samedi 9 novembre 2013

Le doux parfum d'Haewon

Haewon est certainement le plus épuré des films de Hong Sang-soo, si épuré qu'on l'imaginerait réalisé dans 20 ou 25 ans par un HSS en fin de carrière, simplifiant à l'extrême ses petites histoires écrites au jour le jourau gré de l'inspiration (et de la météo), avec les mêmes types de personnages (professeurs, étudiants, cinéastes, écrivains...), l'homme toujours un peu lâche et la femme égarée (comment on dit "il n'y a pas de rapport sexuel" en coréen?), les mêmes scènes de soûleries, où l'on exprime le fond - vaporeux - de sa pensée, au contraire des scènes de coucheries, plus rares avec le temps (si on boit toujours autant chez HSS - normal, le soju a une fonction sociale là-bas -, on y baise de moins en moins), les mêmes scènes de dialogues, filmées de profil, sans champ/contrechamp, avec ces drôles de zooms, comme si la caméra cherchait subitement à lire les pensées d'un personnage, ou simplement ses émotions, la même petite musique pianotée (signée Jeong Yong-jin)... Sauf que Hong ne tourne pas dans l'ordre et que ce qui aurait pu être son "dernier film", ou à défaut un beau film de vieux, eh bien, il nous le livre aujourd'hui.
Haewon et les hommes. Le titre français, renoirien (suggéré par Olivier Père), n'est pas très heureux. Il fait écho à la seconde partie du film, qui est la plus hongienne, occultant ce que le titre original, Nobody's daughter Haewon, "Haewon, fille de personne", titre matarazzien (mais l'analogie s'arrête là, nul mélodrame ici), évoquait de nouveau chez HSS, à savoir la relation fille-mère, thème de la première partie. C'est d'autant moins heureux que cette seconde partie n'existe qu'à travers la première (c'est le départ de la mère qui provoque les retrouvailles entre Haewon et son ancien amant), au point que c'est tout le film qui est à placer sous le signe de la relation parentale, non seulement à la mère mais également au père.
Résumons. Haewon est une jeune fille du genre dormeuse, qui s'endort régulièrement sur un coin de table, au café ou à la bibliothèque, et se met à rêver:
- d'abord de Jane Birkin (c'est l'ouverture du film), image même d'une "mère rêvée" - d'autant que Haewon ressemblerait à sa fille Charlotte (ah bon?) -, en attendant de retrouver sa vraie mère qu'elle n'a pas vue depuis longtemps et avec laquelle elle doit passer la journée, une dernière journée ensemble, la mère ayant décider de quitter (définitivement) la Corée pour le Canada. HSS filme admirablement la distance qui dorénavant sépare les deux femmes, la mère découvrant non sans étonnement à quel point sa fille a grandi, à quel point elle est devenue une belle personne (si belle qu'elle pourrait concourir pour Miss Corée!), lui rappelant surtout qu'elle doit vivre selon ses désirs, contrairement à elle dont la vie semble avoir été un ratage côté conjugal (Haewon serait métisse, aux dires d'une de ses copines étudiantes, ce qui laisse supposer que le père, tout aussi absent, est un Occidental, probablement anglo-saxon);
- puis à différentes figures paternelles (la seconde partie), figures réactivées par le départ de la mère et la relation renouée avec l'ex-amant (un cinéaste-enseignant évidemment) devenu père entre-temps. A l'image idéalisée de la mère, lors du première rêve, répond une double image du père dans le second (le père œdipien - le professeur qui vit aux Etats-Unis et qu'Haewon se verrait bien épouser - et le bon petit père, le pépère, symbolisé par le vieil homme à la doudoune verte), image à confronter à celle, immature, que renvoie l'amant (personnage dépressif donc pleurnichard - comme beaucoup de personnages masculins chez Hong, depuis Conte de cinéma, son film-charnière dans lequel il recourait pour la première fois à la voix off et au zoom avant - et en même temps pathétique dans ses tentatives pour dissimuler une liaison connue de tous), sans qu'on sache très bien ce qu'il y a de rêvé et de réel dans cette partie du film, étant donné qu'on ne voit jamais Haewon se réveiller (c'est que le rêve ici est, disons, plus proche de Jung et Jouvet que de Freud, moins "la voie royale qui mène à l'inconscient" qu'un mix fait d'archétypes et de résidus diurnes). A la fin, une voix off nous dit que lorsqu'elle s'est réveillée, Haewon s'est souvenue qu'elle avait rêvé du vieil homme, ce qui ne veut pas dire qu'elle n'a pas rêvé le reste...
Dormir c'est mourir un peu. Même vivre c'est mourir, rappelle la mère, chaque jour qui passe rapprochant un peu plus de la mort. Lorsqu'elle s'endort pour la seconde fois (à la bibliothèque), Haewon a près d'elle, sur la table, le livre de Norbert Elias, The loneliness of dying. On peut y voir un écho au personnage du vieil homme qui traverse, en solitaire, la seconde partie du film (le vieillissement comme processus de désocialisation), mais aussi à la notion éliasienne d'individualisation (applicable aujourd'hui à toutes les sociétés modernes, même non-occidentales), à travers notamment le rapport particulier qui existe entre Haewon et les autres étudiants: assimilée à une étrangère, issue d'une famille riche, sortant en cachette avec son professeur, elle se trouve isolée du groupe, ce qui ne peut que renforcer son sentiment de solitude, l'impression qu'elle est seule pour affronter le monde (d'où son refuge dans les rêves), comme si la société, dont elle dépend malgré tout, l'empêchait de vivre véritablement sa vie.
Avec Haewon, et son chromatisme godardien - du rouge au bleu, du pull rouge d'Haewon à sa chemise bleue, en passant par le rouge/bleu d'un pull en V sur un T-shirt -, où se mêlent le nu et le massif, à l'image du parc Sajik de la première partie, à la fois nu et massif avec ses statues trop grandes (comme Haewon), et du fort Namhan de la seconde partie, à la fois massif et nu avec ses drapeaux déchirés par le vent (comme l'amour), qui interroge la mort, via le départ d'une mère, la solitude d'une jeune fille (égale à celle des aînés, cf. la très belle scène où le vieil homme donne à boire à Haewon) et l'impossibilité de l'amour, à l'instar du 2e mouvement de la 7e symphonie de Beethoven (qui scandait déjà Night and day), et son allure de marche funèbre, entendu ici sur un vieux magnéto au son dégueulasse, avec Haewon donc, Hong Sang-soo nous livre un de ses films les plus pessimistes, mais aussi un de ses plus beaux, et peut-être le plus émouvant, l'émotion étant d'autant plus forte que l'humour n'y est pas exclu. Ainsi lorsque l'amant dit à Haewon sur un ton plaintif: "Le bébé me téléphone sans arrêt.", qu'elle s'en étonne: "Le bébé peut téléphoner?" et qu'il lui répond, avec le plus grand sérieux: "Non, sa mère le fait pour lui." Merveilleux.

20 commentaires:

Murielle Joudet a dit…

J'ai pu voir le dernier HSS, "Our Sunhi" (Notre Sunhi) au Festival du cinéma coréen (chaque année on y choppe le dernier des derniers HSS, c'est un peu une tradition. Bon ce n'est pas parce qu'il est encore invisible que je vais en rajouter mais c'est un très grand HSS. Encore l'histoire de trois hommes cherchant à percer le mystère d'une jeune fille (depuis quelques films les hommes sont des rêves pour les femmes et inversement). C'est très drôle, très triste, et je n'avais jamais vu un tel degré de maîtrise du plan et de sa durée chez HSS - il n'y a pas encore de date de sortie. On en reparlera mais le film me confirme qu'il est l'un de nos plus grands réalisateurs actuels - je ne lui connais que de rares et douces fausses notes.

Je suis d'accord avec vous pour Haewon, notamment pour le titre original essentiel pour comprendre le film (ce n'est pas la première fois que ça arrive, mais je crois qu'on prend HSS pour un réalisateur chez qui il n'y a rien à comprendre, un peu comme si ses films étaient noyés dans l'alcool, erraient narrativement et qu'il fallait se laisser porter par l'atmosphère. Alors qu'il n'y a rien de plus maîtrisé moralement, ou disons que c'est la morale vue depuis une sorte d'amoralisme alcoolico-dépressif (Haewon, son film le plus sobre, on y boit surtout du café). La morale est chez HSS un arrière-monde qu'on évoque avec nostalgie. Par contre c'est con mais j'en faisais un titre rohmérien; la référence renoirienne m'a échappée, j'ai vu ça plus tard sur le blog d'Olivier Père.
Du coup je partage avec vous le lien de ma critique car il y a beaucoup de similitudes avec la vôtre; c'est troublant.

http://www.chronicart.com/Article/Entree/Categorie/cinema/Id/haewon_et_les_hommes-12671.sls

Cordialement.

Buster a dit…

Bonjour Murielle,

Elle est très belle votre critique, c'est vrai qu'il y a beaucoup de choses en commun, ça vient peut-être du fait qu'on avait déjà parlé du film sur ce blog, ça devait être à l'occasion de l'avant-première, je me souviens qu'on y évoquait la question du titre, Renoir, la chanson de Jeanne Moreau, mais aussi Elias et La solitude des mourants...
Sinon je suis moi aussi très fan d'HSS, j'aime quasiment tous ses films (seule réserve, Night and day). Entièrement d'accord sur la fausse image d'un cinéma noyé dans l'alcool, tout est parfaitement maîtrisé chez HSS, même si c'est souvent à la seconde vision que tout se précise...

Anonyme a dit…

ah merde me suis trompé,je suis sur un site de rencontre en ligne...

c jérome

Buster a dit…

:-)

Anonyme a dit…

c jérome mom... hic!

Isabelle Lacan a dit…

"le ballournatique, si je me souviens un peu de son texte, parle d'aphanisis à son propos, montrant une fois de plus les limites de son lacanisme, et de sa capacité à regarder, écoute, ce qu'il a devant les yeux"...
t'as compris Buster, t'es pas assez Lacanien pour pouvoir parler de cinéma, alors tu retournes jouer au docteur avec la Joudet et tu parles plus de cinéma, le cinéma en France et en Belgique c'est Borges le flicard!

Buster a dit…

C'est quoi encore ces conneries?

Geeke a dit…

la réf à Patrice Leconte de votre titre, il fallait l'oser !

Buster a dit…

Oui j’ai honte...

c’est à cause du titre original, Fille de personne, qui m’a fait penser à Matarazzo donc à Yvonne Sanson, Yvonne/Heawon... et à l’arrivée ce jeu de mots (laid, lecontesque) pour le titre du billet, c’est d'ailleurs pour ça que j’ai rajouté "doux" au dernier moment, espérant qu’on n’y ferait pas attention. Bon bah c’est raté :-D

Anonyme a dit…

A propos de lecontisme, vous êtes allé voir le dernier Tavernier ?

Anonyme a dit…

MJ: "je crois qu'on prend HSS pour un réalisateur chez qui il n'y a rien à comprendre, un peu comme si ses films étaient noyés dans l'alcool, erraient narrativement et qu'il fallait se laisser porter par l'atmosphère"

exemple la critique de Gester dans libé :
http://next.liberation.fr/cinema/2013/10/15/coree-magique_939732

Buster a dit…

Pas vu Quai d’Orsay, mais Ciment n’a mis que deux étoiles, c’est peut-être pas si mal :-)

Gazeuse la critique de Gester (j’ai rien compris)

Anonyme a dit…

Dis papa Buster, c'est quoi l'aphanisis?

Buster a dit…

Tsss... demande à tonton Borges, il va te faire un beau dessin.

Arnaud (Nîmes) a dit…

Pour le titre de votre billet, il y a une pincée de Civeyrac aussi...

Allez, on vous pardonne ! :-D

Anonyme a dit…

Oh non papa Buster, pas tonton Borges, il est pas drôle!

Buster a dit…

Mais si, il est très drôle Borges Clownet :-)

Merci Arnaud, Civeyrac c'est mieux que Leconte.

tendu comme un string a dit…

"Civeyrac c'est mieux que Leconte."

Hum, pas sûr.

Buster a dit…

Civeyrac m'était (le)conté...

Anonyme a dit…

http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=k5VirlMMOgE

sur les spectres HS-s sent le gaz : curieux, non ?