dans le générique de fin... Le début laisse craindre le pire en effet, Seigner surjoue la vulgarité, et quand Amalric se met à imiter Elie Semoun on se demande dans quoi on est embarqué… beaucoup ont bloqué à cause de ça, mais après-coup, outre les ruptures de ton que cela crée, je crois cette outrance justifiée, quand bien même elle ne fonctionne pas toujours parfaitement, on nage dans le grotesque, le carnavalesque (au sens de Bakhtine), marqué par la caricature, les renversements de positions (homme/femme, maître/esclave…), les identités incertaines, les déguisements, les jeux, le mélange des genres, la folie… moi j’adore.

Anonyme a dit…

Bof

Buster a dit…

Bof? bof... je préférais "boff".

pierre murat a dit…

beau fff ...

Buster a dit…

Oups... je viens de supprimer par mégarde le commentaire précédent qui parlait du Polanski, du Top 2013 des Cahiers et de Guiraudie, désolé l'anonyme.

Anonyme a dit…

On s'en tape du top des Cahiers !

Buster a dit…

:-)

Emily Barnett a dit…

Je me répète mais avec ce film on est dans une pure représentation ultraréductrice de la femme, qui serait censée être d'aujourd'hui ou ultracontemporaine... moi j'adore la vulgarité au cinéma, j'adore ses multiples représentations, mais là je trouve qu'elle est vraiment pataude, vraiment neuneue, et pas du tout convaincante... et j'entends dire, un tout petit peu bruissé, doucement autour de moi, le fait que ce film serait plus ou moins un manifeste féministe, une charge contre les intellectuels, la rigidité, bon... et moi j'ai plutôt l'impression inverse qu'on est en plein dans un film riposte, d'un cinéaste qui s'est vu stigmatisé en délinquant sexuel, et qui a eu besoin de faire un film ou le portrait d'un metteur en scène, d'un artiste, qui est piégé à la fois par une femme et par un système qui serait le monde et le milieu du spectacle.

Anonyme a dit…

Je n'ai pas compris. La bande-annonce annonce un film misogyne, Polanski le contraire en interview. Mais cet homme-là vit-il avec des clichés dans la tête?

Buster a dit…

C’est pourquoi il faut voir le film et ne s’occuper ni de la bande-annonce ni des déclarations de Polanski. Le personnage que joue Amalric est misogyne et Polanski l’est certainement aussi, mais son film cultive l’ambiguïté, disons qu’il est faussement féministe, à l’image du roman où Sacher-Masoch annonce à la fin:

"C’est que la nature de la femme et le rôle que l’homme lui donne actuellement font d’elle son ennemie : elle ne peut être que son esclave ou son tyran, mais jamais sa compagne. C’est seulement lorsqu’elle lui sera égale en droits, quand elle le vaudra par l’éducation et le travail, qu’elle pourra le devenir. Être le marteau ou l’enclume, nous n’avons pas d’autre choix aujourd’hui."

Pour autant, ça ne condamne pas le film… le fake d’Emily Barnett parle de représentation ultraréductrice de la femme, mais son interprétation du film est tout aussi réductrice, c’est appliquer au film de Polanski ce que dit déjà Vanda à propos du texte de Sacher-Masoch, ça ne mène pas loin, comme le fait de ne voir dans le film qu’une riposte de Polanski à son image ternie. Je ne dis pas que c’est faux, ça intervient forcément, à divers niveaux, mais pour moi c’est secondaire, en tous les cas ça n’a rien à voir avec Carnage, le précédent Polanski, qui lui affichait ouvertement sa haine du politiquement correct, surtout celui qui sévit aux USA, au point d’ailleurs que Polanski avait transposé la pièce de Reza de Paris à New York, alors que là c’est l’inverse, on est passé de New York à Paris, comme si la Vénus à la fourrure avait été réalisé contre Carnage, trop manifestement misogyne (même si les hommes n’étaient pas épargnés). Il faudrait d’ailleurs, plutôt que de rabâcher les mêmes clichés sur Polanski, comparer les deux films, expliquer justement pourquoi l’un est raté et l’autre réussi. La misogynie n’est pas un critère négatif en soi, il existe de grands films misogynes (pensez Lang, Preminger, Guitry…), par contre les films qui se complaisent dans la misogynie (et c’était le cas de Carnage), eux, sont toujours médiocres.

cécile desflots a dit…

Borges à fait caca dans sa culotte? "il faut distinguer dans la divisions du pois de l'image idéologisés l'environnement du partage et l' espace de l'échange (ce qu'a très bien montré Kracauer mais en inversant une demonstration qu'aurait pu faire Lúkacs s'il avait mieux compris que les srtructures de la reprénsation ne sont pas expliquée par le renversément de Feuerbach quand il parle de l'aliénation qui se réifie elle-même dans ses opposés, ce qu'a très bien vu par contre Fanon quand il dénonce la réification de l'identité dans la bourgeoisie avant la 5è internationale ,interpretation nulle de George Poulets par contre)"
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