mardi 8 octobre 2013

Grémillon

Belle idée que celle des Cahiers d'avoir choisi Grémillon pour faire contrepoids à Kechiche dans leur numéro d'octobre. Le dossier qu'ils lui consacre est vraiment excellent. A lire donc.

En prime: "Jean Grémillon cinéaste de l'essentialité", le texte de Jean-Claude Guiguet, paru dans Cinéma 81, n°276, décembre 1981, et repris dans le recueil Lueur secrète (1992).

Il a été le cinéaste de la sollicitude, de la bonté, de la solidarité.
Il a filmé la vitalité, le courage, l'ardeur de vivre avec une énergie que le malheur et les désillusions n'ont jamais entamée.
Il a décrit les préoccupations moyennes de l'homme avec le même enthousiasme que l'acharnement du vainqueur à conquérir la victoire.
Il a su parler des sentiments simples et regarder les humbles sans condescendance.
Il nous a appris que la souffrance peut n'être qu'un événement banal et que l'aspiration au bonheur reste chevillée au plus profond du cœur humain quels qu'en soient les revers, les déceptions, les trahisons.
Il a su dégager la part d'héroïsme que chacun porte en soi sans jamais moraliser cette découverte.
Il a regardé en face la grandeur et les désordres de la passion: vacillé au spectacle de ses extravagances, accepté de se perdre dans l'ombre de ses secrets, exalté sa lucidité dans l'éblouissement de ses vertiges.
Il a montré la beauté dans le visage du crime et la laideur dans celui de l'innocence avec un respect, une attention, une égale compréhension pour tout ce qui naît, vit et meurt.
Il a décrit le cours inexorable des jours, constaté la lente dégradation de la matière.
Il fut obsédé par le temps.
Tels sont, aujourd'hui encore, par-delà les années, quelques-uns des mérites de Jean Grémillon.
Pourtant, si complète soit-elle, aucune énumération de qualités rares n'est en mesure de rendre véritablement compte d'un tel univers.
Comment parler ici de réalisme quand sa description documentaire nous entraîne vers le lyrisme le plus éclatant?
Remorques est-il d'abord un film sur les travailleurs de la mer ou un oratorio sur la communication entre les vivants et les morts?
Une chose est certaine: le monde de Grémillon ne se transpose pas. Il semble bien que tous y ont échoué, se contentant de l'aborder par l'un de ses nombreux côtés, d'ailleurs toujours prudemment isolé de l'ensemble.
La réalité sensorielle, émotionnelle, lumineuse de cette œuvre, commence évidemment au-delà du répertoire des thèmes, du relevé des préoccupations et de la mise à jour des obsessions.
Ces quelques notes en forme d'hommage à la mémoire de l'un des plus grands cinéastes du monde ne constituent rien de plus qu'une pièce à conviction supplémentaire dans l'impossible instruction du cas Grémillon. Je le répète: cet art-là ne se décrit pas.
On peut raisonnablement voir dans cette impuissance l'une des causes de l'incompréhension et de la malédiction qui pesèrent tant sur la carrière d'un homme qui s'avance pourtant au-dessus de toute mesure pendant trente ans et qui fut le grand méconnu du cinéma français.
Le signe distinctif des cinéastes les plus considérables serait-il donc repérable dans l'impossibilité de dire leur grandeur? Une chose est certaine: Grémillon est un cinéaste maudit, c'est-à-dire absolu.
Si un auteur de l'envergure de Jean Renoir a toujours su encourager l'analyse, Grémillon la désespère. Tout dépend, ici et là, du degré de fusion des divers éléments, de leur nécessité et de leur plénitude.
C'est aussi une question de tempérament, une affaire de pesanteur. Certaines démarches laissent l'empreinte d'un pas lourd. D'autres, plus légères, n'en laissent aucune.
Sous le vernis secret du film, on repère toujours chez Renoir les traces visibles du coup de crayon initial. On ne remarque rien de semblable chez Grémillon, où le travail de l'artiste est invisible, rentré dans la matière vivante, installé au cœur du drame. Ni aspérités, ni coutures, aucune de ces armatures qu'oxyde l'air du temps et qui trahissent la marque de l'effort ou simplement la trace de son passage.
L'apparence formelle ne semble jamais faire en elle-même l'objet d'une préoccupation, comme si la question ne se posait pas en ces termes.
Il ne s'agit pas d'apprendre à modeler la forme ou de décider d'un choix. L'expression plastique n'est pas le fait ici d'un assemblage de mérites esthétiques pris comme des objets rapportés que certains utilisent volontiers à la manière d'un glacis de pâtissier. Grémillon s'installe au cœur des choses et des êtres pour que mûrisse la forme unique qui jaillira de leur conflit ou de leur accord le plus interne.
Devant Remorques, l'Etrange monsieur Victor, Gueule d'amour ou Le ciel est à vous on est dans l'impossibilité de dire le miracle permanent qui anime l'écran sous nos yeux éblouis par la grâce du cadre, la singularité de la lumière, l'évidence de l'angle de vision et une direction d'acteurs si magistrale qu'on oublie jusqu'à l'identité de monstres sacrés aussi voyants que Raimu, Gabin ou Madeleine Renaud.
Tout semble obéir à une loi secrète, à un instinct supérieur faisant du cinéma un art magique prestigieux qui s'ouvre sur un monde plus profond, plus uni, plus vaste et d'où les obstacles et les cloisonnements semblent avoir été abolis.
On perçoit alors quelque chose d'indicible qui touche à la fois à la complexité infinie de la vie et au mystère permanent de la création. D'où cette impression inoubliable en face de chaque film de Grémillon: le moindre plan donne le sentiment d'avoir été arraché au fugitif, à l'instable et à la mort comme un fragment d'éternité.
Comment cerner alors l'origine de cette impression qui s'inscrit dans la matière vivante du film et donne à chaque seconde sa coloration particulière, sa densité unique et sa dimension universelle?
Un détail, perceptible d'un bout à l'autre de l'œuvre, apporte peut-être un embryon d'éclaircissement. La même importance non mesurable tient dans les petites et les grandes choses et fait l'objet d'une attention dont Grémillon ne s'est jamais écarté, aussi bien dans l'ordre matériel du monde, à travers tous les signes de sa réalité concrète, que dans sa nature spirituelle, transmise par les multiples comportements de ses personnages.
On peut dire à son propos que l'énergie spirituelle passe ici par le respect de la matière jusque dans l'expression de ses plus infimes représentations. Il y a peu d'œuvre où le réel est à ce point sacré. Il convient de prendre cette notion dans son sens le plus large, hors de toute réduction confessionnelle.
La plus petite cellule vivante participe d'un vaste mouvement unanime qui inclut dans son élan aussi bien la colère des éléments naturels que l'aspiration de l'homme vers un monde meilleur, le désir d'une harmonie partagée que le désordre cosmique.
Du berceau à la tombe, tout n'est que passage et circulation incessante. Au-delà des ruines du temps, la mémoire assure la permanence de ceux que nous aimons quand ils nous ont quittés.
Ici, le glas rapproche les amants (Le ciel est à vous, l'Amour d'une femme). Là, l'arpège de sol s'accommode de la promiscuité du ronflement des moteurs (Le ciel est à vous). Ailleurs, le bruit d'une lime minuscule sur l'ampoule qui va endormir la douleur du veilleur moribond impose son rythme dans le vacarme de la tempête, à l'assaut du phare perdu dans la tourmente (l'Amour d'une femme).
Dans Remorques, le capitaine Laurent (Jean Gabin) affronte l'océan déchaîné tandis que le vent, engouffré dans l'appartement, brise son diplôme de marin. Quand André Gauthier (Charles Vanel), possédé par la frénésie de l'aventure dans Le ciel est à vous, demande au barman du terrain d'aviation: "Ça ne vous tente pas, Marcel, de vous promener dans le ciel comme dans un jardin?", l'employé répond d'une voix égale: "Oh moi, j'ai la vaisselle à faire."
Jean Grémillon n'est pas, on le voit, le cinéaste des catégories. Il est celui de l'essentialité. C'est le frère de Mizoguchi et de John Ford. Comme eux, il n'a jamais redouté les conventions ni les contraintes, puisqu'elles sont la trame même de l'existence et le support de tous les sujets. Il n'a jamais cherché à montrer qu'il était plus malin que les histoires imposées par les producteurs ou les circonstances. C'est ailleurs qu'il puisait sa force pour donner la mesure exacte de son travail. Pour un tel homme, le cinéma n'était pas un instrument de pouvoir. C'était un métier. Il en fut la conscience et la noblesse.
Si le métier est la figure la plus souvent reprise par Grémillon, le leitmotiv qui visite tous ses films, alors je crois que le personnage de Germaine Leblanc (Gaby Morlay), l'inoubliable institutrice de l'Amour d'une femme, en incarne le portrait le plus sublime.
Quand Micheline Presle lui demande si elle ne regrette pas quelquefois de ne pas s'être mariée pour avoir des enfants, elle désigne les élèves qui jouent dans la cour avant de répondre: "Croyez-vous qu'un homme m'aurait donné une aussi grande famille?"

Sinon, en fouillant dans mes archives, j'ai trouvé ce petit texte, très émouvant, écrit par Grémillon:

"J'ai une certaine expérience de la vie et si je n'ai plus guère d'illusions, je n'ai perdu en rien la fraîcheur de l'enthousiasme et une foi que tant de coups durs et mauvais n'ont point abattue. Je crois bien que je ferai des projets jusqu'à mon dernier souffle...
Ne crois pas que je m'apitoie trop sur mon sort et que c'est le tourment d'une carrière réussie matériellement qui me ronge...
Je suis rempli de choses à dire, de choses à entreprendre, de projets qui me semblent grands, généreux. Bref, j'ai de l'activité plein mes poches, j'en ai pour dix ans de ma vie... mais je n'en ai pas les moyens. Cette lutte pour faire un tout petit bout de quelque chose est hors de proportions avec le résultat; elle m'épuise, me décourage et surtout me navre, car elle m'empêche d'avancer, d'apprendre aux autres ce que j'ai pu retenir moi-même." (Lettre à un ami, 1949)

Jean Grémillon est mort le 25 novembre 1959.

23 commentaires:

Anonyme a dit…

"faire contrepoids à Kechiche"
y'a un jeu de mots?

Alain Bergalala a dit…

"Belle idée que celle des Cahiers..."

Déjà une contradiction. Vais-je lire la suite ?

Henri Agel a dit…

Et moi alors?

Christophe a dit…

A noter que sa mort a eu lieu à peu près en même temps que celle de Gérard Philippe, ce qui fait qu'elle est passée à peu près inaperçue

Buster a dit…

C'est sûr, Gérard Philipe est mort le même jour.

(Grémillon aura été maudit jusqu'au bout)

Anonyme a dit…

Quel beau texte !
Où avez-vous déniché la Lettre à un ami ? "j'ai de l'activité plein mes poches, j'en ai pour dix ans de ma vie..." Quand on pense qu'il est décédé justement dix ans plus tard

Christophe a dit…

Etant féru de Grémillon, j'ai parcouru vite fait ce dossier hier soir.

J'ai lu: le texte de Bozon, celui de Roppert, celui de Delorme, l'itw de Douchet.

Le moins que l'on puisse dire est que je ne partage guère votre enthousiaste. Encore une fois, se voyant comme des chavaliers partant en croisade, les rédacteurs font fi de l'honnêteté intellectuelle la plus élémentaire et accumulent inexactitudes et contre-vérités.

exemples:
-le révisionnisme de Douchet qui dit que si Grémillon n'était pas défendu par les Cahiers jaunes c'est simplement qu'il n'avait pas besoin de l'être, que sa position était établie mais que il était clair que tous aux Cahiers le considéraient comme un grand. Mon cul oui! Anouilh fait partie des scénaristes attaqués par Truffaut dans son pamphlet Une certaine tendance du cinéma français, pamphlet qui mieux qu'aucun autre article définit la "qualité française", et Pattes blanches est ainsi expressément cité, sa poésie moquée par le journaliste. Ainsi il est faux de dire que les jeunes Turcs ne considéraient pas Grémillon comme relevant de la tradition de la qualité mais qu'au contraire, ils l'admiraient.
La même question avait d'ailleurs été posée à Chabrol par Toubiana (si mes souvenirs sont bons) lorsqu'était sorti La cérémonie et, lui, beaucoup plus sincère que ce parangon de mauvaise foi qu'est le gardien du temple Douchet, disait clairement que "bon OK ils s'étaient trompés sur Grémillon mais faut quand même reconnaître que ses derniers films -Madame X et L'amour d'une femme- n'étaient quand même terribles".
Quant à l'anecdote comme quoi Douchet a vu et kiffé Le ciel est à vous à sa sortie, elle ne prouve rien lorsqu'on se rappelle combien de fois l'ado Truffaut a vu Le corbeau de Clouzot (13).

-la réduction du cinéma lyrique français par Roppert à un truc d'homosexuels. Dans l'art, très prisé aux Cahiers, du "je sélectionne quatre films dans l'histoire du cinéma et j'en tire une généralité sur la totalité", c'est quand même grandiose. Chacune de ses assertions péremptoires est démontable par un -célèbre- contre-exemple.

-le texte de Bozon: c'est le moins pire. Dans le fond, il est pas mal, c'est assez bien vu son truc de la passion sourde. Mais c'est dommage que pour établir sa démonstration, il raconte à peu près n'importe quoi sur la trajectoire de Mizoguchi. Qu'il (re)voit Les soeurs de Gion (datant de la même année que Naniwa: 1936) et qu'il nous dise en quoi il y a moins de hauteur de vue et de concision que dans le remake de 53.

-Delorme sur Dainah et La petite Lise. Là c'est le pompon. A l'en croire, il n'y a que Grémillon qui inventait dans les premières années du parlant, qui sont quand même parmi les plus foisonnantes de l'histoire du cinéma.
D'une : il faudrait nous expliquer en quoi c'est une qualité que de maintenir le bric-à-brac de l'avant-garde alors que le parlant -ses grands cinéastes et notamment Grémillon vont s'en rendre compte rapidement- appelle un surcroît de réalisme.
De deux: dire que Grémillon était le seul prolongateur de l'avant-garde dans le cinéma français, c'est absolument n'importe quoi. Voir films de Duvivier (Allo Berlin ici Paris, Les cinq gentlemen maudits), de Fedor Ozep (Les frères Karamazov)...


Bref, ce dossier m'a l'air contre-productif dans sa volonté de "réhabiliter" Grémillon tant Les Cahiers y laissent libre cours à leurs défauts de toujours alors que considérer l'histoire du cinéma devrait appeler un regard plus serein et plus rigoureux de leur part.

Christophe a dit…

erratum: Les musiciens de Gion n'est pas un remake des Soeurs de Gion mais un remake de La fête à Gion. Pardon.

Buster a dit…

Hum… mon cher Christophe, vous auriez mieux fait de lire le dossier complètement et plus posément… ça vous aurait (peut-être) évité de céder à l’anti-cahiérisme primaire.

Bon, sur Douchet, vous n’avez pas tout à fait tort, disons que Grémillon était davantage défendu par Bazin, Doniol-Valcroze ou Kast que par les jeunes turcs de la revue, mais réduire la position des Cahiers à la seule phrase de Truffaut tirée de son pamphlet est un peu mesquin. Si pour Truffaut les dialogues de Pattes blanches signés Anouilh contaminaient jusqu’à la mise en scène de Grémillon, pour les autres, Bazin entre autres, c’est différent, ce n’est que le scénario et les dialogues qui posaient problème, la mise en scène étant au contraire largement admirée (rappelons que c’est Anouilh lui-même qui aurait dû tourner le film s’il n’était tombé malade). Ce qui est sûr c’est que Grémillon n’a pas été suffisamment défendu (et ça Douchet le reconnaît), peut-être parce qu’il incarnait trop le cinéma français d’avant-guerre, période mal aimée des Cahiers, lesquels préféraient défendre Renoir, plus représentatif, à leurs yeux, de l’anti-réalisme poétique. Le texte de Philippe Roger opposant Grémillon à la fois à Carné et à Renoir est intéressant.
Sur le texte de Ropert, je ne sais pas où vous avez lu qu’elle réduisait le cinéma lyrique français à un truc d’homosexuels. Elle ne choisit pas quatre films pour en tirer une généralité, elle part d’une généralité et pointe ce qui va à l’encontre. Ainsi de cette idée que le cinéma (lyrique) français serait trop littéraire, ce à quoi elle s'oppose à travers l’exemple de Gueule d’amour (et quelques autres films) et de ce qu’elle appelle la "zone homosentimentale cachée du lyrisme français".
Quant à Bozon, ce qu’il dit de l’évolution de Mizoguchi n’a rien d’extravagant. L’exemple que vous prenez va justement dans son sens. Il y a une différence entre les Soeurs de Gion et les Musiciens de Gion. Le premier est plus noir, plus sociologique, il suffit de comparer les deux fins.
Sinon le texte de Guézengar est très bien aussi.

Anonyme a dit…

C'est parce qu'il y a des textes de Roppert et Bozon que vous défendez le dossier, vous pourriez être un peu plus objectif.

et c'est quoi la fin des deux Mizoguchi?

Buster a dit…

Ben voyons...

Sur les deux fins: dans les Soeurs, la plus jeune est victime d’un accident, je ne me souviens plus exactement, je crois que c’est pour se venger qu’un de ses clients l’éjecte d’une voiture (on ne voit pas la scène), l’aînée la retrouve à l’hôpital et le film se termine sur les propos de la cadette exprimant sa haine des hommes dans leurs rapports aux femmes, notamment les geishas… dans les Musiciens, les deux geishas qui ne sont pas soeurs se retrouvent sans travail parce qu’elles n’ont pas voulu coucher avec d’importants clients, la plus âgée finit par céder, ce que la plus jeune lui reproche avant de comprendre l’aspect sacrificiel de son geste, le film se termine sur les deux femmes réconciliées, l’aînée devenue la "protectrice" de l’autre, l’amour qui les unit leur permettant d’accepter le sordide de leur condition.

Sinon, le dossier Grémillon qu’avait publié Positif il y a une dizaine d’années était lui aussi remarquable, je me souviens d’un très bon texte d’Amengual sur le réalisme de Grémillon. Delorme ne cite pas le dossier dans son recensement des textes à lire sur Grémillon, ce qui n’est pas très sport...

Anonyme a dit…

merci d'avoir répondu.

Christophe a dit…

Buster, ce n'est pas parce qu'on critique Les cahiers qu'on fait "de l’anti-cahiérisme primaire"! Je ne me serais pas embêté à rédiger mon argumentation appuyée sur des exemples précis d'articles pendant vingt minutes si je faisais de "l’anti-cahiérisme primaire".
Ainsi, alléché par votre présentation, j'ai pris connaissance du dossier Grémillon grâce à la bibliothèque et j'en ai du même coup profité pour jeter un oeil à un long article sur McTiernan paru dans un autre numéro des Cahiers de cette année. Signé Malausa. Eh bien il est très bien cet article, et je n'ai aucun problème à le dire haut et fort. Mais vous n'en avez pas parlé...

pour en revenir à vos points:
Douchet: vous ne pouvez pas me taxer de mesquinerie parce que je cite précisément une source! Et quelle source! C'est quand même l'article qui définit la qualité française telle que honnie par les Cahiers du cinéma. Le fait est qu'on a très peu parlé de Grémillon dans les Cahiers jaunes donc si on veut étayer avec des exemples précis, on trouvera surtout des allusions.
Bazin, Doniol-Valcroze et Kast lorsqu'il étaient à la Revue du cinéma n'avaient pas des goûts estampillés "Cahiers" et vous le savez bien. Ce qui nous intéresse, et ce qui intéresse visiblement les Cahiers 2013, ce sont les Jeunes Turcs et leur influence, jeunes Turcs auxquels était affilié Doudouche si je ne m'abuse.
Il faut quand même admettre que dire "on n'a pas défendu Grémillon parce que pour nous, il n'en avait pas besoin", c'est sacrément de mauvaise foi. Encore une fois, Chabrol était plus franc.

Roppert: Elle pointe une généralité...pour en établir une autre! Une soi-disant "loi des trois coups". C'est n'importe quoi.
"Dans le cinéma français, la femme devient un monstre de froideur". "Le couple principal cache un autre couple" "La passion entre deux hommes, secret du lyrisme français? oui".
Pour démontrer ces généralités complètement débiles (en tant que généralités), elle s'appuie sur quatre exemples et demi et occulte sciemment...tout le reste.

Madame de..., Paradis perdu, Les parapluies de Cherbourg, Les Deux Anglaises et le continent, Adèle H...j'aimerais bien savoir avec quel marteau elle fait rentrer ces oeuvres dans son moule hyper-étroit. A moins évidemment que madame ne tienne Truffaut, Gance, Demy ou Ophuls pour négligeables.


Bozon: Je vous l'accorde car je n'ai pas de DVD sous la main pour vous contredire mais à l'époque où j'ai vu "Les soeurs de Gion" j'avais noté "Je ne vois guère que le Fritz Lang du milieu des années 50 pour avoir su allier une telle hauteur de vue à une telle concision." Donc il doit y avoir de la hauteur de ton quand même dans ce film.


Je vais lire le texte de Guézengar.

Christophe a dit…

j'ai donc lu l'article de Florent Guézangar.
Clairement, il se la pète moins que Delorme. Moins de jugements à l'emporte-pièce, moins de généralités. Il sait de quoi il parle. Il circonscrit son périmètre clairement (Grémillon+Epstein) et il le connaît bien, de toute évidence. Il m'a fait découvrir Epstein d'un autre oeil et m'a donné envie de découvrir "L'or des mers" même si je suis loin de partager son enthousiasme pour "Finnis terrae".
Enfin, ses lignes sur Remorques sont très belles et très évocatrices. En revanche, je ne suis pas convaincu par sa thèse comme quoi les travaux d'avant-garde de Grémillon auraient nourri la beauté de la fin de Remorques. Dans mes souvenirs, le découpage est assez classique et l'étrangeté surprenante -et sublime- de la scène provient essentiellement de la musique, les choeurs de marins, sur lesquels Guézangar insiste d'ailleurs, à raison.
Sa défense de l'avant-garde est intéressante mais je ne suis guère convaincu. OK, l'utilisation des procédés """expérimentaux""" par Grémillon ou Epstein n'est pas purement gratuite, OK ça reflète les états d'âme de personnages dérangés. Mais il y a quelque chose de littéral, de naïf et in fine de conventionnel à vouloir figurer "la passion" ou "la rage" par des effets de montage ou des caméras qui bougent vite. Et ça, ça n'a pas l'air de déranger les critiques des Cahiers outre-mesure. Est-ce parce que c'est Grémillon et que désormais il fait partie du panthéon? Enfin, c'est déjà heureux qu'ils n'aient pas été jusqu'à réhabiliter Valse Royale (si mes souvenirs sont bons, Vecchiali, lui, n'hésite pas! sacré Vecchiali!).

Buster a dit…

Difficile de vous répondre, je ne connais pas les travaux d'avant-garde de Grémillon. (Guézangar abuse des superlatifs dans son texte - c'est un passionné - mais ce qu'il dit est toujours très inspiré)

Sinon j'ai retrouvé la fin de Remorques:

C'est vrai que c'est davantage le Grémillon musicien que le Grémillon avant-gardiste qu'on ressent ici (mais les deux sont peut-être liés).

Anonyme a dit…

Hé Christophe, Ropert c'est avec un seul "p", pareil pour Gérard Philipe :D

Christophe a dit…

oui, on sent la passion de FLorent Guézangar dans son écriture et ça fait plaisir.
Lui n'est pas du tout dans une posture.

Jean Gabin a dit…

@Christophe : J'adore votre mentalité... Les cahiers font, comme ça, pour rien, sans être soumis à une actualité, un énorme dossier sur un cinéaste rare, sous-estimé, méconnu, qui attend depuis tellement longtemps une réhabilitation, un cinéaste que vous aimez. Vous devriez être content, c'est pas tous les jours que ça arrive ! Mais non : parce que vous n'êtes pas d'accord avec quelques trucs (d'ailleurs vos objections sont discutables, comme les textes, mais tant mieux), alors les Cahiers ne savent pas de quoi ils parlent (alors que vous, bien sûr...), ils racontent n'importe quoi (facile, quand on réduit leurs textes à des formules), ils sont dans la "posture". Donc ce dossier devient "contre-productif", c'est à dire nul et non avenu, c'est à dire inutile, négatif, mal, caca. Autrement dit, il aurait mieux valu qu'il n'existât pas. Que personne ne parle de Grémillon. Comme ça vous auriez pu continuer à gémir sur son absence de reconnaissance, et surtout vous satisfaire d'être le seul, bien sûr, à savoir toute la vérité.

Ah ce que le cinéphile est pisse-froid ! Pour rester poli. et pathétique a vouloir garder son petit pré carré, son petit cinéaste à lui que y a que lui qui peut en parler, ses petites certitudes, son petit gnagnagnagna... beurk.

Christophe a dit…

mais de qui vous moquez vous Jean?
Dieu merci, Grémillon n'a pas attendu Stéphane Delorme pour être réputé chez les cinéphiles!
Elargissez vos oeillères, le bon goût cinématographique ne se limite pas à la doxa des Cahiers!
Depuis soixante-dix ans, des critiques aussi divers et éminents que Lucien Rebatet, Paul Vecchiali, Serge Daney, Henri Agel ou Philippe d'Hugues ont chanté les mérites de Grémillon et je ne connais pas un seul cinéphile un tant soi peu curieux ou ouvert d'esprit qui ignore Grémillon en 2013!

Vous faites complètement fausse route en ceci que l'idée saugrenue de "gémir sur l'absence de reconnaissance de Grémillon" ne me serait jamais venue à l'esprit!

En conséquence, je ne vois pas au nom de quoi on devrait passer sous silence les défauts de ce dossier qui, plus que de mettre en lumière un "méconnu" (Grémillon n'étant méconnu que de ceux pour qui "cinéma français d'avant 1960=Jean Renoir"), a pour but de rattraper un train loupé par la revue (entreprise éminemment louable que de reconnaître ses erreurs de jugement, surtout que ce ne sont pas celles de l'actuel rédacteur en chef mais celles de certains de ses prédécesseurs).


Je ne vois pas pourquoi le cinéphile devrait se réjouir a priori et obligatoirement de la présence de "un dossier de 30 pages sur Grémillon" sans même s'interroger sur la qualité des articles qui le composent. C'est ce que j'ai fait.

Je ne réduis pas les textes à des formules mais je m'appuie sur des citations précises des articles discutés. Cela s'appelle l'honnêteté intellectuelle.
Maintenant, j'attends vos réponses sur le fond de mes messages.
Comment défendez vous les propos révisionnistes de Jean Douchet, comment défendez-vous le texte masturbatoire d'Axelle Ropert?... En quoi est ce que je me trompe sur ce que je dis à leur égard?
Ha ça suppose autre chose que des procès d'intention sous couvert d'anonymat!
Peut-être qu'il va vous falloir LIRE ce fameux dossier...

Christophe a dit…

je précise d'ailleurs, par rapport à mon premier message.
Quand je dis "j'ai lu le texte de Delorme". Je parlais de celui, pas très long, consacré aux deux premiers parlants de Grémillon. En fait il y en a un autre, plus long, que j'ai lu ce week-end et qui est certes nettement plus intéressant.

Christophe a dit…

je trouve quand même condescendante, voire sinistre, votre vision des "cinéastes du patrimoine".
Comme si en parler était l'essentiel, peu importe ce qui en est dit. D'ailleurs, ce qui en est dit n'est pas discutable (alors que s'écharper à longueur de page sur le dernier Kechiche et éventuellement ce qu'en ont écrit ces mêmes Cahiers, c'est très bien vu). C'est une forme de mépris qui nie toute vitalité aux ""vieux films"", qui les considère comme de purs produits culturels dont il faut d'abord assurer la promotion. Bon, n'allez pas encore une fois me faire dire ce que je n'ai pas dit, ce n'est absolument pas le cas du dossier mais c'est ce que sous-tend votre intervention "Les Cahiers du cinéma parlent de Jean Grémillon donc vous êtes priés de vous réjouir".

Jean Gabin a dit…

@ Christophe
Je ne vous dénie pas le droit d'être en désaccord avec les textes de ce dossier (que je trouve pour ma part assez réussi et original dans l'approche de l'oeuvre, mais qu'importe). Ce n'est même pas le fait que vous semblez vouloir tout mettre à la poubelle au prétexte que vous n'êtes pas d'accord avec certaines choses qui y sont écrites (et qui à vous yeux disqualifient l'ensemble). Non, ce qui m'agace, c'est l'expression "contre-productif". Ce dossier Grémillon est contre-productif, vous lamentez-vous. J'en conclus qu'il aurait mieux valu selon vous que les Cahiers ne parlassent point de Grémillon, puisqu'ils n'en disent que des sottises. Qu'il aurait mieux valu que ce dossier nul, qui n'apporte rien, qui ne sert à rien, n'existât pas. C'est logique, non ? C'est bien ce que vous dites, non ?
Hé bien je ne suis pas d'accord avec vous. parce que non seulement je suis content de l'avoir lu, et qu'en plus ce n'est pas le ramassis de bêtise que vous semblez décrire avec une certaine condescendance et une tendance à jeter le bébé avec l'eau du bain qui m'insupporte. ce n'est pas "je ne suis pas d'accord avec ce qui est dit page xx", c'est : "je ne suis pas d'accord avec ce qui est dit page xx, donc c'est la preuve que ce dossier n'est pas rigoureux, mais ces guignols des Cahiers le furent-ils un jour, en 60 ans d'existence ?" C'est pas très grémillonien comme tournure d'esprit ! Si c'est caricaturer votre propos, alors ne dites pas que ce dossier est contre-productif, car, vous me l'accorderez, quelle est la différence entre dire ça et dire : "à la poubelle le dossier grémillon !" ?

Christophe a dit…

Bon.

Le dossier m'est apparu contre-productif dans la mesure où le caractère cavalier des jugements rendus à propos de ce qui ne concerne pas Grémillon dans l'histoire du cinéma français est à même de dissuader certains cinéphiles, cinéphiles aimant ces oeuvres traitées par-dessus la jambe dans le dossier, d'accorder une quelconque valeur à cette réhabilitation.
Soit le lecteur connaît déjà bien l'histoire du cinéma français et n'a alors pas attendu la "caution Cahiers" pour mettre Grémillon à sa juste place, soit il connaît et aime d'autres cinéastes "classiques français" que Grémillon -par exemple Renoir, Carné ou Duvivier- et aura alors de quoi se braquer face aux textes de Philippe Roger ou Stéphane Delorme tant ces rédacteurs sont injustes envers ces cinéastes. Pareil pour Roppert envers les "cinéastes lyriques" que j'ai sus-mentionnés. Elle ne peut apparaître que comme une guignole et ne sert "la cause Grémillon" aux yeux de personne.

Bref, lorsque j'ai dit "ce dossier m'a l'air contre-productif dans sa volonté de "réhabiliter" Grémillon", cela ne signifie aucunement que tout ce qui s'y est écrit est nul. Je crois même avoir écrit le contraire et j'ai d'ailleurs nuancé ma position initiale au fur et à mesure de mes lectures d'articles.