lundi 14 octobre 2013

Les yeux, la bouche

L'avide Adèle.

Vu la Vie d’Adèle de Kechiche. Un vrai film d’affamé, un film vorace. Ouverture du chapitre 1: Adèle, dans la rue, avance vers nous. Fin du chapitre 2: Adèle, dans la rue, s'éloigne de nous. Entre les deux, près de trois heures où l'on reste collé au personnage, scotché diront ceux qui aiment, englué diront les autres. Empathie, identification... et surtout empâtification: la Vie d'Adèle est un film omnivore. On y mange de tout et n'importe quoi: un sandwich grec, des  spaghettis bolognaise, des huîtres, des larmes, de la sueur, un peu de morve... mais aussi La vie de Marianne de Marivaux, Sartre et l'existentialisme, Schiele vs. Klimt, le Journal d'une fille perdue de Pabst... les rapports de classes, la vie lycéenne, l'école maternelle, le monde de la peinture... et bien sûr le cul, celui d'Adèle, celui d'Emma (Léa Seydoux en artiste butch aux cheveux bleus), le nez de l'une dans le cul de l'autre, bouffé avec délice, jusqu'à l'orgasme... ah oui, au fait, on y parle aussi de Tirésias et de la jouissance féminine. C'est horrible. Le théâtre des sentiments, c'est déjà pas facile à avaler, en scope c'est encore plus dur, alors si en plus c'est en gros plan, vous imaginez...
Pour que tout ça entre, il faut une bouche. La Vie d'Adèle est donc aussi un film-bouche. Une bouche, celle d'Adèle, en forme d'accent circonflexe. Toujours ouverte, prête à avaler. L'oralité chez Kechiche ce n'est pas nouveau, mais là c'est le grand jeu: suçotement, incorporation, morsure, dévoration... A ce niveau, la Vie d'Adèle est un film régressif. Je passe sur l'aspect didactique, toujours très besogneux chez Kechiche, pour ne m'occuper que de la forme, qui prend ici des allures proprement monstrueuses. Kechiche est tellement affairé à traquer le moindre signe d'émotion sur le visage de ses actrices, surtout celui d'Adèle, qu'il en oublie le reste, peut-être piégé par l'extraordinaire disponibilité de la jeune Exarchopoulos qui lui permet d'obtenir tout ce qu'il recherche/désire - la générosité du film vient de l'actrice pas du metteur en scène. Bref, le naturalisme à son comble. Loin de Pialat évidemment (Pialat était peintre et savait à quelle distance placer son sujet), mais aussi de Cassavetes (Cassavetes n'était pas peintre mais filmait si près les corps que ça en devenait presque abstrait, lyriquement abstrait). Le regard de Kechiche n'a rien de pictural. Si son film est le portrait d'une jeune fille découvrant l'amour (en même temps que son homosexualité) et le vivant - avec toute l'intensité que cela suppose pour Kechiche - jusqu'à son terme, c'est le portrait au sens large, celui de la représentation, au sens publique du mot: le spectacle (Kechiche vient du théâtre), on pourrait même parler d'art vivant, où prime la relation avec le public, le rapport regardant/regardé, un art fondé sur l'action: l'action du metteur en scène et la réaction du public, ici sommé de s'identifier au personnage d'Adèle, en lui collant littéralement son visage (celui de l'actrice) sous les yeux.
D'où la monstruosité, qui touche à l'impossibilité de trouver la bonne distance. Un plan illustre parfaitement cette monstruosité, celui où l'on voit Emma, peintre au demeurant médiocre (et que Kechiche rend trop facilement antipathique), faire le "portrait" d'Adèle, allongée nue sur un divan. La position évoque l'Olympia de Manet, sauf qu'Adèle a les cuisses ouvertes, ce qui renvoie à l'Origine du monde de Courbet (il n'y manque que les poils)... Si le visage et le haut du corps convoquent le plan d'ensemble, le bas, lui, appelle le gros plan. La monstruosité, esthétiquement parlant, vient de cette juxtaposition des deux types de plans. Comme si Kechiche ne pouvait se contenter du plan large ou simplement rapproché (les scènes les plus réussies du film, scènes de rue ou de fête, sont justement en plans rapprochés), qu'il lui fallait s'approcher encore plus près (même si, dans le cas présent, et paradoxalement, le gros plan est vu de loin), croyant par là, en faisant durer les scènes, atteindre une quelconque vérité (quête naturaliste), alors que la bonne obscénité - telle qu'on la trouve chez Pialat ou encore Stroheim - consiste, à force de regarder, à travers le forçage du regard, à inverser le mouvement (c'est ce qui est regardé qui finit par sortir du plan et se rapprocher de celui qui regarde), pour faire émerger non pas la vérité mais cette part de mystère qui permet de mieux appréhender la réalité (souci réaliste).
Grémillon a écrit: "L'expression cinématographique cherche par le moyen des images et des sons le chemin qui conduit aux régions ignorées des êtres et des choses. Non par curiosité ou délectation mais pour y trouver ou y rejoindre plus exactement leur secret." Je ne sais pas si Kechiche est un curieux, au sens entomologique, scientifique, du mot, s'il est un jouisseur, au sens pervers, lacanien, du mot, ce qui est  sûr c'est que ce n'est pas un cinéaste sensualiste et encore moins un cinéaste du secret. Ce qui est sûr aussi, c'est que faire rougir les joues (et les fesses) d'une actrice, prendre le temps qu'il faut pour que la peau rougisse, ça plaît, ça plaît même beaucoup, et à tout le monde, jury de festival, critique, public. C'est que le cinéma de Kechiche est en phase avec son temps, celui où l'on s'émerveille de tout et de rien, de la Vie avec un gros V, prise sur le vif, comme d'une petite érubescence, les émotions à vif. C'est la vie, mais une vie prise très au sérieux, si sérieusement (la vie d'Abdel, le véritable artiste du film), qu'on se demande finalement si tout ça est bien vivant, du moins aussi vivant qu'on le dit. 

PS1. C'est vivant... à condition de s'en assurer. Et pour cela, rien de mieux qu'une goutte de citron (OK c'est facile, mais c'est justement pour ajouter un zest d'humour). Si ça "rougit" (la peau, les sentiments), c'est que c'est vivant, on peut l'avaler, tout avaler. Et la critique, serviette autour du cou, de s'écrier: "Aaaah que c'est bon!"

PS2. "L'huître, de la grosseur d'un galet moyen, est d'une apparence plus rugueuse, d'une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C'est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l'ouvrir: il faut alors la tenir au creux d'un torchon, se servir d'un couteau ébréché et peu franc, s'y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s'y coupent, s'y cassent les ongles: c'est un travail grossier. Les coups qu'on lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d'une sorte de halos.
A l'intérieur l'on trouve tout un monde, à boire et à manger: sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d'en dessus s'affaissent sur les cieux d'en dessous, pour ne plus former qu'une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l'odeur et à la vue, frangé d'une dentelle noirâtre sur les bords.
Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d'où l'on trouve aussitôt à s'orner." (Francis Ponge)

PS3. Adèle Exarchopoulos est vraiment formidable. C'est la "perle" du film.

48 commentaires:

Anonyme a dit…

C'est quoi ce délire?

Anonyme a dit…

les post-scriptum sont excellents

Camille a dit…

Je n'ai pas compris votre passage sur le gros plan. Dans la scène que vous citez où Adèle pose pour Emma, Kéchiche ne recourt pas au gros plan, et da'illeurs les scènes de sexe sont toutes filmées en plans assez larges, jamais en gros plans.

C'est un film que j'aime bien, mais qui a une heure de trop.

Buster a dit…

Peut-être que ce n’est pas très clair en effet. J’ai choisi cette image parce qu’elle symbolise l’opposition entre plan d’ensemble et gros plan, mais il faut la voir comme un artifice, un montage: Olympia (partie haute) / Origine du monde (partie basse), qui condenserait deux plans possibles, c’est purement théorique.

Maintenant, si en restant à distance Kechiche donne l’impression de choisir le plan d’ensemble au détriment du gros plan, comme dans les scènes de sexe, il y a peut-être une raison. Pudeur? Pas sûr. S’il n’y a pas de gros plans dans les scènes à caractère érotique c’est peut-être que Kechiche tient absolument à ce que les corps soient identifiés comme étant ceux des deux actrices, qu’on ne s’imagine pas qu’il s’agit de doublures (filmées par une seconde équipe, en gros plans voire en inserts comme dans un porno), mais au contraire qu’on soit bien sûr que c’est Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux que Kechiche (et pas un autre) est en train de filmer. L’artiste dans toute sa puissance, dans sa toute-puissance...

valzeur a dit…

Hello Buster,

Votre texte me plait bien : la vie avec un gros V, c'est ça, exactement ça ! Et vous expliquez parfaitement les raisons des plans larges dans les - horribles - scènes de sexe.
Ce que vous ne précisez qu'à demi-mot, c'est quand même que le film est difficilement supportable.
Kechiche, s'il part de Pialat, est depuis deux films sur une pente Von Trier plus que décelable : ultra-sadisation sacrificielle du féminin avec obligation pour ses rôles et actrices de faire ce qu'elles ne veulent pas (des cunnilingus hystériques avec postiches ou gober des huîtres).
Il y a quelque chose de revanchard dans son parcours qui donne un peu la nausée (ici le seul personnage regardé sans mépris ou déplaisir, à part Adèle qui doit s'en prendre plein la gueule, est son double, le comédien arabe qui lui sert des pâtes).
Pour ma part, c'est beurk !

Buster a dit…

'soir valzeur, oui le côté beurk du film je ne le développe pas trop, je ne voulais pas vous enlever les mots de la bouche, je me suis dit cette part-là du film, je laisse valzeur nous en parler. Voilà, c'est fait! :-)

valzeur a dit…

C'est quand même une très très grosse part du film, ce qui ne va pas.
Le couple ne fonctionne pas. l'environnement non plus (parents fantômes ou péteux, amies nullardes - la scène horrible d'outing à l'entrée du lycée). Caster Aurélien Recoing et lui faire dire comme seule réplique utile et audible : "Ta mère, c'est la reine des pâtes !"- moi, je dis bravo !
Une seule scène m'a vraiment intrigué : celle où Adèle reprend ses CP avec la phrase " dans la cuisine, Eliane épluche un oignon". On se rend compte qu'Adèle est une institutrice pas si concernée que ça. Elle attend les 4 minutes que le gamin écrive la phrase au tableau pour corriger une erreur criarde (l'absence de "la") en précisant que c'est une "faute d'inattention" (sous-entendu, pas bien grave). Adèle pédagogue serait-elle un peu Kechiche ou le personnage de Caroline Ducey dans Romance (une institutrice à orthographe défaillante, dixit Berléand dans mon souvenir) ? Mystère... (pas bien captivant, comme le film)

Buster a dit…

Vous êtes sûr que c’est Eliane, il me semblait que c’était maman…

En tous les cas, cette phrase m’a l’air cryptée, "dans la cuisine, maman épluche un oignon", c’est très sexuel, maman = Emma, oignon = anus, et Adèle qui pleure...

Alexis de Vanssay a dit…

Super papier, intéressant quoique qu'avec des nuances peut être un peu tirées par les cheveux comme celle sur plan rapproché/plan large, Manet vs L'origine du monde... En tout cas, ça m'a échappé, j'avais vu Manet mais pas l'Origine du monde. Bon bref, l'ensemble de votre article est très pertinent même si je suis pas tout à fait d'accord parce que j'ai trouvé le film très bon. Sur Pialat et Cassavetes : je pense que c'est bien vu. On a tendance à pacer Kechiche dans la lignée de ces 2 génies, cinéma naturaliste etc, etc, mais Kechiche en est bien loin. On voit le boulot chez Kechiche or chez Maurice, ça coule de source, à l'écran en tout cas. Dernière remarque concernant Pialat : du début jusqu'à la fin du film, j'ai pas arrêté de penser en voyant Adéle, à Sandrine Bonnaire - je confondais même visuelement les deux actrices. C'est par Adèle que Kechiche a réussi ce tour de force de ressembler un peu à Pialat. C'est toujours ça.

Christophe a dit…

je n'ai pas vu le film, ça ne m'intéresse pas, et je risque d'avoir un avis analogue au vôtre si je le vois.
Mais je trouve votre réflexion sur les plans larges des scènes de cul particulièrement, excusez-moi du terme, dégueulasse envers Kechiche (à qui on peut déjà faire assez de reproches sans avoir à extrapoler de vilains procès d'intention).
En effet, si, tel que vous le dites, le réalisateur n'avait le minimum élémentaire de pudeur, rien ne l'empêchait de s'approcher avec sa caméra sans pour autant rompre la continuité du plan. Les plans-séquences, ça existe et je gage qu'il sait s'en servir.

Buster a dit…

Mes propos n'ont rien de dégueulasse, ce sont les scènes de sexe qui sont dégueulasses. Kechiche n'est pas un cinéaste du plan-séquence et s'il reste à distance ce n'est pas pour une question de pudeur... pudeur mon cul, j'ai rarement vu des scènes aussi abjectes, aussi avilissantes pour des actrices... mais pourquoi je vous raconte ça, vous n'avez même pas vu le film!

Buster a dit…

distance toute relative, c'est quand même filmé d'assez près... mais pas trop, de sorte qu'on voit les corps et les visages.

Anonyme a dit…

Mais ma parole, vous avez détesté le film, Buster ! Pourquoi vous ne le dites pas clairement ?

Griffe a dit…

Pour rebondir sur ces questions de distance (qui à vrai dire se posent pour chaque film), qu'avez-vous pensé de Maàlich, Buster ?

Buster a dit…

Anonyme de 14:10 > ce n’est pas aussi simple, il y a des scènes que je déteste comme les scènes de repas chez les parents ou les scènes de sexe qui d’ailleurs sont aussi des scènes de bouffe, j’ai dit abjectes, le terme est peut-être un peu excessif (c’est à cause de Christophe qui m’a chauffé avec ses leçons de morale), mais peu importe, ces scènes je les trouve nulles, comme beaucoup d’autres également (le clash avec la fille homophobe, les scènes "champêtres" avec Adèle et Emma, la rupture, pas terrible non plus, etc), pour autant le film n’est pas inintéressant, c’est pour cela que j’en parle, et si j’en parle ce n’est pas pour détailler ce que j’ai détesté dans le film (ce dont tout le monde se fout) mais dire plutôt ce qui ne fonctionne pas pour moi… bref je n’aime pas le film mais il m’inspire, ce qui n’est pas le cas d’autres films récents comme par exemple Grand central ou la Bataille de Solférino, des films que j'ai détestés aussi mais sur lesquels je n’ai rien à dire de spécial.

Griffe > Maalich est un beau film en effet, très troublant, par ce côté obtus, cette façon d’aller obstinément vers l’autre, un peu brut, la force de la nuit dont on ne retient que l’essentiel, et en même temps incertain, les rencontres ne se font pas vraiment, les repères semblent mouvants, comme un bateau à la dérive...

valzeur a dit…

Je plussoie sur vous, Buster !!! Les scènes de cul sont immondes, Kechiche livre littéralement en pâture ses actrices au regard des spectateurs censés trouver ça admirable, sous prétexte que c'est une "histoire d'amour", alors que les deux miment un porno et rien d'autre. Il faudra qu'on m'explique en quoi ces scènes éclairent la relation entre Adèle et Emma... (dans la première, Adèle semble même être une routarde du sexe entre filles, alors que si je m'abuse, c'est un dépucelage lesbien qu'elle vit)
Comme vous, je crois n'avoir rien vu de plus gênant sur un écran en matière de sexe simulé-non simulé.
Enfin, tout ça est une gigantesque arnaque !

Bonne question, Griffe ! Et Maàlich, Buster ?

Buster a dit…

Plussoyez plussoyez valzeur... cela dit nous avons publié notre commentaire quasiment en même temps ce qui fait que j'ai répondu à votre question avant que vous me l'ayez posée :-)

valzeur a dit…

Oui, j'ai vu ! Et je suis bien content que vous ayez aimé Maàlich, le film qui m'a fait la plus forte impression cette année avec les deux Seidl - Foi et Amour.
Tout le monde a craché sur Seidl, sous prétexte que son regard était ignoble et complaisant, alors que c'est un antidote parfait à la Vie d'Adèle.
Dans les vingt dernières minutes de Foi, il pratique l'épuisement de ses acteurs, un peu à l'instar de Kechiche, mais ce qui en ressort, c'est une empathie finalement surprenante avec son personnage de folle de Dieu frustrée (le dernier plan est un choc, le blasphème le plus violent que j'ai vu sur un écran, et en même temps un acte d'amour impossible - Bunuel aurait adoré, je suis prêt à parier).
Et l'adolescente d'Espoir a une grâce à laquelle ne pourront jamais prétendre les héroïnes de Kechiche (tout simplement parce qu'il ne les veut pas gracieuses).

Attention, Buster ! Cette communion de pensée commence à un peu trop ressembler à la Vie d'Adèle... (en plus, je n'aime pas les huîtres !).

Buster a dit…

Hum... vous n'aimez pas les huîtres, j'espère que vous n'avez pas en plus le nez qui coule!

A part ça, toujours pas vu les deux Seidl.

Christophe a dit…

des leçons de morale, moi??

Anonyme a dit…

alors Buster, vous avez lu les commentaires des spectres sur le Kechiche ?

Anonyme a dit…

Je n'ai pas trop compris ce que voulait dire Christophe mais il fait la morale sans s'en rendre compte!

Buster a dit…

Anonyme de 19h20,

Oui, enfin je n’ai lu que la fin, le long commentaire d’Eyquem, excellent, à vrai dire c’est le seul dont j'aime bien lire les textes aux Spectres (celui sur After earth est vachement bien)... bon après, une fois que Borges débarque avec ses gros sabots, fait la "correction", annote dans la marge, bref joue au maître, ça devient chiant, par ses jugements à l’emporte-pièce, son discours pontifiant, les éternelles références (DDR), encore que des fois c’est vraiment ras des pâquerettes, du style: "Emma, c'est pas une bovary, aussi? j'y pense à cause de l'insistance sur les cheveux, la coiffure, dans le film, et que ne cessait de changer dans le roman l’héroïne de flaubert)", pfff… on dirait un élève de seconde... bah non, elle ne change que deux fois de coiffure, ce qui correspond aux deux périodes du film (et sa position sociale), les cheveux dans le film on s’en fout, c’est complètement périphérique, Borges ouvre une piste, puis passe à une autre, normal puisque ça ne débouche sur rien... mais l’essentiel c’est de faire croire qu’on produit de la pensée, d’éplucher les couches de sens, comme maman avec son oignon dans la cuisine, ça pourrait faire pleurer (de rire), même pas…

Anonyme a dit…

Borges, c'est comme les cheveux dans le film, on s'en fout.

Mais c'est bizarre que vous appréciez le texte de Eyquem, lui il aime le film.

Buster a dit…

C’est vrai que je n’aime pas le film (qui n’est qu’une succession de scènes, dont beaucoup sont franchement pénibles, où l’on sent le travail, comme disait plus haut Alexis, le côté laborieux de la mise en scène), mais je me rends compte que ce que j’ai écrit est par moments très proche du texte d’Eyquem… disons qu’on n’arrive pas aux mêmes conclusions.

L’impression peut évoluer dans les jours qui suivent la vision d’un film, mais là non, j’ai vu le film dimanche, 3 jours après c’est pareil, je crois même que je le supporte de moins en moins… l’unanimité critique, à quelques exceptions près, me laisse rêveur. Et quand je dis que le film m’intéresse c’est qu’il y a matière à discuter, rien de plus.

valzeur a dit…

Buster, c'est beau, ce coming-out sur le tard ! Vous DETESTEZ la Vie d'Adèle, film irrémédiable comme la connerie ou la mort !

Anonyme a dit…

y'a comme un dialogue qui s'instaure :

http://spectresducinema.1fr1.net/t1531p45-la-vie-d-adele#42803

Buster a dit…

Lol.

Les cheveux, on en fait quand même vite le tour, pour Kechiche c’est surtout sociologique (ça s’inscrit dans le portrait de la jeune fille d’aujourd’hui, et le sexe rasé c’est pareil), ça ne va pas très loin. Sinon j’adore la position d’élève, à condition que le maître soit à la hauteur. Il faudra ainsi m’expliquer pourquoi, lors de la première rencontre entre Adèle et Emma, les cheveux fonctionnent comme l’objet petit a...
Exit les cheveux, c’est bien la question du regard, de la bouche, de la voracité, bref de la jouissance, le plus important dans le film, et le fait que tout le monde en parle (Eyquem compris) ne veut pas dire qu’on se copie les uns les autres mais simplement que c’est évident, que ça crève les yeux… alors oui on peut convoquer Derrida et Levinas au lieu de s’en tenir aux clichés habituels, sauf qu’on est dans un film de Kechiche et pas dans un film de Pasolini, et ouvrir des pistes, multiplier les angles, de façon très théorique, sans rabattre son discours sur ce que le film montre effectivement (et non plus sur ce qu’il donne à penser), à ce niveau c'est quand même très pauvre, c’est pour moi passer à côté du film...

Buster a dit…

Hé hé, c’est le grand délire autour des cheveux chez les Spectres... ils voient des cheveux partout... Bah oui, mais chez Kechiche, désolé, ça ne décolle pas au-delà d’une symbolique convenue: Emma cheveux courts, à la garçonne, bleus (la singularité) puis blonds (le retour à la norme); Adèle cheveux longs, à la sauvageonne, désordonnés (l'adolescence, le lycée) puis coiffés (l'âge adulte, l'institution). Pas la peine de convoquer Arasse et la toison de Madeleine, ça n’a rien à voir, c’est même tout le contraire (ici le sexe est épilé et montré)... Les cheveux jouent un rôle mais ça se limite à des jeux d’oppositions simplistes dans le rapport Adèle/Emma. Le reste c’est de l’extrapolation, c’est tiré par les cheveux, accorder autant d’importance aux cheveux c’est les couper en quatre, comme dirait Arasse. Dans la BD qui m’a l’air assez niaise, le bleu est la seule couleur, le reste est en noir et blanc, ça fait manga, le bleu n’est pas une couleur chaude, blabla... la métaphore est cucul, Kechiche change le titre, déplace les enjeux (et à ce niveau il a raison), la chevelure bleue passe au second plan, c’est juste le signe d’une différence assumée, ça caractérise le personnage à un moment de sa vie, pas de quoi en faire un fromage.

Les cheveux bleus comme objet petit a?... Non. Dans la scène de la première rencontre, ce ne sont pas les cheveux qui "arrêtent" Adèle, mais bien le regard que lui jette Emma, au bras d’une autre fille, en se retournant. Sans cet échange de regards, il ne se passe rien... Ce que filme Kechiche est censé être un "coup de foudre amoureux", on est dans l’image pure, l’imaginaire, l’image narcissique de soi-même qu’on découvre chez l’autre, pas dans le manque à être, qui suscite le désir, ça c’est dans un second temps... La scène aurait pu être belle mais Kechiche se contente simplement d’en montrer le côté fulgurant, pressé d’y mettre des mots, de pédagogiser tout ça (les scènes en classe), d’y introduire le pulsionnel, le fantasme (qui fait se masturber Adèle, des fois qu’on n’ait pas compris, pas d’échappée chez Kechiche, le naturalisme est toujours bien gras). L’agalma c’est trop subtil, ça suppose quelque chose d’énigmatique et de précieux, l’objet cause du désir, caché, à l’intérieur d’un truc grossier (le sileno, la figure de Socrate). Chez Kechiche il n’y a que l’emballage, que le sileno...

Buster a dit…

Suite et fin.

Dialogue de sourds avec Borges comme toujours. Bon d’abord je m’aperçois qu’on ne parle pas du même "objet a". Borges s’est arrêté au Lacan d’avant 1960, le stade du miroir, la métonymie comme "partie pour le tout", la relation spéculaire, le moi idéal et l’idéal du moi, "l’autre" confondu avec "l’objet a"... Mais peu importe. Ensuite il ne cesse de nous rabâcher que les cheveux c’est essentiel dans le film (il doit porter une moumoute, c’est pas Dieu possible). Et les autres d’essayer de repérer tout ce qu’il y aurait de chevelu, j’ai même craint que quelqu’un (slimfast?) nous sorte que les spaghetti bolognaise qu’Adèle semble bouffer tous les soirs à 18h, l’heure de Questions pour un champion, parce que papa est ouvrier et doit se coucher avec les poules, bref que les spaghetti c’était comme les cheveux... Or le seul truc qui importe, du moins au départ, c’est juste l’image des "cheveux bleus d’Emma", pas les cheveux en général, c’est pour ça que je dis que les cheveux on s’en fout. Ce que dit Borges sur cet objet partiel c’est très précisément ce qui est illustré dans la BD. Sauf que le film ne se réduit pas à ça, la robe bleue d’Adèle à la fin, sur laquelle insiste lourdement Borges (mais oui, on avait compris), ne signifie pas que le film est à voir uniquement sur le versant imaginaire. Qu’il court en filigrane tout du long, sûrement, qu’Emma ait quelque chose d’agalmatique pour Adèle, probablement, mais Kechiche ne s’en contente pas, c’est en ce sens que son film se démarque de la BD. Ne voir le film qu’à la lumière des cheveux bleus d’Emma, c’est un peu se voiler la face. Il n’y a pas que l’imaginaire. Chez Kechiche le réel du corps est là, et bien là. Hélas.

PS. Le regard est le véritable "objet a" du film, et du cinéma de Kechiche en général.

Anonyme a dit…

"Deleuze décrit, analyse, pense le naturalisme, qu'il aime; tes héros de la pensée (je me marre) et toi, vous utilisez le terme "naturalisme", comme une insulte..."beurk, c'est du naturalisme..."; il est de bon ton, de bonne éducation de cracher sur "le naturalisme"...ça rappelle la réception de Manet, et les insultes adressées au sale italien pornographe défenseur de Dreyfus (bref vous occupez la place que vous assigne le film, sans le voir; inconscient idéologique esthétique ); au fond vous sentez un peu trop le désir de propreté...Symptomatique, le montage idéologique des Cahiers d'une part l'horrible dégoûtant, aK, de l'autre, "l'idéal de l'esprit français, délicatesse et scrupule"...J Grémillon, qui a tout pour lui, le veinard, l'humanisme, la délicatesse, la religion, la compassion...toutes les valeurs très chrétiennes, et même l'audace (deux mecs qui se serrent dans les bras...); lamentable de voir Grémillon (purifié de tout lien avec le communisme) servir des montages aussi répugnant...(j' y reviendrai)"

signé Borges

Buster a dit…

alias Gueule d'amer.

Marge Simpson a dit…

Moi aussi j'ai les cheveux bleus.

§ a dit…

Borges écrit un peu comme Kechiche filme, c'est exténuant en surface et très couillon dans le fond.

A part ça, il est vrai que le mot "naturalisme" est galvaudé. Mais justement, le pseudo "naturalisme" de Kechiche n'a rien a voir avec celui de Stroheim, d'Antoine ou de ce dreyfusard qui n'était pas plus italien que Sarkozy est hongrois. C'est par là que devrait commencer la réponse de Borges, mais il ne sait que donner des leçons.

Sinon, dans Abdellatif, il y a "tif" ! Allez, les Spectres, c'est cadeau.

Buster a dit…

"Abdel à tifs", bon sang mais c'est bien sûr, comment n'y ont-ils pas pensé? :-D

Anonyme a dit…

c'est pas drôle, vous ne répondez pas à Borges ;)

Buster a dit…

Aïe, il a remis une couche Gueule d’amer? Bon je lirai ça plus tard, après manger, les pâtes d'abord :-)

Buster a dit…

Eh bien j’ai lu, c’est consternant...

Il devient pathétique le pauvre Borges… maintenant il fait les questions et les réponses, au moins on gagne du temps, c’est déjà ça... mais mon vieux, j’en ai rien à foutre de Lacan et de l’objet a, c’est toi qui en a parlé le premier, et si j’ai rebondi c’est parce que tu racontais que les cheveux lors de la première rencontre entre Adèle et Emma fonctionnaient comme objet a, et que je me suis aperçu que ta conception d’objet a, un poil vieillotte, renvoyait au premier Lacan. C’est tout... Et si je donne l’impression de reprendre certaines choses que tu dis, c’est pas que je me les réapproprie (ça me ferait mal), c’est juste pour résumer ce que tu racontes ailleurs, qu’on sache un peu de quoi on parle... Pour le reste, t’es tellement aveuglé que tu lis de travers comme toujours. Je n’ai jamais opposé imaginaire et corps, je n’ai jamais dit que le réel c’est le corps, j’ai juste parlé de réel du corps, ce qui n’a rien à voir.

Bien sûr que le corps c’est d’abord l’imaginaire, bien sûr que tu parles de la relation Adèle-Emma, en plus évoquer le stade du miroir quand il s’agit d’homosexualité, on peut pas dire que tu te foules beaucoup, mais ce que tu dis n’a pas grand intérêt dans la mesure où ce n’est visiblement pas ce qui intéresse Kechiche, ce n’est pas ce qui fait la singularité du film (qu’on ne peut nier). Tu reproches à ceux qui n’aiment pas le film de n’exprimer que leur dégoût, mais toi tu te gardes bien de te confronter à la question, celle du corps dans ce qui vient aussi cerner un réel, entre le voile de l’esthétique et l’obscénité, ce que j’évoquais à travers la construction Olympia/Origine du monde, qui fait que non seulement Olympia desserre les cuisses mais qu’en plus on lui ait retiré sa "toison noire", féline, que Manet avait représenté à ses pieds. Moi aussi j’espérais que tu allais développer, quitte à me contredire, ce qui n’est pas grave s’il y a un vrai dialogue, mais non, t’en es incapable.

Toi tu préfères te réfugier dans le vieux Lacan, le stade du miroir, la complétude... c’est plus confortable, tu peux y plaquer tes concepts, mais tout ça (l’image et la fonction des cheveux bleus) on le trouvait déjà dans la BD (c’est pour cela que j’en ai parlé, sinon là aussi j’en ai rien à foutre), à la limite pas la peine de voir le film pour en parler. Parler du Kechiche, questionner le film, c’est au contraire aller au coeur même de ce qui fait problème chez lui, dans sa manière de filmer, et ça touche au corps, oui le corps vivant (si le film s’appelle la Vie d’Adèle c’est pas pour rien - je sais, dire ça c’est aussi con que de rappeler qu’à la fin la robe d’Adèle est bleue), donc à la jouissance, sauf que chez Kechiche il y a aussi quelque chose de mortifié, qui renvoie à la pulsion (pas celle de Deleuze, celle-là je te la laisse). Et pour ça, il faut descendre de ses hautes sphères de maître autosatisfait, qui jouit de ses propres paroles, il faut accepter de mettre les mains dans la merde... se confronter à ce qui est là, sur l’écran, et non interpréter, à partir de ce qui existe sur le papier, et qu’on pourrait appliquer à n’importe quel film qui traiterait le même sujet...

Buster a dit…

Retour au calme avec ce joli texte (sur Cinéma Bliss), qui traite intelligemment de la question Kechiche, même si je n'ai pas ressenti cette "ferveur rousseauiste" dont parle l'auteur:

Notes sur l'insistance dans deux films

Anonyme a dit…

Dire que La vie d'Adèle est le film le plus important de l'année c'est comme dire que Ribéry mérite le Ballon d'or 2013.

Lucie a dit…

Enfin vu le film. Beaucoup de choses désagréables, mais je ne peux pas dire non plus que j'ai détesté, la faute à Adèle, pas Voltaire ; -)

J'aime bien aussi le texte de Cinéma Bliss (Ismaël Deslices, c'est joli comme nom).

Anonyme a dit…

Adèle c'est déjà passé, le film le plus important de l'année, maintenant c'est Gravity :)

Buster a dit…

Ouais... après la vie d'Adèle, la survie de Ryan...

Anonyme a dit…

Et la semaine prochaine, c'est le Transperceneige!

Buster a dit…

Putain, ça va trop vite :-)

Communiqué d'Abdellatif Kechiche a dit…

Je ne porterai pas plainte contre Buster.

Buster a dit…

?

ah ah ah a dit…

http://spectresducinema.1fr1.net/t353p585-blogs-forums-sites-revues-le-reste#43001